La reine des neiges de Lucilin

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Il y a du microscopique à l’œuvre dans cette belle et discrète partition de Hans Abrahamsen, qui, depuis sa création à Witten (Allemagne) en 2008 par l’Ensemble Recherche, s’est forgé une place dans la bibliothèque du compositeur copenhagois – il s’inscrit d’abord dans le courant de la nouvelle simplicité (née en réaction à la complexité, perçue comme aride, de l'avant-garde européenne – celle de Darmstadt en particulier), avant de picorer dans la période romantique puis, après une pause de huit ans, de dessiner un style plus personnel, entre rigueur moderniste et économie de moyens, une simplicité toujours travaillée par la complexité.

Schnee pousse cette logique un pas plus loin, avec un dispositif scénique séparant en deux les associations d’instruments (côté jardin : piano 1, violon, alto et violoncelle ; côté cour : piano 2, flûte hautbois et clarinette ; le percussionniste – des surfaces à frotter, des cloches, le gong –, face au chef, se pose en arbitre) et des mouvements (cinq canons, a et b, et 3 intermèdes) qui mobilisent l’un ou l’autre groupe, les deux ou d’autres combinaisons collaboratives – on suit le son comme devant un Wimbledon au ralenti.

Joseph Swensen investit la 9ème de Beethoven à Bordeaux : une spectaculaire Hymne à la Joie

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie no 9 en ré mineur Op. 125. Angélique Boudeville, soprano. Anna Bonitatibus, mezzo-soprano. Mauro Peter, ténor. Florian Boesch, basse. Chœurs d’Angers Nantes Opéra et de l’Opéra National de Bordeaux, dir. Salvatore Caputo, Xavier Ribes. Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Joseph Swensen. 2024. Livret en français, anglais, allemand. 70’41’’. Alpha 1163

A Lausanne, un Orlando à demi convaincant

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Pour la première fois, l’Opéra de Lausanne présente l’un des grands ouvrages de Haendel, Orlando, dramma per musica en trois actes, créé au King’s Theatre de Londres le 27 janvier 1733 avec le castrat Senesino dans le rôle-titre. Inspiré de l’Orlando furioso de l’Arioste, le livret de Carlo Sigismondo Capece narre les vicissitudes du preux chevalier partagé entre ses rêves de gloire et son amour pour Angelica qui, pour sa part, est follement éprise de Medoro, autrefois lié avec Dorinda mais qui s’en est détaché.

Comme l’écrit dans sa ‘Note d’intention’ Mariame Clément qui en réalise la mise en scène : « Encore faut-il croire à ces personnages et s’intéresser à eux, et c’est là toute la difficulté de l’œuvre… Il me semblait donc nécessaire de rapprocher de nous ces chevaliers, cette princesse, cette bergère, d’en faire des personnages en chair et en os, afin que leurs états d’âme nous touchent vraiment, car ces états d’âme constituent la trame même de l’action… Avec Kaspar Glarner, le concepteur des décors et des costumes, nous voulions rendre l’histoire lisible aujourd’hui sans pour autant abandonner la grandeur épique ».

Y sont-ils parvenus ? Au lever de rideau, l’on découvre Orlando, jeune loubard en jean, pris à partie par le mage Zoroastro qui lui parle de sa gloire future en lui faisant revêtir le costume d’un chevalier de l’époque médiévale. Le plateau tournant amène un gigantesque casque et la cotte de mailles qui s’y rattache. Et c’est dans le haut de la visière que s’ouvre une échancrure où le héros peut se confronter à cette Angelica coiffée d’un hennin du XVe siècle qui lui percera le cœur. Lorsqu’est révélé l’intérieur dudit casque, quelle est notre surprise d’y voir un comptoir de bar dont Dorinda est l’aguicheuse tenancière ! Jusque-là, rien de bien méchant, puisque, sans coup férir, l’on passe de la geste héroïque à la réalité d’aujourd’hui. Mais les choses se gâtent dans la seconde partie regroupant la fin de l’acte II et le troisième acte. Comment ne pas rire face à ce check-in d’aéroport où Zoroastro en commissaire d’embarquement   conseille au couple Medoro – Angelica de prendre la fuite, alors qu’Orlando se pelotonne sur le tapis roulant des bagages ? Sa folie délirante le condamnera à un asile psychiatrique où il sera empoigné par deux malabars qui le garrotteront dans une camisole de force, tandis que l’infirmière proprette contrôlera sa tension artérielle. Quel gâchis qui ruine l’une des pages les plus saisissantes écrites par Haendel, page si innovatrice avec ces bribes de récitatif entrecoupant ces ariosi où l’expression d’une douleur insoutenable est lacérée par un rire sardonique et les brusques soubresauts de la déraison !

