Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Octobre  pianistique avec Rachmaninov à l'OPMC

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L'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo a programmé l'intégrale des concertos pour piano et plusieurs œuvres symphoniques à l'occasion du 150ème anniversaire de la naissance de Serge Rachmaninov avec la venue de deux grands pianistes Evgeny Kissin et Francesco Piemontesi.

Evgeny Kissin devait déjà interpréter l'année passée ce concerto, mais suite à une tendinite il a dû le remplacer par un concerto de Mozart moins exigeant.  L'artiste revient cette année en très grande forme pour ce RACH3 et la salle est comble, tous les billets ont été vendus. Kissin prend le premier mouvement dans un tempo très mesuré, nettement plus lent que la plupart des interprètes, ce qui lui permet d'assurer une continuité de tempo entre les différents épisodes. La progression dramatique de l'interprétation est magnifique. Le finale est chargé de toute l'énergie accumulée précédemment, c'est un feu d'artifice de virtuosité époustouflant. La clarté architecturale, un jeu raffiné des lignes et la lumière toujours changeante. Son interprétation est noble et sublime, héroïque et déchirante. Elle traverse votre âme dans sa pureté cristalline et son intensité passionnée. On écoute la musique d'un compositeur de génie, par celle d'un pianiste de génie. Le dialogue avec l'OPMC et Kazuki Yamada est en parfait accord C'est un triomphe et Kissin offre en bis la “Mélodie” et la “Sérénade” extraits des Morceaux de fantaisie de Rachmaninov. 

Après l'entracte on découvre la Symphonie n°3 de Rachmaninov. C'est la première fois qu'elle est jouée à Monte-Carlo. Par ses contours mélodiques et son rythme, c'est sa symphonie russe la plus expressive, en particulier dans les rythmes de danse du finale. Ce qui est étonnant dans cette symphonie c’est sa grande économie d’énonciation par rapport aux deux précédentes. Le style épuré, apparent pour la première fois dans la Rhapsodie sur un thème de Paganini, renforce la puissance émotionnelle de l'œuvre. Que ce soit le trio mélancolique entre cor, violoncelle et clarinette au début de la symphonie, puis l'explosion émotionnelle extatique qui éveille tant d'émotions, ou le deuxième mouvement déchirant avec son beau thème. La virtuosité de tous les instrumentistes est vraiment admirable. Kazuki Yamada est très à l'aise dans ce répertoire évocateur et séduisant pour l’oreille. Il dirige son excellent orchestre à un tempo variable et avec une dynamique artistiquement maîtrisée. 

Callas-Paris 1958, film- document, en salle les 2 et 3 décembre

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Lorsque Maria Callas fait ses débuts à l’Opéra de Paris, elle a 35 ans. Elle est à son zénith physique et vocal. Pourtant la vulnérabilité affleure déjà.

Ce concert mythique du 19 décembre 1958 est présenté aujourd’hui pour la première fois en entier et en couleurs -plus de 250 000 images retravaillées une à une- avec un son 4K format numérique haute définition. La fusion de sources multiples, certaines anciennes, d’autres plus récentes, avec la retransmission en eurovision, donne l’impression de participer soi-même à l’événement. Car il s’agit bien d’un évènement et à plus d’un titre. Mondain, artistique et personnel, l’enjeu électrisant est rendu palpable tout au long de ce quasi-opéra en deux actes.

Après la montée des marches du Palais Garnier par le « tout Paris » en guise d’ ouverture, le premier offre des extraits de Norma, du Trouvère et du Barbier de Séville puis le second, l’acte II de Tosca mis en scène avec des partenaires d’élite, Tito Gobbi, Jacques Mars et Albert Lance notamment tandis que les Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Paris sont dirigés par Georges Sebastian.

La présentation de la soirée dans son intégralité et dans sa continuité permet d’abord d’en ressentir la dynamique parfaitement agencée culminant avec l’acte 2 de Tosca tendu comme un arc.

La colorisation quant à elle met en évidence la suprême maîtrise de la « mise en scène » et de la stylisation gestuelle de la cantatrice. Ainsi de la longue robe rouge dont le tapis, en milieu de plateau, exactement de la même couleur, semble la traîne infinie.

