Sir John Barbirolli, l’Anglais patient 

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Le 29 juillet prochain, le monde de la musique célèbrera les cinquante ans de la disparition du grand chef d’orchestre Sir John Barbirolli. A cette occasion, Warner réédite un fabuleux coffret qui comporte la totalité de ses enregistrements pour HMV et Pye records. Cette parution est naturellement une occasion de revenir sur le parcours d’un chef inclassable mais si important dans l’art de la direction. 

Né en 1899 à Londres, Giovanni Battista Barbirolli était issu d’une mère d’origine française et d’un père italien. Son géniteur Lorenzo Barbirolli était un violoniste professionnel qui avait joué, avec son propre père, dans l’Orchestre de la Scala de Milan, entre autre à l’occasion de la création d’Otello de Verdi. Émigré à Londres avec son épouse Louise Marie (née Ribeyrol), le musicien se produit dans différents orchestres des théâtres de l’Est londonien. Le jeune John se met au violon, mais il passe au violoncelle à l’instigation de son grand père exaspéré de le voir se promener en jouant : en lui offrant un violoncelle, il écartait le risque de déambulations intempestives... Le garçon est doué et à l’âge de onze ans, il fait ses débuts en concert. Il intègre rapidement la Royal Academy of Music tout en développant un goût pour la musique de son temps ! Cette passion n’est pas de tout repos car l'intraitable directeur Alexander Mackenzie interdit aux étudiants de jouer de la musique de Ravel, qu’il considère comme pernicieuse. Cet oukase ne décourage pas Giovanni et ses compères qui répètent le quatuor, cachés dans les sanitaires…

La scolarité du musicien est brillante et il est même salué pour son talent dans un article du Musical Times. Musicien free-lance, il passe d’un orchestre à l’autre et il est remarqué par Henry Wood qui l’engage dans son Queen’s Hall Orchestra. En 1917, il donne son premier récital en solo et s’engage dans l’armée. Stationné dans un endroit reculé et ennuyeux du Kent, il passe le temps à jouer dans un orchestre composé de quelques musiciens professionnels engagés dans l’armée anglaise. La modeste phalange est dirigée par un officier, mais une grippe le contraint à céder sa baguette et c’est l’occasion pour le jeune Barbirolli de faire ses premières armes au pupitre. Outre ces débuts de chefs, le musicien profite de son passage sous les drapeaux pour angliciser son prénom. 

De retour à la vie civile, il poursuit sa belle carrière de violoncelliste : il est ainsi le deuxième interprète du Concerto pour violoncelle d’Elgar avec l’orchestre de Bournemouth. Mais John Barbirolli est depuis toujours attiré par la carrière de chef et il en arrive à cofonder en 1924 le Guild of Singers and Players Chamber Orchestra puis une autre phalange : le Barbirolli Chamber Orchestra. Le talent du chef impressionne Frederic Austin, le directeur de la British National Opera Company (BNOC) qui le propulse en fosse (1926). John Barbirolli apprend le répertoire et mène des tournées à travers le Royaume-Uni. La BNOC désargentée est dissoute en 1929, mais le maestro rebondit à la tête de la troupe itinérante de Covent Garden. Sa carrière dans le domaine symphonique s’affirme tout autant : il remplace Thomas Beecham à la tête du LSO (1927) et devient le plus jeune chef à diriger la Royal Philharmonic Society (1929). Suite au concert de 1927 avec le LSO dans l'exigeante Symphonie n°2 d’Elgar, le chef est recruté par la firme de disques His Master’s Voice pour laquelle il dirige des enregistrements avec les plus grands solistes de l’époque : Arthur Rubinstein, Fritz Kreisler, Wilhelm Backhaus, Alfred Cortot, Artur Schnabel, Gregor Piatigorsky, Jascha Heifetz ou le très jeune Yehudi Menuhin. 

En 1932, Hamilton Harty délaisse son Hallé Orchestra de Manchester pour mener une carrière en dehors des îles britanniques. Un quatuor de chefs est convoqué : Edward Elgar, Thomas Beecham, Pierre Monteux et John Barbirolli. Cette année 1932 lui est faste car il épouse la chanteuse Marjorie Parry qu’il avait connue à la BNOC. En 1933, il prend la tête du Scottish Orchestra, une formation temporaire de très haut niveau. 