Voyage musical avec Raphaël Jouan et David Reiland

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Ce samedi 14 mars, le Rotary Club organisait un concert en trois parties à l’Arsenal de Metz.

La soirée a débuté par la courte pièce pour orchestre de la compositrice coréenne Unsuk Chin, Subito con forza. Son ouverture et ses tonalités rappelaient les symphonies de Beethoven,  les musiques de films de Bernard Herrmann pour Hitchcock et les visites de Luciano Berio. Ce fut sans doute la pièce la plus exigeante de ce concert, car il lui fallait, avec ce riche bagage, trouver son chemin jusqu’au cœur des musicophiles.

Plus facile d’approche, la Symphonie n° 92 en sol majeur, dite « Oxford », de Joseph Haydn est une œuvre qui témoigne de l’élégance, de la finesse et de la noblesse du compositeur, tant dans son phrasé que dans ses mélodies et ses harmonies. Il est aisé de lui donner un côté guindé, tant son style, devenu classique avec le temps, a été repris, travaillé et développé à travers les différentes étapes de l’histoire de la musique classique. L’orchestre a frôlé ce danger, confinant parfois à l’ennui, bien que sa marque d’équilibre et de balance entre les pupitres soit demeurée très appréciable. Cette symphonie a permis à certains pupitres, comme celui des cordes graves (violoncelles et contrebasses), les cuivres et les bois, de démontrer leurs talents. On a ainsi pu apprécier la clarté des cors, la fluidité des flûtes, la noblesse des hautbois et des clarinettes.

Des interprètes scandinaves pour souligner la noblesse du violoncelle anglais

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English Cello Works. Sir Edward Elgar (1857-1934) : Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 ; Salut d’amour, op. 12. John Ireland (1879-1962) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur. Frank Bridge (1879-1941) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur, H. 125. Andreas Brantelid, violoncelle ; Bengt Forsberg, piano ; Orchestre royal danois, direction Thomas Søndergård. 2021 et 2024. Notice en anglais. 74.01. Naxos 8.573690. 

Roderick Cox et les belles perspectives de l'Opéra Orchestre National Montpellier

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En s'engageant pour la justice sociale, les politiques culturelles dites « de diversité » n'œuvrent malheureusement pas toujours pour la justesse artistique. L'Opéra Orchestre National Montpellier, lui, n'a pas deux Nords à sa boussole. Le bras (c'est le cas de le dire) armé et figure la plus visible de cette réalité en est son directeur musical, Roderick Cox, 38 ans, Afro-américain à la carrure imposante dont la présence sur le podium affiche une image encore rare en France, mais sans rien sacrifier de ce qu'on est en droit d'attendre d'un (jeune) grand chef à la tête d'une phalange régionale de haut niveau.

Le concert symphonique de ce vendredi soir s'ouvrait avec la Quatrième Symphonie de Ludwig van Beethoven. Une direction claire, très efficace, consciente de tous les reliefs de la partition et qui sut enlever l'orchestre jusqu'à des tempos assez ambitieux dans les dernières pages de l'Allegro ma non troppo final : de quoi ravir le public du Corum de Montpellier, très rempli malgré son impressionnante jauge. Un public plutôt jeune et actif (60% de moins de 60 ans) renouvelé en profondeur depuis dix ans par la politique d'ouverture tous azimuts de sa directrice, Valérie Chevalier, qui ne recule devant rien pour faire franchir les portes de l'Opéra Comédie et de l'Opéra Berlioz aux Montpelliérains : diversification du répertoire tant pour le symphonique que l'opéra, mais aussi diversification des formats avec des concerts immersifs plaçant le public au milieu de l'orchestre éclaté dans la salle, des séances after-work à 19h pour les travailleurs, à l'heure du goûter pour les Ehpad, le week-end pour les enfants... il y a un même un service de garderie sur place pour certains concerts : avis aux jeunes parents ! Dans des géométries instrumentales plus réduites la programmation propose aussi des séances pour les bébés, des séances de yoga accompagné en musique et une panoplie de concerts de musique de chambre. Et pour que les murs de la salle de concert n'aient plus rien d'intimidant, des jeux de piste et autres escape games dans les sous-sols de l'Opéra Comédie sont même proposés. Avec 450 évènements par an il y en a pour tous les goûts : plus aucune excuse pour ne pas venir !

