Début d’une intégrale Beethoven, avec le Busch Trio
Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Trios avec piano en mi bémol majeur, en ut mineur Op. 1 no 1 & 3, Trios en si bémol majeur Op. 11. Busch Trio. Mathieu van Bellen, violon. Ori Epstein, violoncelle. Omri Epstein, piano. Août 2023. Livret en anglais, français, allemand. 79’46’’. Alpha 1164
« Nous nous réjouissons par avance de passer une vie à explorer la maîtrise et la vision de Beethoven » se félicitent les trois musiciens, qui pour le label Alpha briguent un complet enregistrement des neuf Trios avec piano. Encore une intégrale ?, font-ils mine de s’interroger dans la même notice. Question rhétorique, qui place du moins sous le signe de la modestie l’apostolat de cette équipe qui a choisi un des grands violonistes du XXe siècle, Adolf Busch (1891-1952), pour nom de scène.
Et pourtant les impétrants, qui sympathisèrent depuis leurs études à Londres, n’en sont point à leurs débuts. Cela fait une dizaine d’années qu’ils empochèrent le généreux Kersjesprijs d’Amsterdam, ville qui est désormais leur port d’attache. Nos colonnes s’enthousiasmèrent souvent pour leur discographie : deux Trios de Dvořák, ses Quatuors, ses Quintettes et les délicieuses Bagatelles (CD récompensé par un Joker), l’opus 100 de Schubert, mais aussi Ravel et Chostakovitch.
Le parcours aurait pu d’emblée courtiser les sommets de la série. Mais dans ce premier volume, point de Geistertrio ni guère d’Erzherzog-Trio dédié à l’Archiduc Rodolphe. Cette première étape commence… par le commencement, si l’on excepte les Variations Op. 44 et le WoO 38 en mi bémol majeur, remontant à 1791-92. L’album regroupe deux numéros de l’opus 1, amorcé en 1793 et publié deux ans après, avec un certain succès commercial. Rappelons que cette production précède les cinq concertos et trente-deux sonates pour piano (non compté le WoO 47), les seize quatuors à cordes, et la première symphonie.
Beethoven en ses prémices, donc. L’appropriation du genre est toutefois déjà patente, alors que le jeune Ludwig avait rejoint Vienne pour y suivre le fertile enseignement de Joseph Haydn, qui lui-même écrivit près d’une cinquantaine de tels trios. Cet ascendant formel, cette ambition : les Busch s’en emparent, mais sans postuler le compositeur comme un révolutionnaire, le situant plutôt comme un disciple du style classique.
Cette approche n’implique certes pas que le pianiste, respectant la tradition du genre au précédent demi-siècle, se taillera la part du lion. Omri Epstein assume bien sûr, non sans brio, son rôle moteur et structurant, en galbant les élans et traçant les bases harmoniques. Mais l’on doit surtout saluer une connivence collective qui fait de cette interprétation un modèle de complicité en termes de texture et de cohésion du timbre.
D’autant que le boyau soumis aux archets pourrait séduire par son grain subtil, mais pâlir face au clavier. Lequel imprègne le discours sans le dominer. Même si son violoncelle manque un peu de densité, la sensibilité du frère et de Mathieu van Bellen apparie une projection homophone. Leur gémellité de voix contourne toute fadeur par un phrasé, une couleur dont le pouvoir d’émotion coule de source dans l’Adagio et l’Andante. Après ces trésors de raffinement, la vivacité des Finales ne laisse rien désirer en matière d’entrain. La véhémence du Prestissimo en ut mineur ne sera pas prétexte à une vaine extraversion, mais le vecteur d’une saine cohérence.
Idem pour l’Allegro con brio du « Gassenhauer », qu’on a connu mieux déluré, surtout quand on a dans l’oreille sa mouture avec clarinette. Comme dans le récent CD des Alterna (Genuin, 2022), sur instruments d’époque, les Busch entendent charmer par une palette délicate, et l’équilibre des intentions. Le jeu d’Ori Epstein aurait gagné à moins de discrétion dans les variations conclusives, mais sa sobre élégance n’est pas sans prix. Et le clavier sait suggérer sa fluide énergie à ses compères, sans menacer un commerce équitable.
À l’instar des meilleurs ensembles institués, à rebours des collaborations de circonstance, les trois musiciens ne se présentent pas à nous pour asséner des thèses ou déballer des égos, mais rendent les œuvres à leur génie. À l’écoute, on a souvent pensé aux sereines évidences des Beaux-Arts ! Ce n’est pas un mince compliment tant la vision apollinienne des Busch, leur harmonieuse alliance, tant sonore qu’artistique, marchent sur les traces de ce légendaire trio qui, autour de Menahem Pressler, légua deux éminentes intégrales beethovéniennes pour les micros de Philips.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9