Yvette et François Carbou évoquent 50 ans de passion discographique et leur ami Pierre Labric

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Le label FY-Solstice vient de célébrer son cinquantième anniversaire. À cette occasion, ses deux fondateurs ont bien voulu retracer son histoire, par les disques et artistes qui ont marqué ce demi-siècle. La récente réédition de l’enregistrement des dix symphonies pour orgue de C.M. Widor par Pierre Labric, réalisé au début des années 1970, et dûment saluée dans nos colonnes, vient de s’achever par la publication d’un double-album consacré aux symphonies 7 et 8. François et Yvette Carbou évoquent aussi quelques souvenirs au sujet de ces sessions, et du doyen des grands organistes français.

Votre label a fêté l’an dernier ses cinquante ans, pourriez-vous en retracer les étapes ? Quelles furent les orientations éditoriales ? Vous rappelez-vous les tout premiers disques ? Tous répertoires confondus, quelles sont les réalisations dont vous êtes la plus fière ? Quels artistes vous ont le plus marquée ?

YC. Commençons par le commencement qui, me semble-t-il, mérite que l’on s’y attarde puisque l’histoire de FY (François, Yvette) -notre premier label-, naît à la tribune de l’orgue de Notre-Dame, ce qui de facto annonce une production prioritairement dédiée à l’orgue, mais pas seulement.

Mais revenons à Notre-Dame à la fin de 1971 où, en tant que scripte à l’O.R.T.F., j’accompagnais une équipe légère venue filmer le maître des lieux, Pierre Cochereau, qui enregistrait un disque consacré à Messiaen, l’un de ses tout derniers, pour la firme Philips. Je me souviendrai toute ma vie de l’intense émotion qui me saisit à mon arrivée à la tribune en découvrant le grand-orgue. Un instrument hors norme ! Qui plus est, la cathédrale étant vide de par les circonstances, l’immense nef à demi éclairée, l’épais silence qui régnait, tout cela était impressionnant puis, comme un coup de tonnerre, l’orgue retentit de tous côtés, ce fut un choc inouï, difficile à analyser mais dont je garde le souvenir vivant et que je retrouverai à l’issue d’une magistrale improvisation de Pierre donnée à l’issue d’un récital.

Ce fut aussi ce jour-là que je fis la connaissance de celui qui deviendrait quelques mois plus tard mon mari. François (Carbou), en effet, assistait Pierre à la console chaque fois que nécessaire, mais ça n’était pas là sa principale activité. Formé à l’école des Beaux-Arts de Paris, section architecture, il avait également une autre passion, la prise de son : « dada » qu’il partageait avec Cochereau. C’est ce contexte réunissant ses connaissances de l’orgue (il avait pris, adolescent, quelques leçons avec Pierre Labric -déjà !) et sa fréquentation assidue de Notre-Dame, qui avait fait naître le projet, disons-le plus qu’ambitieux, d’enregistrer les grandes œuvres liturgiques données jadis à N.-D. tels le Te Deum, le Magnificat, le De Profundis etc. alors que FY n’existait pas encore !

L’enregistrement eut lieu avec le concours de la maîtrise et des chœurs de Notre-Dame et un Pierre Cochereau enthousiaste au grand-orgue. Le disque vinyle parut sous la référence FY001… ce fut un succès mondial ! Le LP devenu entre-temps un CD est toujours au catalogue dépassant aujourd’hui le million d’exemplaires vendus ! Phénomène unique dans le répertoire classique. 

Quelques temps après ce « coup de maître », Pierre un beau matin s’adresse à François et lui dit : « Si tu crées ta maison de disques, je serai ton premier artiste ! ». Vous imaginez sa surprise mais c’est sans attendre qu’eut lieu la création de l’entreprise artisanale FY en 1972 -l’aventure commençait pour de bon… 

La production d’orgue de ces années-là (1972-1980) est marquée par quelques trésors : la première intégrale Duruflé réalisée sur l’orgue de Pithiviers, de la même façon l’œuvre d’orgue de Darius Milhaud à Chartres par George Baker (récompensé par le Grand Prix Charles Cros), des préludes et fugues de Max Reger par le même interprète à Saint-Sernin, Le Chemin de croix de Marcel Dupré à N.D. avec Rolande Falcinelli à l’orgue et une comédienne qui dit le texte de Claudel, l’œuvre d’orgue de François Couperin par Philippe Lefèbvre à Saint-Gervais, les six symphonies de Louis Vierne par Cochereau à N.-D. Grand Prix du disque également, la Messe de Vierne, puis celle de Jean Langlais avec Pierre Cochereau et la maîtrise de Notre-Dame.

