4e édition du festival Pianopolis à Angers : pianos au pluriel
Pour sa quatrième édition, le festival angevin Pianopolis, dirigé par Alexandre Kantorow et Nicolas Dufetel, musicologue et adjoint à la culture et au patrimoine de la Ville d’Angers, affirme une programmation éclectique. Sous leur direction artistique, le festival, porté par une volonté de diversité des répertoires et des esthétiques, investit plusieurs des plus beaux lieux d’Angers pour faire entendre, une fois encore, une large palette de styles musicaux
Elisabeth Leonskaja, la majesté
Cette année, Angers accueille une immense figure du piano : Elisabeth Leonskaja, l’une des grandes doyennes du piano international. Certes, à 80 ans, quelques notes échappent parfois au contrôle, quelques hésitations surgissent çà et là. Mais sa musicalité dépasse si largement ces accidents qu’ils deviennent insignifiants.
Le programme, essentiellement germanique, voire viennois, s’ouvre avec la Fantaisie en ut mineur K. 475 de Mozart. Dans cette bâtisse du XIIe siècle aux charpentes voûtées, les premières notes arpégées résonnent à l’instant où elle s’assied au piano. Le tempo est retenu, comme si chaque note avançait à pas mesurés. Le ton demeure grave, sans jamais sombrer dans le pathos. Et il y a toujours cette légèreté, cette innocence propres à Mozart. Tout au long de ce récital consacré également à Berg, Webern et Schubert, la pianiste donne une véritable leçon d’équilibre entre classicisme et modernité du XXe siècle, traversée d’une forte sensibilité romantique et postromantique. Dans la Sonate op. 1 de Berg, où le postromantisme semble à la fois exploser et résister à sa propre dissolution, elle préserve constamment le lyrisme de la ligne. Les phrasés chantent dans une sonorité intime, jamais saturée de résonance. Les Variations op. 27 de Webern se révèlent d’une grande sensibilité : chaque note possède sa propre trajectoire, sa propre direction. Son interprétation fait pleinement comprendre le caractère presque « vectoriel » de cette musique. Entre les deux, la Sonate en Ré majeur K. 576 de Mozart déploie ses multiples épisodes avec une dimension presque opératique. Pourtant, là encore, c’est sous le signe de l’innocence que s’impose son jeu.

Mais le sommet du concert demeure la Sonate en la mineur D. 845 de Schubert. Toujours dans des tempos pudiquement modérés, sans aucune recherche d’effet pour surprendre, la musique progresse avec constance, laissant émerger avec naturel le drame intérieur propre au compositeur. Épaules, bras, coudes, poignets et doigts semblent connaître instinctivement tous les gestes nécessaires pour faire surgir une infinité de couleurs et d’expressions : les questions et réponses du début qui changent peu à peu de visage, un bref cantabile introspectif, des élans joyeux à la fois pétillants et incisifs, puis un finale monumental sans jamais devenir écrasant, toujours en mouvement. On entend là le fruit de décennies de compagnonnage avec Schubert, fréquenté comme un ami d’enfance dont elle connaît chaque détail de la partition. Comme dans un couple heureux. Et cela nous rend heureux. Pour répondre à l’acclamation du public, elle choisit un inattendu Plus que lent de Debussy. Elle le joue comme dans une danse intérieure, se balançant doucement au fil de la musique, avec une légère nostalgie, comme dans un rêve.
La pianiste a souhaité dédier ce récital à Oleg Maisenberg, disparu le 16 avril.
Mélodies polonaises avec Jakub Józef Orliński et Michał Biel
Autour de cette immense figure qu’est Leonskaja, les réjouissances musicales se poursuivent chaque jour. Le jeudi soir, le contre-ténor Jakub Józef Orliński et le pianiste Michał Biel donnent un récital mêlant airs d’opéra de Handel et de Purcell à des mélodies des compositeurs polonais Tadeusz Baird (1928-1981) et Mieczysław Karłowicz (1876-1909). Chez Baird, on découvre une écriture d’une grande originalité, avec des harmonies et ses enchaînements parfois curieux, voire déroutants. Chez Karłowicz, on remarque davantage l’influence de la musique populaire, notamment de la chanson de cabaret, témoignant pleinement de son époque. La sensibilité d’Orliński semble parfaitement s’accorder avec ces partitions de caractère, en fusion avec le talent tout aussi singulier du pianiste.
Un samedi aux rythmes variés
Le samedi midi, un moment musical plus intimiste se déroule au milieu des tapisseries d’Aubusson inspirées de Tolkien. Le jeune pianiste Gabriel Durliat improvise autour de thèmes tirés de la saga filmique, mais aussi librement à partir de ses impressions face à six de ces tapisseries. Souvent contemplatives, teintées d’empreintes debussystes, ces pièces éphémères transmettent la fantaisie intérieure du musicien, ponctuée de brusques élans dynamiques qui ravivent le discours.
L’après-midi, un concert-lecture intitulé « Une soirée chez les Schumann » se tient à l’Abbaye de Ronceray, fraîchement rénovée et rouverte un mois plus tôt. La mezzo-soprano Delphine Haidan et la pianiste Dana Ciocarlie interprètent des œuvres de Robert Schumann, Clara Schumann et Johannes Brahms, ponctuées de lectures, par Julie Depardieu, de lettres et d’autres textes retraçant la vie des trois artistes. Une belle double biographie en musique de l’un des couples les plus célèbres de l’histoire musicale.
La journée du samedi 16 mai s’achève avec le jazz, grâce au duo formé par Baptiste Trotignon et Thomas Enhco. Tous deux livrent une série d’improvisations autour de standards de Duke Ellington, de Thelonious Monk, de leurs propres compositions, mais aussi de Bach. À chaque pièce, la transformation du matériau initial se révèle inventive et spectaculaire, foisonnante de nombreux événements parsemés d’« accidents ». Les thèmes se métamorphosent parfois totalement avant de retrouver leur forme originelle pour conclure ce bref voyage musical. Car, en effet, c’est bien à un véritable voyage qu’ils entraînent le public.
Vers la fin du concert, un prélude de Bach, la Cantate 106 revisitée par György Kurtág, puis un autre prélude transportent littéralement la salle entière, avant un joyeux Tea for Two final très enlevé.
Concerts des 15 et 16 mai dans le cadre du festival Pianopolis, Angers.
Victoria Okada
Crédits photographiques : Christophe Martin – Ville d’Angers



