Intrigues nuptiales sur l’île de Naxos : intéressante résurrection d’un festif opéra de Fux

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Johann Joseph Fux (c1660-1741) : La Corona d’Arianna, FuxWV II.2.20. Venere, Monica Piccinini, soprano. Arianna, Carlotta Colombo, soprano. Teti, Marianne Beate Kielland, contralto. Bacco, Rafal Tomkiewicz, contre-ténor. Peleo, Meili Li, contreténor. Arnold Schoenberg Chor. Zefiro, Alfredo Bernardini. Gabriele Cassone, Raphael Pouget, clarino. Simone Amelli, Samuel Sigl, trompette. Charlie Fischer, timbales. Paolo Grazzi, Amy Power, hautbois. Alberto Grazzi, basson. Cecilia Bernardini, Claudia Combs, Brigitte Duftschmid, Isabella Bisson, Rossella Croce, Ulrike Fischer, Monika Toth, Nina Pohn, violon. Teresa Ceccato, Barbara Palma, alto. Marcus van den Munckhof, Sara Bennici, violoncelle. Paolo Zuccheri, contrebasse. Anna Fontana, clavecin. Michele Pasotti, théorbe. Juin 2022. Notice en anglais, allemand, italien (livret des paroles en italien, traduction en anglais et allemand). TT 67’54. Arcana A548

A Lausanne, une Cendrillon à demi réussie

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En cette mi-avril 2024, l’Opéra de Lausanne affiche pour quatre représentations Cendrillon, l’un des grands ouvrages de Massenet qui a connu une création triomphale à l’Opéra-Comique le 24 mai 1899, s’est maintenu au répertoire jusqu’à 1950 puis a connu une seconde jeunesse grâce à Frederica von Stade qui a enregistré l’oeuvre en 1978 avant d’incarner le rôle au Festival d’Ottawa et à Washington, San Francisco et Bruxelles. Depuis septembre 2006, Joyce DiDonato a repris le flambeau en triomphant à Santa Fe, Barcelone, Londres et New York. 

Pour l’Opéra de Lausanne, Eric Vigié reprend la production que l’Opéra National de Lorraine avait présentée à Nancy en décembre 2019. Passons rapidement sur son affligeante laideur avec des décors de Paul Zoller présentant une façade de palais des boulevards et des salles Empire vides que creusent d’inutiles vidéo sans intérêt pour la trame, des costumes d’Axel Aust tout aussi indigents avec la malheureuse Fée qui n’a sauvé qu’un anorak délavé de ses fumeries de shit à Katmandou, flanquée d’esprits follets tout aussi barges poussant des caddies de supermarché, un pauvre Prince punk shooté rêvant de Michael Jackson, aussi emprunté dans ses entreprises amoureuses que l’infortunée Lucette/Cendrillon, contrainte d’arborer le noir des souillons de bénitier. Devant un tel salmigondis, la mise en scène de David Hermann se contente d’une mise en place des personnages et n’éveille qu’un regard las lorsque défilent les Filles de Noblesse, greluches dégingandées qui ont au moins le mérite de nous faire rire. L’on en dira autant de l’inénarrable Madame de la Haltière tentant d’engoncer ses formes opulentes dans un tailleur trop serré face à ses deux gourdes de filles, tout aussi grotesques. Que l’on est loin de la fantasmagorie féérique émanant du conte de Charles Perrault et de la dernière sentence du livret d’Henri Cain : « On a fait de son mieux pour vous faire envoler par les beaux pays bleus ! ».

"Notre Sacre", pour un printemps des peuples et des arts

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Il y a deux ans et demi, Les Dissonances et leur directeur musical avaient déjà joué Le Sacre du Printemps à la Philharmonie de Paris, lors d’un concert qui, formellement, ne cassait que le code d’un orchestre jouant sans chef (ce qui, surtout avec cette œuvre, n’est tout de même pas rien !). Nous avions commencé notre chronique en faisant allusion à la mythique et mouvementée création de ce chef-d'œuvre, il y a maintenant 111 ans, par ces mots : « Heureux les Parisiens qui... ». Nous pouvons les reprendre pour parler de cette, à nouveau, mémorable soirée.

Cette fois, d’autres codes tombent. Le ton est donné avec une rapide apparition sur scène des principaux maîtres d’œuvre de la soirée (le rappeur et écrivain Abd al Malik qui déclare « Je m’appelle David et je suis juif », le violoniste et chef d'orchestre David Grimal qui répond « Je m’appelle Malik et je suis musulman », et la chorégraphe Blanca Li qui conclut « et ce soir, nous sommes tous des sœurs et des frères »). Dès leur sortie, bras dessus bras dessous, une voix off nous explique que la soirée bénéficie du dispositif Relax, lequel « facilite la venue de personnes dont le handicap peut parfois entraîner des comportements atypiques pendant la représentation ». Ceux qui en éprouvent le besoin peuvent ainsi sortir et revenir, et même « vocaliser » leur plaisir. Peut-être que si ce dispositif avait été mis en place au théâtre des Champs-Élysées le 29 mai 1913, l’histoire de la musique en eût été changée...Une soirée sous le signe de la paix et de l’inclusion, donc.