Mais, il n’y a pas que l’orgue ! Dans les années 1972-80, deux réalisations majeures viendront distinguer le jeune label FY-Solstice : d’une part l’édition de l’oratorio Jeanne au Bûcher d’Arthur Honegger -33 ans après la version historique dirigée par Louis de Vogt- récompensé par le Grand prix du disque, puis l’année suivante ce sera un disque Ravel avec Le Tombeau de Couperin, Ma mère l’Oye par Yvonne Lefébure (également couronné par un Grand Prix du disque), l’autre grande figure qui marquera à son tour durablement le catalogue.

Yvonne fut sans aucun doute la personnalité qui m’aura le plus marquée. Ce que je sais d’important en musique, c’est à elle que je le dois, pas seulement en l’écoutant jouer mais plus encore lorsqu’elle parlait de musique avec intelligence et clarté. Elle aimait les élèves et je l’entends encore dans un de ses slogans favoris : « la perfection, ça n’existe pas, le perfectionnement, oui ! » Pédagogue passionnée, elle voulait transmettre un savoir et se disait elle-même : « musicienne avant que pianiste ».

Hommage à Catherine Collard

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Il y a trente ans, le deuxième numéro de Crescendo prenait la route.

Il était lourd du deuil qui avait frappé quelques jours plus tôt la famille des musiciens et notre équipe rédactionnelle.
Catherine Collard s’en était allée.

Il y a trente ans, mais nous nous souvenons.

Michelle Debra

De ce point de vue, la rencontre entre Catherine Collard, Bernadette Beyne et Michelle Debra appartient à celles qui modifient le cours des choses et agissent en révélateurs. Les deux dernières nommées sont alors sur le point de concrétiser un rêve longtemps mûri, celui de créer un magazine musical de référence en Belgique francophone. Ce sera Crescendo, toujours présent aujourd’hui après s’être digitalisé. La première est alors au sommet de son art, une pianiste d’exception, racée, essentielle, sublime.

Constater à quel point la vie, la destinée humaine, repose d’abord sur des rencontres relève certes de l’évidence. Mais il y a une sorte de hiérarchie à ce propos, qui s’étend de l’échange fugace aux moments essentiels, de ceux qui comptent pour toujours.

De cette rencontre est née une incomparable complicité, sur les routes des festivals où la pianiste se produit, en solo ou en compagnie de partenaires fidèles tels Jean-Claude Pennetier, Alain Planès ou Sonia Wieder-Atherton, ou à la découverte de fabuleux enregistrements qu’elle réalise pour le label Lyrinx entre 1989 et 1993. Et puis, Catherine Collard agit à la manière d’une marraine pour Crescendo, dont elle suggère le titre à Bernadette et Michelle. L’aventure peut commencer !

Artiste rare et exigeante, Catherine Collard n’a dispersé ni son talent ni son énergie mais les a rassemblés au contraire au service de prestations inoubliables qui laissaient à penser que la musique que l’on venait d’entendre était certainement celle imaginée par les compositeurs avant même qu’ils la couche imparfaitement sur le papier. Tous ont été servis avec la même maestria, à la fois discrète et souveraine, de Bach à Gilbert Amy et André Boucourechliev en passant par Haydn, Mozart, Franck, Debussy, Messiaen et Schumann, sans doute le plus cher à son cœur. 

Ce talent unique a été fauché en plein vol, en 1993, à la manière d’une Jacqueline du Pré ou d’une Kathleen Ferrier.

C’était il y a longtemps… C’était hier…

Le souvenir demeure … brûlant, intense, radieux…

Jean-Marie Marchal, membre du comité de rédaction depuis plus de 30 ans.