Telemann : fin de l’intégrale des concertos pour violon par L’Orfeo Barockorchester

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Complete Violin Concertos Vol. 9. Georg Philipp Telemann (1681-1767) : Concertos pour deux violons, cordes et basse continue en ré majeur TWV 52:D3, en la majeur TWV 52:A2, en ut majeur TWV 52:C2, en sol mineur TWV 52:g1. Concerto pour violon, cordes et b.c. en sol majeur TWV 51:G6. Concerto pour alto, cordes et b.c. TWV 51:G9. Concerto pour cordes et b.c. TWV 43:e5. Julia Huber, Martin Jopp, violon soliste. Lucas Schurig-Breuss, alto soliste. Carin van Heerden, L’Orfeo Barockorchester. Sabine Reiter, Martin Kalista, Linda Pilz, Veronika Traxler, Simone Trefflinger, violon. Nina Pohn, violon, alto. Daniela Henzinger, alto. Katie Stephens, violoncelle. Maria Vahervuo, contrebasse. Reinhard Führer, clavecin. Août 2024. Livret en anglais, allemand. 61’15’’. CPO 555 699-2

Urtext, variations sur un terme

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Dans mon dictionnaire personnel, je trouve deux définitions :

Urtext, substantif masculin mis à toutes les sauces par les musiciens et les éditeurs de musique.

Urtext, qualificatif incontournable sans lequel une partition n’aurait aucune chance de rester sur le marché. 

Pour l’épistémophile non averti des choses de la musique, ça commence mal. Mais rien n’arrête sa soif de savoir. Il a vite compris l’origine du terme : en allemand, texte original. Si ça vient d’Allemagne, se dit-il, c’est probablement sérieux, surtout en matière musicale. Le sujet mérite donc d’être creusé.

À la lecture des textes promotionnels qui figurent sur les sites des principaux éditeurs concernés, on peut retenir deux notions : garantie d’authenticité et fiabilité. Sont-elles contradictoires ou complémentaires ? La seconde ne serait-elle pas un « à défaut » de la première ? Car il y a urtext et urtext.

Un petit retour aux origines s’impose. 

Au XIXe siècle, l’éditeur allemand Breitkopf & Härtel entreprend la publication de ce qu’on appelle des éditions monumentales, Gesamtausgabe, c’est-à-dire la totalité de la production d’un compositeur. Premier servi, J.S. Bach, 46 volumes regroupant chacun les œuvres d’un même genre. La publication nécessitera près d’un demi siècle. Et tous les grands compositeurs vont bénéficier du même élan éditorial, Haendel, Beethoven, Mozart, Schumann, Chopin, Liszt, etc. Ces éditions sont supervisées par des personnalités musicales incontestables, Czerny Clara Schumann, Emil Sauer, Wilhelm Kempff… Dans leur démarche pour établir le texte exact, ces réviseurs ne se privent pas de procéder à quelques corrections en certains points qu’ils considèrent comme erronés : Czerny ajoute une mesure au premier prélude du Clavier bien tempéré, d’autres modifient les octaves pour adapter les œuvres aux possibilités des pianos modernes, tous sont de bonne foi, c’est la tendance de l’époque. Les années passent et cette approche subjective se trouve balayée par une soif d’authenticité qui s’affirme au cours de la seconde moitié du XXe siècle. L’urtext est né.

Si ce mot magique désigne des éditions critiques réalisées avec le plus grand soin, certaines ne sont parfois que des remakes fabriqués à la hâte sans pousser très loin les recherches sur les sources authentiques. Oublions les car elles n’ont pas leur place au paradis des urtext. Il y règne déjà une grande diversité, sans vouloir remettre en cause le professionnalisme des éditeurs. Car les situations peuvent être très différentes selon les œuvres ou les compositeurs. Deux exemples récents publiés par Breitkopf : Une vie de héros de Richard Strauss et la Symphonie n°5 de Mahler. Le premier était un maniaque de la précision. Autant dire que dès les premiers tirages, tout était vérifié ou presque, le travail de l’éditeur d’un urtext se limitant à des détails. Mahler, c’est tout l’inverse. Une incessante remise en cause, en quête de perfection. Corrections, nouvelles éditions. En outre, l’un comme l’autre étaient de grands chefs d’orchestre et ils ont dirigé leur propre musique. Mais en composant, Strauss semble avoir su anticiper le résultat concret là où Mahler découvrait de nouvelles possibilités à l’écoute de chaque exécution. Pour réaliser leur urtext, Christian Rudolf Riedel et Nick Pfefferkorn ont donc eu à jongler avec les différents stades éditoriaux validés par Mahler. La source première, c’est l’édition ultime, ce qui semble simple sur le papier. Mais les contradictions sont nombreuses entre partition et parties d’orchestre, corrections manuelles authentifiées ou non. Et au fil du temps, de nouvelles sources refont surface, que ce soient des copies qui ont servi à la gravure ou des matériels d’orchestre utilisés avec l’aval du compositeur. 