Débuts de Tarmo  Peltokoski à Monte-Carlo

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Après les concerts Richard Strauss et le Chant de la Terre de Mahler au Printemps des Arts, l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo entraîne le public monégasque à explorer d'autres chefs-d'œuvre du répertoire germanique post-romantique :  les Sieben frühe Lieder de Berg et la Symphonie n°4 de Mahler sous la baguette du prodige Tarmo  Peltokoski et avec la sublime soprano Chen Reiss, l’une des voix les plus parfaites qu'on puisse souhaiter pour interpréter ce répertoire. Directeur musical désigné de l’Orchestre national du capitole de Toulouse, Tarmo  Peltokoski, du haut de ses 24 ans, fait ses débuts sur le rocher.  

Les Sieben frühe Lieder  d'Alban Berg sont un trésor d'un jeune compositeur âgé de 23 ans. L'interprétation de Chen Reiss est magique, intense, sensuelle. Tout y est, couleurs évocatrices, atmosphères nocturnes, la voix se fond avec l'orchestre. De son côté, Tarmo Peltokoski impose un charisme naturel et une énergie époustouflante. Il dirige l'orchestre avec précision, un fascinant travail d’orfèvre entre couleurs et dynamiques. 

Alena Baeva et Vadym Kholodenko, en toute fantaisie 

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Fantasy. Franz Schubert (1797-1828) : Fantaisie en Ut majeur, Op 159, D.934 ; Igor Stravinsky (1882-1971) : Divertimento du Baiser de la fée (arrangement pour violon et piano de Samuel Dushkin) ; Robert Schumann (1810-1856) : Märchenbilder, Op.113 ; Olivier Messiaen (1908-1992) : Fantaisie. Alena Baeva, violon ; Vadym Kholodenko, piano. 2023. Livret en : anglais, allemand et français. 66’17’’. Alpha. 1021. 

Version magistrale de la Tragique à Bozar

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Ce dimanche 14 avril, l’Orchestre Symphonique de la Monnaie et le Belgian National Orchestra s’unissent le temps d’un concert pour interpréter deux œuvres phares du répertoire : le Concerto pour piano N°23 en la majeur, K. 488 de Mozart ainsi que la Sixième Symphonie dite « Tragique » en la mineur de Gustav Mahler. Cette fois-ci c’est le directeur musical du BNO, Antony Hermus, qui dirige ce concert. Au piano, nous retrouvons le pianiste argentin Nelson Goerner.

Le concert commence avec Concerto pour piano N°23 en la majeur, K. 488 de Mozart. Ce concerto, composé en 1786 et contemporain de son opéra Les Noces de Figaro, est notamment célèbre grâce à son deuxième mouvement. L’introduction orchestrale est quelque peu incertaine avec quelques imprécisions. Néanmoins, l’orchestre corrige cela rapidement en proposant une version juste tout en prêtant une grande attention au soliste. Ce dernier excelle dans les passages solos en faisant preuve de la finesse mozartienne recherchée. Cela donne un côté très élégant dans l’Adagio, surtout avec les magnifiques solos de la clarinette. En revanche, dans les grands tuttis d’orchestre, cette finesse peut être regrettable dans le sens où l’on peut perdre la clarté du son du piano. En effet, dans les moments les plus intenses du concerto, il aurait été appréciable d’avoir plus de profondeur dans le son. Cela dit, Nelson Goerner fait preuve d’une grande musicalité et virtuosité dans ce concerto. Après de chaleureux applaudissements, Goerner nous gratifie d’une délicate version du Nocturne N°20 en do# mineur de Chopin.

Pelléas et Mélisande à Liège

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Pelléas et Mélisande : l’histoire d’un amour impossible, d’un amour interdit qui ne peut se conclure que par la mort des amants ? Une autre variation sur un thème qui parcourt notre littérature de Tristan et Iseut à « Love Story » d’Erich Segal, de Roméo et Juliette aux Colin et Chloé de « l’Ecume des Jours » de Boris Vian ? Oui et non. 

S’étant égaré en forêt un jour de chasse, Golaud découvre « une petite fille perdue », Mélisande, qui s’est enfuie on ne sait d’où, on ne sait de quoi. Il l’épouse et la ramène au château familial. Elle y rencontre Pelléas, le demi-frère de Golaud. Attirance irrésistible. Ces deux-là vont s’aimer d’un amour interdit. Ils en mourront.