L’enthousiasme d’un jeune public pour Le Barbier de Séville à Liège

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Les solistes, le chef d’orchestre, les musiciens et les chœurs, le metteur en scène et toute son équipe n’oublieront certainement pas les réactions enthousiastes du nombreux jeune public réuni le soir de la générale de leur production du Barbiere di Siviglia. Une générale à laquelle j’avais décidé d’assister. Bien m’en a pris.

Une générale qui avait suscité l’intérêt de nombreux professeurs pour leurs élèves. Ils étaient plus de trois cents (deux cent-soixante du secondaire supérieur, une cinquantaine du supérieur). Un intérêt justifié peut-être par quelques réalités d’un programme scolaire : « Le Barbier de Séville » a d’abord été une comédie de Beaumarchais. Et aussi par le fait qu’avec Rossini, normalement, on ne s’ennuie pas. 

Ils n’ont pas été déçus et ont manifestement trouvé un réel bonheur dans ce qui aurait pu n’être qu’une « sortie scolaire ». 

Il est vrai que l’histoire de cet amour contre qui toutes les « précautions » seront « inutiles » (c’est le sous-titre de l’œuvre) est réjouissante dans les rebondissements de ses péripéties : le barbon ne pourra rien contre un amour subtilement favorisé par un Figaro rusé. 

Il est vrai aussi que la mise en scène de Vincent Dujardin a opté pour la lisibilité d’une ligne claire, comme on dit pour les bandes dessinées. Nous transportant dans une ville du sud des années 1950 (Figaro surgit en Vespa, les apparences vestimentaires sont de ce temps-là, ainsi particulièrement celles en séducteur latin à fine moustache et costume croisé blanc d’Almaviva - décors et costumes de Leila Fteita, lumières de Bruni Ciulli), il installe les péripéties du récit au cœur d’un dédale de ruelles, sur une place avec une fontaine, un décor initial qui, aisément (il suffit de bouger un pan de décor, de pendre une immense tenture), permet de pénétrer à l’intérieur du logis. De plus, il ajoute au texte quelques gags visuels bon enfant qui maintiennent et relancent l’attention.

A l’OSR, un chef magnifique : Hannu Lintu  

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Pour le deuxième concert de sa saison 2023-2024, l’Orchestre de la Suisse Romande invite le chef finlandais Hannu Lintu et la violoniste moldave Patricia Kopatchinskaja.

De l’actuel directeur musical de l’Opéra National Finlandais, les publics genevois et lausannois ont gardé en mémoire son programme de 2021 où il avait présenté Tapiola de Jean Sibelius, le Concerto pour violon ‘A la mémoire d’un ange’ d’Alban Berg et la Quatrième Symphonie dite Inextinguible de Carl Nielsen. 

Avec cette énergie indomptable qui le caractérise, Hannu Lintu propose, le 11 octobre, la plus célèbre page symphonique de Jean Sibelius, Finlandia, ce cri de révolte de sa patrie étouffant sous l’oppression russe. Il en dégage la grandeur par la solennité des cuivres striée par les traits de cordes à l’arraché, alors que l’Allegro moderato répondant à cette introduction arbore la véhémence cinglante d’oriflammes emportés par la bourrasque. En une accalmie rassérénée, les bois chantent un choral hymnique que développent généreusement les cordes avant la reprise du fougueux allegro concluant en apothéose triomphante. 