Anthony Ratinov : « J'aime l'excitation de la scène et le partage de ma musique »

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Le pianiste américain Anthony Ratinov est le lauréat du prix ICMA Classeek de cette année. Marie Schockmel, membre du jury luxembourgeois de la radio Opus, a réalisé l'interview suivante avec lui.

Avez-vous déjà visité Bamberg ou l'Allemagne en général ?

Je ne suis jamais allé à Bamberg, mais j'ai entendu dire que c'est l'un des plus beaux endroits d'Allemagne. J'ai cependant visité l'Allemagne à de nombreuses reprises et j'y retournerai en mai pour jouer à la Philharmonie de Berlin. Je suis donc très enthousiaste à l'idée de faire le premier de plusieurs voyages en Allemagne en 2026.

La raison de votre venue à Bamberg est que vous avez remporté le prix ICMA Classeek cette année. Comment avez-vous réagi en apprenant la nouvelle ?

J'étais absolument ravi. C'est un immense honneur. J'ai bénéficié d'une merveilleuse participation au programme Classeek cette année en Suisse. Ils ont été absolument fantastiques et j'étais déjà très heureux d'être admis dans ce programme. Découvrir que j'avais reçu ce prix supplémentaire était donc très spécial et significatif pour moi.

Où étiez-vous lorsque vous avez appris la nouvelle ?

Je l'ai appris avant que ce ne soit public, lors d'un des ateliers en Suisse. Je revenais tout juste du Concours Chopin à Varsovie en octobre, où j'avais atteint le deuxième tour. J'avais une réunion pour le programme Classeek. Nous parlions de l'avenir, des concours et des prix, et ils m'ont dit : « En parlant de prix et de concours, nous sommes très heureux de vous annoncer que vous avez reçu le prix ICMA Classeek ». C'est donc arrivé dans la conversation au moment idéal.

Avez-vous été très surpris ou vous y attendiez-vous un peu ?

Vous savez, je n'y pensais pas vraiment. Je savais que c'était un prix que quelqu'un du programme Classeek recevait, mais je n'attendais pas l'annonce avec impatience. Je pensais à autre chose et j'ai cette mentalité que si quelque chose fonctionne, c'est génial, mais il est parfois bon de penser à autre chose en attendant pour ne pas trop anticiper. Mais je suis très heureux et je ne pourrais pas être plus enthousiaste pour le concert de gala.

Lors du concert de gala de l'ICMA, vous jouerez le dernier mouvement du premier concerto pour piano de Tchaïkovski. Que ressentez-vous en jouant cette pièce ?

Ce sera la première fois que je la jouerai avec un orchestre. C'est une pièce que je connais et que j'aime depuis toujours et je suis impatient de la présenter sur scène. Le dernier mouvement ne dure que six ou sept minutes, mais il est d'une très grande énergie, il n'y a donc pas un seul moment pour vraiment se détendre. Mais musicalement, il contient certaines des plus belles mélodies que Tchaïkovski ait jamais écrites, et je suis très heureux de lui donner vie.

Linda Hedlund explore le répertoire finlandais méconnu du violon

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Finnish Works for violin and orchestra. Selim Palmgren (1878-1951) : Fantaisie de concert op. 104. Väinö Haapalainen (1893-1945) : Näky (Vision). Aarre Merikanto (1893-1958) : Concerto pour violon n° 4. Väinö Raitio (1891-1945) : Légende, pour violon et orchestre ; Notturno pour violon et orchestre. Nils-Eric Fougstedt (1910-1961) : Concertino pour violon et orchestre. Marcus Eje, alias Einar Englund (1916-1999) : Romance. Linda Hedlund, violon ; La Tempesta Orchestra, direction József Hárs. 2024. Notice en anglais. 63’ 06’’. Naxos 8.579185.