Mais l’oeuvre -pièce de théâtre devenue opéra- est bien davantage qu’un enchaînement fatal de péripéties. Pour Maurice Maeterlinck, l’auteur de la pièce, « nous ne voyons que l’envers des choses ». Tout ce que nous disons, tout ce que nous vivons, n’est que l’apparence de réalités dissimulées, profondes ; tout cela n’est que « symboles ». Les mots ne valent que par ce qu’ils suggèrent, ce qu’ils laissent entendre, ce qu’ils évoquent, rappellent ou annoncent. Les silences qui les séparent sont significatifs. Les lieux, la nature, les lumières et les sons, eux aussi, sont des signes révélateurs. Tout est joué déjà, tout suit sa course, inexorablement.

Ce monde-là, qui ne vaut que par ce qui le sous-tend, Barbe & Doucet, les metteurs en scène, lui ont donné une magnifique apparence scénographique. Des arbres suspendus dont on découvre ces racines qui leur donnent vie et apparence ; de l’eau sur la scène, celle des fontaines, des eaux souterraines, si mystérieuses dans leur profondeur, omniprésentes dans l’œuvre. Des lumières (de Guy Simard), ombres et clartés, qui révèlent un peu et dissimulent beaucoup. Des parois qui s’ouvrent ou se referment, surgissement des personnages. 

Güher et Süher Pekinel lauréates du Lifetime Achievement Award 2024 des International Classical Music Awards

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Les pianistes turques Güher et Süher Pekinel sont les récipiendaires du Lifetime Achievement Award 2024 des International Classical Music Awards. Ce prix récompense  les presque cinquante ans que les Pekinel ont passés sur la scène internationale, à partir des années 1980, lorsque seule une poignée de musiciens turcs pouvaient se frayer un chemin sur la scène de la musique classique. Leur musicalité unique, leur présence sur scène et leurs connaissances artistiques approfondies ont ouvert la voie à cette récompense très importante. Ces dernières années, les soeurs Pekinel ont consacré la majeure partie de leur temps à des projets éducatifs et à la préparation de jeunes musiciens talentueux de toute la Turquie à la scène, ce qui fait d'elles des ambassadeurs musicaux assidus. Elles ont été interviewées par Feyzi Ercin, membre du jury turc d'Andante.

Vous êtes un duo aux innombrables réalisations et aux nombreuses récompenses. Que signifie un prix pour un artiste, et qu'est-ce que celui-ci signifie spécifiquement pour vous ?

Ce prix s'est une fois de plus avéré être une source de motivation importante pour nous. L'un de ses principaux mérites est la reconnaissance de nos efforts par d'autres musiciens, ce qui est un indicateur de notre résonance dans le domaine artistique. En outre, la nature éminente du prix, décerné par un jury composé de représentants de l'ensemble des publications et diffuseurs musicaux européens, lui confère une signification encore plus grande. En effet, cette récompense sert continuellement de phare, allumant la volonté de se perfectionner par l'auto-réflexion.

Votre principale caractéristique est de jouer sans contact visuel, sur des pianos parallèles, mais pas côte à côte. Comment et quand cette idée a-t-elle germé en vous ? Depuis que vous avez adopté cette approche, quels résultats avez-vous obtenus en tant que musiciennes ? Votre style, votre son ou votre réaction à la musique ont-ils changé ?

Les pianos que nous allions jouer lors de nos tournées ne nous satisfaisaient pas entièrement. L'absence de contact visuel contribue à établir une distance très créative. Nous devenons réceptives aux risques grâce à notre concentration de sensations. Lorsque les pianos sont placés l'un en face de l'autre et que le couvercle de l'un d'eux est retiré, le son du second piano n'atteint la salle qu'avec une perte de 65 % de sa pureté d'origine. En outre, les pédales apparaissent souvent floues, ce qui fait perdre à la sonorité une grande partie de son caractère. Par ailleurs, nous affinons sans cesse notre conception du son symphonique. Pour nous, cet emplacement est le plus logique et le plus naturel. Nous n'avons plus besoin de nous voir. Nous nous sentons néanmoins plus fortes sans le contact visuel. Nos oreilles nous servent d'yeux et nos yeux d'oreilles. Notre chemin musical est déterminé par deux aspects : tout d'abord, il y a la respiration fluide que nous cherchons à expérimenter plus profondément et plus longtemps. Deuxièmement, et tout aussi crucial, le risque. Plus nous sommes contrôlées, plus nous voulons être libres. Dans cet état de liberté, synonyme de contrôle total (l'un ne va pas sans l'autre), nous faisons l'expérience d'une liberté absolue face à un risque maximal, que nous pouvons définir comme la "réalisation de l'élan".