Intervient ensuite Patricia Kopatchinskaja avec ce ‘look’ qui ne laisse pas indifférent, ses pieds nus sous sa longue robe rouge, sa gaieté presque enfantine qui lui permet de s’investir dans les expériences les plus improbables. C’est pourquoi elle s’attaque au redoutable Concerto pour violon et orchestre que György Ligeti élabora en 1990 et remania deux ans plus tard en tenant compte des recherches électro-acoustiques du compositeur mexicano-américain Conlon Nancarrow. Par de presque imperceptibles glissandi, elle dessine le Vivace luminoso initial qu’elle lacère de brusques accents avec l’aide du xylophone et de l’effectif de cordes réduit à dix instrumentistes afin de produire un tourbillon que les cuivres transformeront en choral. L’Andante prend un caractère recueilli grâce au discours du soliste s’animant progressivement par un dialogue avec l’alto et devenant même sautillant en réponse à la flûte à bec ou à l’ocarina. L’Intermezzo brille par les traits en cascade des bois que pimente le violon dans l’extrême aigu de sa tessiture, tandis que, par contraste, la Passacaglia se pare d’étrangeté par  le pianissimo des bois et la sonorité fibreuse du solo passant du tremolo blafard à de déchirantes stridences. Le Final est un Agitato molto où le violon exhibe une virtuosité à toute épreuve débouchant sur une cadenza échevelée que Patricia Kopatchinskaja achève en chantant même quelques mesures. Mais comme révoltés, les instrumentistes se  lèvent en provoquant un charivari que sanctionnera vertement la timbale, ce qui laisse le public pantois. Quatre ou cinq spectateurs s’empressent de quitter la salle, alors que la plupart se laissent griser par les deux bis qu’offre la soliste en dialoguant avec le violoncelle solo puis avec le violon. Ô combien aurait-il été judicieux de comprendre ce qu’elle a voulu expliquer sans l’aide d’un micro….

Au Festival d’Ambronay, grande émotion avec le Requiem de Mozart

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Le vendredi 6 octobre, nous avons vécu un moment particulier dans la soirée avec Le Concert de la Loge et Julien Chauvin. Quinze jours auparavant, le décès du baryton Alejandro Meerapfel lors d’un concert dans cette même abbatiale a marqué l’esprit. S’il chantait souvent avec La Cappella Mediterranea comme ce fut le cas le 22 septembre, il était également membre du Chœur de chambre de Namur, qui interprétait le Requiem de Mozart ce soir-là. En ce sens, le chœur a été plus que jamais au centre de ce concert. Les expressions des choristes, déterminées (Dies Iræ), lumineuses (Sanctus), ou apaisées (Lux æterna), sont empreintes d’une certaine pudeur, notamment chez les sopranos. La douceur des voix qui toujours prédomine, y compris aux moments affirmatifs (Rex tremendae majestatis) ou poignants (Confutatis), frappe à chaque fois. L’absence de toute brutalité n’empêche pas de transmettre une douleur profonde comme dans le célèbre Lacrimosa. L’équilibre entre les quatre pupitres est parfait dans une homogénéité sublime, notamment dans la fugue finale dans Lux æterna où tous les chanteurs sont acteurs de cette interprétation avec une dramaturgie extraordinaire.  

Les solistes forment un beau quatuor vocal dans l’esprit de musique de chambre. La retenue chez la soprano Julia Lezhneva nous émeut, tant sa virtuosité dans d’autres répertoires éblouit souvent l’auditoire. La richesse de timbre d’Eva Zaïcik enrichit la partition avec bonheur, alors que la projection droite du ténor Mauro Peter apporte une couleur lumineuse. Quant à la basse Andreas Wolf, il nous amène dans la force intérieure inhérente à cette musique. L’orchestre du Concert de la Loge aux instruments de la période classique brille de mille éclats, à commencer par les harmonies aux sons bien corsés, comme le début de Tuba mirum très remarqué. La présence de l’orgue portatif se démarque dès le début, avec un solo de l’orgue avant le Requiem aeternam, en guise d’introït. Ainsi, Julien Chauvin donne le caractère à chaque pupitre, que ce soit les instruments ou les voix, pour en tirer une richesse insoupçonnée qui recèle encore cette partition que l’on croit connaître par cœur.

A Lausanne, un Turco in Italia étourdissant  

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Pour ouvrir son ultime saison à l’Opéra de Lausanne, Eric Vigié joue le coup d’éclat en présentant Il Turco in Italia de Rossini, bien moins connu que L’Italiana in Algeri qui est souvent pris comme point de comparaison.