Mais le grand bond dans sa carrière va être sa désignation inattendue au pupitre du New York Philharmonic. En 1936, la phalange New Yorkaise est en plein tournant. Arturo Toscanini a quitté la direction de l’orchestre pour prendre la tête du NBC Symphony Orchestra et Wilhelm Furtwängler, qui avait accepté le poste, voit se déchainer une partie du public pour qui sa compromission avec les nazis était inacceptable. Le chef allemand jette l’éponge et, face à l’impasse, l’administration invite cinq chefs à se partager la saison : Igor Stravinsky, Georges Enescu, Carlos Chávez, d'Artur Rodziński et John Barbirolli. Il faut dire que les propos élogieux des grands solistes envers le chef anglais lui ont ouvert un boulevard aux Etats-Unis. Cette première saison partielle est un immense succès et l’orchestre lui propose le poste de directeur musical dès la saison 1937-1938. Et un contrat avec RCA est un beau complément à ce poste prestigieux. L’année 1938 est  aussi marquée par des changements dans sa vie privée : il divorce et épouse la hautboïste Evelyn Rothwell qui fut l’une des grandes musiciennes anglaises et l’une des premières femmes à intégrer comme soliste des orchestres professionnels. 

Au pupitre du New York Philharmonic, John Barbirolli fait une large place à la musique de son temps. Certes, il ne dirige pas des oeuvres d’avant-garde, mais il donne les premières mondiales de la Sinfonia da Requiem de Britten ou de Façade Suite de William Walton, ou encore des premières étasuniennes de partitions de Jacques Ibert, Eugene Goossens, Arthur Bliss, Samuel Barber…. Une partie du public s’échauffe devant ces audaces alors que certains commentateurs dont l’animosité est alimentée par un esprit de revanche sortent l’artillerie lourde dans la presse. Pourtant la direction tient bon et Barbirolli est renouvelé à son poste en 1940 et, en 1942, le management lui propose un contrat jusqu’au terme de la saison 1943-1944. Alors que le Los Angeles Philharmonic Orchestra lui offre également un contrat, le chef prend tout le monde à contre-pieds et il décide de retourner en Grande Bretagne à la tête du Hallé Orchestra. 

Si un tel choix est étonnant, John Barbirolli était animé de sentiments mitigés pour son expérience américaine et mû par le patriotisme : il voulait servir son pays, d’autant plus que le Hallé Orchestra était menacé de disparition. Cependant, en pleine Seconde guerre mondiale, traverser l’Atlantique est un danger constant et il échappa de peu à la mort à deux reprises. 

Pourtant, les premiers temps à Manchester sont rudes ! L’effectif de l’Orchestra a fondu et Barbirolli doit combler les carences numériques des pupitres comme il peut, allant même chercher des cuivres dans les fanfares des environs ! En trois semaines, il réussit à recomposer l’orchestre et il donne son premier concert le 5 juillet 1943. Il grave aussitôt des symphonies de Bax et Vaughan-Williams pour HMV. Ces premières réussites sont les premiers pas d’une longue collaboration ! Pendant vingt-sept ans, au fil de 3168 concerts et enregistrements et en dépit de propositions plus prestigieuses et mieux payées (London Symphony Orchestra, BBC Symphony Orchestra Royal Opera House), John Barbirolli va rester fidèle à Manchester et imposer son orchestre comme l’un des grands d’Europe, porté par des enregistrements multi-récompensés, en particulier dans la musique anglaise et Sibelius. Le tandem est un invité régulier des Proms de Londres et ils mènent des tournées triomphales à travers le monde. 

Réduisant peu à peu le nombre de ses concerts à Manchester, il prend le temps de diriger à travers le monde : opéra de Rome, Staatsoper de Vienne, Philharmonique de Berlin, Philharmonique de Vienne. En 1960, il accepte un nouveau défi aux USA : la succession de Leopold Stokowski à Houston où il reste sept ans ! 

En 1968, après 25 ans au Hallé, Barbirolli quitte la direction de sa phalange. Si aucun successeur n’est désigné de son vivant, il est promu au titre de chef lauréat. Malgré une santé qui commence à se dégrader avec de successifs problèmes cardiaques, il est des plus actifs, sauvant une session d’enregistrements debussystes avec l’orchestre de Paris suite au décès de Charles Munch ou planifiant des enregistrements de Falstaff de Verdi et de Manon Lescaut de Puccini. Cependant, alors qu’il devait enregistrer les Maîtres Chanteurs de Nuremberg avec la Staatskapelle de Dresde, il annule sa venue de l’autre côté du rideau de Fer suite à l’écrasement la Rébellion du Printemps de Prague par les chars soviétiques : la session revint à Herbert von Karajan. Et alors qu’il répète Aïda de Verdi en vue d’une tournée au Japon, il décède d’une crise cardiaque.  

Honoré dans de nombreux pays, à commencer par son anoblissement en Grande-Bretagne et ses décorations en Finlande -dont l'ordre de la Rose blanche de Finlande, différents lieux portent son nom à Londres et Manchester. Fondée en 1972, la Barbirolli Society a pour but de promouvoir la mémoire du chef. Elle édite de nombreux inédits du chef. 

Le site de la Société Barbirolli : www.barbirollisociety.co.uk

Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : EMI Music LTD

 

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