Orazio Sciortino, compositeur

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L'Italien Orazio Sciortino (*Syracuse, 1984) a été choisi par le jury des International Classical Music Awards (ICMA) pour leur prix annuel décerné à un compositeur. Il s'agit d'un musicien dont le catalogue est très vaste et qui se consacre intensément à l'interprétation du répertoire classique en tant que pianiste. Ismael G. Cabral, membre de la rédaction du magazine espagnol Scherzo, a réalisé cet entretien.

 À quel moment de votre carrière ce prix de l'ICMA vous est-il décerné ?

Il n'est pas facile d'avoir une perception de soi-même, du chemin parcouru. Je pense que je pourrai répondre à cette question dans 20 ans, ou peut-être plus. J'aurai 40 ans, et c'est un chiffre rond et pertinent à partir duquel il peut être judicieux de faire le point. J'ai composé beaucoup de musique de chambre, symphonique et vocale. Et lorsque je regarde mes œuvres plus anciennes, je constate que mon langage a évolué. Cependant, certaines caractéristiques ont été conservées et même développées. Je pourrais dire que je suis en recherche constante, à la fois en tant que pianiste et en tant que compositeur, et que je relève toujours de nouveaux projets et de nouveaux défis.

Le jury a dit de vous que vous " représentez la figure idéale d'un compositeur du 21e siècle, dont le talent transcende les limites idéologiques du passé ". Comment interprétez-vous cette affirmation ?

Lorsque j'ai lu les mots que vous avez cités, j'ai été un peu ému et cela m'a donné à réfléchir. Il y a eu des périodes dans l'histoire où la musique contemporaine suivait des lignes directrices précises et où de très nombreux compositeurs ressentaient le besoin de dire quelque chose de nouveau. Cela s'est souvent traduit par des formules abstraites, des recherches presque scientifiques, des approches dogmatiques qui n'avaient rien à voir avec l'expérience physique et corporelle de l'écoute. Certains pensent encore ainsi. Au contraire, je pense qu'il est important d'écouter le monde. Je ne m'intéresse pas aux étiquettes de style : tonal, minimaliste, sériel, etc. Il y a beaucoup de grands créateurs qui utilisent toutes sortes de ressources. Je pense, par exemple, à l'un des compositeurs les plus importants de notre époque, Peter Eötvös, décédé récemment. Sa musique a toujours été très communicative. Et il utilisait tous les ingrédients dont il disposait, toutes les techniques de composition dont il disposait, pour créer une œuvre toujours puissante et originale. Il a ainsi pu toucher directement l'auditeur, sans se contenter de satisfaire l'intellect du musicien. Cette œuvre ne nécessite aucune étude musicologique préalable pour être appréciée.

Orgia, de Héctor Parra / Pasolini ou comment exorciser une violence insoutenable

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Pasolini avait conçu son « Orgia » comme un opéra théâtral, une tragédie en six épisodes écrite en vers et créée à Turin en1968 avec des interludes musicaux signés par Ennio Morricone. En ce temps-là, il s’était approché de plusieurs tragédies grecques et avait filmé la Callas dans son inoubliable « Medée » où la grande tragédienne impactera le public et les consciences sans chanter une seule note de musique. C’est aussi la période des films « Porcile » ou « Edipo re », tous deux de grande envergure dramatique.

J’imagine mal une petite confrérie de respectables « ladys » britanniques à l’heure du thé dévidant et filant, tout en causant sur les thèmes de « Orgia ». Il faut, sans doute, avoir été victime d’une violence sociale extrêmement accablante à propos de sa « différence » (lisons homosexualité) pour arriver à ce déferlement de désespoir qui inspire un texte de grande beauté, certes, mais dont la teneur prend littéralement le spectateur aux tripes car il va rechercher son inspiration dans le tréfond des passions humaines, qu’il dissèque au scalpel de manière clinique et sans la moindre concession ou pitié. Il fait mal, il nous gifle car il nous dit ce qu’on ne voudrait jamais entendre y compris le désir d’anéantir ses propres enfants, comme un rappel moderne de la Médée d’Euripide.

Le compositeur barcelonais Héctor Parra a fait pas mal d’efforts pour obtenir les droits sur ce texte et en faire le premier opéra chanté. Formé à Barcelone auprès de David Padrós et Carles Guinovart, en Grande Bretagne chez Brian Ferneyhough et Jonathan Harvey et en Suisse chez Michael Jarrel, sa trajectoire de compositeur est remarquable : de l’IRCAM à San Francisco, à Graz ou dans divers théâtres, il en est à son huitième opéra. En 2019, Les Bienveillantes sur un livret de Händl Klaus basé sur le roman éponyme de Jonathan Littell avait été créé à l’Opera des Flandres déjà en collaboration avec Bieito.