Dans mon dictionnaire personnel, je trouve deux définitions :
Urtext, substantif masculin mis à toutes les sauces par les musiciens et les éditeurs de musique.
Urtext, qualificatif incontournable sans lequel une partition n’aurait aucune chance de rester sur le marché.
Pour l’épistémophile non averti des choses de la musique, ça commence mal. Mais rien n’arrête sa soif de savoir. Il a vite compris l’origine du terme : en allemand, texte original. Si ça vient d’Allemagne, se dit-il, c’est probablement sérieux, surtout en matière musicale. Le sujet mérite donc d’être creusé.
À la lecture des textes promotionnels qui figurent sur les sites des principaux éditeurs concernés, on peut retenir deux notions : garantie d’authenticité et fiabilité. Sont-elles contradictoires ou complémentaires ? La seconde ne serait-elle pas un « à défaut » de la première ? Car il y a urtext et urtext.
Un petit retour aux origines s’impose.
Au XIXe siècle, l’éditeur allemand Breitkopf & Härtel entreprend la publication de ce qu’on appelle des éditions monumentales, Gesamtausgabe, c’est-à-dire la totalité de la production d’un compositeur. Premier servi, J.S. Bach, 46 volumes regroupant chacun les œuvres d’un même genre. La publication nécessitera près d’un demi siècle. Et tous les grands compositeurs vont bénéficier du même élan éditorial, Haendel, Beethoven, Mozart, Schumann, Chopin, Liszt, etc. Ces éditions sont supervisées par des personnalités musicales incontestables, Czerny Clara Schumann, Emil Sauer, Wilhelm Kempff… Dans leur démarche pour établir le texte exact, ces réviseurs ne se privent pas de procéder à quelques corrections en certains points qu’ils considèrent comme erronés : Czerny ajoute une mesure au premier prélude du Clavier bien tempéré, d’autres modifient les octaves pour adapter les œuvres aux possibilités des pianos modernes, tous sont de bonne foi, c’est la tendance de l’époque. Les années passent et cette approche subjective se trouve balayée par une soif d’authenticité qui s’affirme au cours de la seconde moitié du XXe siècle. L’urtext est né.
Si ce mot magique désigne des éditions critiques réalisées avec le plus grand soin, certaines ne sont parfois que des remakes fabriqués à la hâte sans pousser très loin les recherches sur les sources authentiques. Oublions les car elles n’ont pas leur place au paradis des urtext. Il y règne déjà une grande diversité, sans vouloir remettre en cause le professionnalisme des éditeurs. Car les situations peuvent être très différentes selon les œuvres ou les compositeurs. Deux exemples récents publiés par Breitkopf : Une vie de héros de Richard Strauss et la Symphonie n°5 de Mahler. Le premier était un maniaque de la précision. Autant dire que dès les premiers tirages, tout était vérifié ou presque, le travail de l’éditeur d’un urtext se limitant à des détails. Mahler, c’est tout l’inverse. Une incessante remise en cause, en quête de perfection. Corrections, nouvelles éditions. En outre, l’un comme l’autre étaient de grands chefs d’orchestre et ils ont dirigé leur propre musique. Mais en composant, Strauss semble avoir su anticiper le résultat concret là où Mahler découvrait de nouvelles possibilités à l’écoute de chaque exécution. Pour réaliser leur urtext, Christian Rudolf Riedel et Nick Pfefferkorn ont donc eu à jongler avec les différents stades éditoriaux validés par Mahler. La source première, c’est l’édition ultime, ce qui semble simple sur le papier. Mais les contradictions sont nombreuses entre partition et parties d’orchestre, corrections manuelles authentifiées ou non. Et au fil du temps, de nouvelles sources refont surface, que ce soient des copies qui ont servi à la gravure ou des matériels d’orchestre utilisés avec l’aval du compositeur.