A Pesaro, un ROF en plein air ! 

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En cette année 2020, la 41e édition du Festival Rossini de Pesaro a d’abord le mérite d’avoir lieu. Pandémie du Covid-19 oblige, le programme prévu a été reporté à la saison prochaine, en maintenant les productions de Moïse et Pharaon, Elisabetta regina d’Inghilterra et Il Signor Bruschino. Durant ce mois d’août, festivaliers et agences de spectacle se sont arraché les cinq représentations de La Cambiale di Matrimonio données au Teatro Rossini, dont le  nombre de places a été drastiquement réduit par les mesures sanitaires. 

C’est donc à ciel ouvert, Piazza del  Popolo, que se sont déroulées les autres manifestations. L’on y a édifié une scène avec un arrière-fond en bois, jouxtant une imposante fosse d’orchestre  surmontée de haut-parleurs superposés. Une fois les premières mesures passées, le produit de cette ‘alchimie’ sonore paraît plutôt satisfaisant, face à un parterre de plus de 1400 sièges dont ne sont utilisées que 680. Ceci m’a toutefois permis d’entendre deux grands chanteurs dialoguant avec la Filarmonica Gioacchino Rossini ainsi qu’une représentation d’Il Viaggio a Reims.

Le vendredi 14 août, la soliste était Jessica Pratt, grande voix de coloratura britannique ayant assumé ici, depuis 2011, des incarnations rossiniennes peu connues telles qu’Adelaide di Borgogna, Amira dans Ciro in Babilonia, Zenobia dans Aureliano in Palmira et Lisinga dans Demetrio e Polibio. Sa première partie de programme est consacrée à l’illustre Gioacchino ; et c’est le jeune Alessandro Bonato qui dirige l’orchestre en ouvrant les feux avec la fameuse sinfonia d’Il Signor Bruschino où les cordes utilisent les lutrins comme support percussif. Puis le soprano présente dans une diction française remarquable l’air d’entrée de la Comtesse Adèle de Formoutiers, « En proie à la tristesse », au premier acte du Comte Ory en filant ses aigus dans la cavatina puis en se montrant fine mouche par un art consommé du picchettato legato agrémentant la stretta dont le da capo est varié. A la suite de la Sinfonia initiale de Tancredi s’enchaîne la grande scena d’Amenaide : du recitativo «Gran Dio ! deh, tu proteggi », elle tire une expression tragique qui lui concède de livrer à fleur de lèvres l’aria « Giusto Dio che umile adoro » puis de dessiner avec une rare précision les volatine ébouriffantes de la cabaletta « Ah ! d’amor in tal momento ». Et cette première partie s’achève par Le Siège de Corinthe, son ouverture et le récit et air de Pamyra de l’acte II dont le declamato a une couleur sombre imprégnant ensuite le cantabile et son ornementation. Puis sont inscrites au programme deux pages de Donizetti précédées de leur ouverture, la cavatina de Norina, «Quel guardo il cavaliere » avec habile usage du rubato et du trillo dynamisant le phrasé, puis, extrait de La Fille du Régiment, le récit « C’en est donc fait », l’air « Par le rang et par l’opulence » aux inflexions désabusées qu’emportera le tourbillon d’un « Salut à la France ! » éclatant. Et Jessica Pratt conclut la soirée en s’attaquant à La Traviata et à la scena  ed aria de Violetta, « È strano, è strano ! » dont le style lui est encore source de problèmes, preuve en est la stretta et ses accents sur l’aigu qui malmènent ses moyens. Mais le célèbre « O luce di quest’anima » de Linda di Chamounix, donné à titre de bis, lui permet de tirer la révérence de manière éblouissante.

