Joanna Woźny, la perception, camarade !
Like little … sunderings. Joanna Woźny (1973-). Talea Ensemble, Susanne Blumenthal, Sylvia Kimiko Krutz, Eriko Muramoto, Ensemble Ascolta, Jonathan Stockhammer, Vokalensemble NOVA, Schallfeld Ensemble, Marie Jacquot, Tiroler Symphonieorchester Innsbruck, Peter Rundel. 56’46". 2025. Livret : anglais, allemand. Kairos. 0022051KAI.
Avec des effectifs divers (et un instrumentarium variant de partition en partition), Joanna Woźny, compositrice polonaise née à Zabrze, élève de Beat Furrer à Graz, où elle émigre, propose, sur la monographie publiée avec le soin habituel du label autrichien Kairos, six pièces écrites cette dernière décade selon sa propre approche, qui titille nos seuils perceptifs, manie la fragilité sonore de l’instrument pourvoyeur de musique comme de bruit – avec la précision d’un processus privilégié à la narration, nonobstant un ascétisme qui pourrait se confondre avec l’humilité. Mais, non.
La démarche de Woźny s’inscrit dans cette devise de Christian Wolff – « quoi que nous fassions, cela finit par être mélodique », affirme le compositeur américain (né à Nice de parents éditeurs et allemands exilés en France avant de s’installer aux Etats-Unis au début de la deuxième guerre mondiale) –, non pas une devise en fait, ni même un constat, mais plutôt expérimentation bio-physio-psychologique, en ce que l’ouïe (ici, mais la vue tout autant), ou plus exactement nos neurones à partir de ce que les sens récoltent dans l’environnement et leur envoient via les fibres nerveuses afférentes, n’ont ni exhaustivité ni compréhension, une expérience donc, de la façon dont, sans cesse, le cerveau réordonne ce que nous percevons, la manière dont, sans se décourager, il compense l’illogisme de ce que nous entendons (ou de ce que nous voyons), la disposition naturelle suivant laquelle nous organisons selon des probabilités ancrées par la réalité quotidienne (ou plutôt, telle que nous la saisissons chaque jour), les sons, les images qui nous atteignent.
Et, donc, faire entendre de l’inattendu devient un défi impossible, une course contre le temps (impassible, inflexible), à quoi Joanna Woźny s’attaque en transformant continûment les sons, comme une façon de dompter le chaos de l’aléas – ainsi en est-il dans Blenden | Tilgungen, qui débute le disque et dont s’emparent les New-Yorkais du Talea Ensemble, une des fortes têtes de l’album, avec le morceau titulaire qui joue avec l’ambiguïté du bruit, de la respiration, de la parole – manipulée électroniquement par filtrage et distorsion pour se muer en bruit ; chuchotée au point de se résumer à une allitération de ses sifflements.
Pour piano à quatre mains, Inside-Piece éclate l’écart-type sonore, cette mesure de la dispersion autour de la moyenne, en élargissant la diversité des sons à extirper de cet instrument-roi. From what height fallen est fait de six voix masculines, travail de décomposition, de fragmentation, de logique machinique où se perdent, dissous dans la matière sonore, textes et mots, mensonges et vérités – qu’ils (ou elles) soient dites en espagnol, en anglais, en italien. L'Ensemble Ascolta, de Hambourg, se charge de Brown, fizzled out : un tissu collectif mouvant fait de sons individuels, une fusion d’unités, observée à la loupe, qui fait parfois penser à Helmut Lachenmann.
La perception, donc, selon Joanna Woźny, exigeante, parfois gratifiante.
Son : 7 – Livret : 8 – Répertoire : 6 – Interprétation : 8
Chronique réalisée sur base de l'édition Compact-Disc.
Bernard Vincken