Deux jours plus tard, que l’on tombe de haut avec ‘Rarità rossiniane’, concert pour lequel  aucune place n’est disponible, car l’invité est l’adulé Juan Diego Florez, dialoguant avec la même Filarmonica dirigée par le jeune Michele Spotti, sensiblement moins expérimenté que son collègue Alessandro Bonato dans l’accompagnement des pages vocales et dans le choix de ces Sinfonie  giovanili, fonds de tiroir sans intérêt ; de l’ennui qui s’en dégage émergent au moins deux pages de la maturité, l’ouverture pour Robert Bruce, pot-pourri de Louis Niedermeyer sur des motifs de Rossini et un ‘Pas de deux’ écarté de la version définitive de Guillaume Tell. Que dire du ténor dont Pesaro a fait la gloire à partir de 1996 avec son Corradino de la dernière heure sauvant l’exhumation de Matilde di Shabran et qui n’a été absent de l’affiche que six saisons sur quinze jusqu’à aujourd’hui ? Son Ricciardo de 2018 laissait apparaître déjà plusieurs carences dans une vocalità exigeante où rien ne peut être laissé au hasard. Mais à quarante-sept ans, après nombre de Werther et d’Hoffmann, le timbre s’est corsé jusqu’au durcissement, le phrasé manque singulièrement de nuances, les aigus souvent tirés dégagent une nasalité pénible. Néanmoins, le soir du 16 août, la première impression est favorable grâce au soin apporté au declamato précédant l’aria de Giocondo, « Quell’alme pupille » dans La Pietra del Paragone. Puis des cavatine alternatives pour L’Italiana in Algeri et La Donna del Lago, l’on ne retient que celle de Narciso du Turco in Italia, «Un vago sembiante » pour ses passaggi sur le souffle ainsi que le Lento de l’air de concert « Alla gloria un giorno eletto » pour son legato. Et c’est finalement « La Danza » donnée en bis qui semble la page rossinienne qui convienne le mieux à ses moyens actuels.  Mais, à Pesaro, l’artiste a son public qu’il veut contenter en s’accompagnant à la guitare pour les « Besame mucho », « Cucurrucucu paloma » et autres « Marecchiare » qui arrachent des larmes aux vieilles dames…

Pour deux seules représentations, est reprise, sur ce plateau de fortune, la production archi-connue qu’Emilio Sagi avait conçue en 2001 pour Il Viaggio a Reims. Alignant sur un bord de bassin des transats blancs pour curistes fortunés, le spectacle est toujours aussi cocasse grâce aux costumes de Pepa Onjaguren qui obligent les clients à abandonner les maillots de bain et serviettes éponge pour revêtir smokings, robes du soir et coiffures improbables. Chaque été, l’ouvrage sert de faire-valoir aux participants du stage de perfectionnement de l’Accademia Rossiniana qui, en cet été 2020, n’a pas pu avoir lieu. L’on a donc sollicité ceux qui avaient pris part à l’édition 2019, ce qui leur a permis de mûrir leur rôle en leur conférant une patine professionnelle que révèle la fluidité de contact avec l’Orchestra Sinfonica G.Rossini dirigé de main de maître par le véronais Giancarlo Rizzi débutant en ces lieux.

Comme le veut la pratique d’aujourd’hui, les dames impressionnent beaucoup plus que les messieurs. Face aux neuf seconds plans de bonne qualité, s’imposent d’abord trois voix féminines. Depuis longtemps, nous n’avons pas entendu de Corinna plus convaincante que Maria Laura Iacobellis, soprano lirico au grain ambré distillant, sur arpèges de harpe, les stances de la poétesse en un phrasé magistral où les subtilités du rubato concèdent de filer l’aigu. Tout aussi remarquable, l’éblouissante Contessa di Folleville de Claudia Muschio, dont l’abattage scénique va de pair avec une technique consommée lui faisant atteindre les contre-notes avec désinvolture. Par un port de tête et un timbre cuivré rappelant à s’y méprendre une Berganza, Claudia Urru donne une véritable consistance théâtrale à Madama Cortese, l’aubergiste. Face à un Libenskof (Pietro Adaini) ouvrant délibérément ses aigus, le Cavalier Belfiore de Matteo Roma a l’élégance de couleur du tenore di grazia  et le jeu du séducteur impénitent. Diego Salvini possède la drôlerie et le métal mordoré de Don Profondo, quand Chiara Tirotta n’exhibe qu’un timbre trop sourd pour l’impétueuse Melibea et que Nicolò Donini est à contre-emploi pour un Lord Sydney à la vocalità pataude. Mais qu’importe lorsqu’un spectacle d’’amateurs’ parvient à un tel niveau !

Paul-André Demierre

Pesaro, Piazza del Popolo, les 14, 15 et 16 août 2020

Crédits photographiques  : Rossini Opera Festival

 

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