Pour cette nouvelle production, il fait appel à Emilio Sagi qui s’entoure de Daniel Blanco pour les décors, Pepa Ojanguren pour les costumes et Eduardo Bravo pour les éclairages. Le rideau se lève sur un quartier populeux de Naples avec une haute façade de maison surplombant une terrasse de bar jouxtant un escalier tortueux côté jardin, de l’autre, un portique en arcade donnant sur la voie du tram. Dans un bruit incessant, le policier à vélo poursuit les ragazzi chapardeurs, alors qu’à grand renfort de klaxon, Donna Fiorilla apparaît sur la moto d’un fringant gigolo échappé du Ieri, oggi e domani de Vittorio de Sica. Zaida la bohémienne et Almanzor, son compagnon d’infortune, se sont assimilés à cette populace bigarrée dont le légendaire farniente est bousculé par ce panneau bleu des mers porté à bout de bras, ouvrant le passage au pacha Selim, potentat à jaquette couleur sable rehaussée d’une pesante chaîne de joyaux, gloussant d’amour comme un coq en chaleur. A peine arrivé, il est confronté à un Don Geronio confit dans son complet-gilet gris maussade et à un Narciso glandeur à la Mastroianni. Paparazzo à l’affût du moindre esclandre, Prosdocimo le poète se faufile partout, quitte à finir dans la bouche d’égout que viennent d’entrouvrir les éboueurs. Tant bien que mal, on l’en sortira pour qu’il parasite le bal nocturne où le quiproquo des tenues similaires lui fait rechercher la vraie Fiorilla, le réel Selim…

Le Focus Musique classique à Echternach, l’excellence de l’éclectisme

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Située au cœur du Mullerthal, région du Grand-Duché plus connue par les amateurs de promenades sous le nom de « Petite Suisse luxembourgeoise », le long de la vallée de la Sûre, frontalière avec la Rhénanie-Palatinat allemande, la cité d’Echternach, la plus ancienne de ce pays renommé pour la densité de ses forêts et pour ses parcs naturels, n’a pas que des attraits de plein air. Elle est aussi très active sur le plan culturel, en particulier depuis que la magnifique infrastructure du Trifolion a été inaugurée en 2008. Ce bâtiment imposant, l’un des dix centres culturels régionaux du pays, est doté d’une salle de concert de 700 places, à la remarquable acoustique, d’une plus petite (Agora) dont la forme circulaire permet d’accueillir 300 personnes, ainsi que de plusieurs lieux de différentes tailles pour rencontres, conférences et activités diverses. En plein centre de la ville, qui compte un peu moins de 6000 habitants, le lieu bénéficie aussi de la proximité immédiate de l’abbaye d’Echternach, qui a connu une longue histoire du VIIe siècle jusqu’à sa suppression par les troupes française à la fin du XVIIIe. Si l’abbaye a subi des aménagements, des bâtiments abritant maintenant un lycée et un internat, il subsiste, en majesté, la Basilique mineure Saint-Willibrord, de style néo-roman avec des bas-côtés gothiques, qui porte le nom du fondateur de l’abbaye, un moine bénédictin venu des Pays-Bas (vers 658-739) où il fut aussi évêque d’Utrecht. Il est honoré chaque année à Echternach, où se trouve son tombeau, par un pèlerinage et une procession dansante à la Pentecôte.

En collaboration avec Kultur/lx – Arts Council Luxembourg, un organisme situé à Esch-sur-Alzette dont la mission est la promotion et la diffusion de la scène luxembourgeoise, l’Echter’Classic Festival, qui se déroule chaque début d’automne, a proposé, les 6 et 7 octobre, un Focus Musique Classique dont la programmation éclectique s’est étalée de la période baroque au contemporain le plus récent, une création mondiale étant inscrite à l’un des huit concerts prévus sur les deux jours. Cinq d’entre eux se sont présentés sous la forme d’un module de trente minutes et ont permis aux spectateurs et aux professionnels invités, dont des programmateurs venus de France, de Hollande, d’Allemagne et de pays de l’Est, d’approfondir leur connaissance d’artistes luxembourgeois. 

A Genève, un Festival Chopin de qualité

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Au cours de chaque automne, la Société Frédéric Chopin de Genève organise un festival grâce à la ténacité illimitée de sa présidente et fondatrice, Aldona Budrewicz-Jacobson. Pour sa 26e édition qui comporte cinq concerts, la première soirée du 5 octobre en la Salle Franz Liszt du Conservatoire a été assurée par le pianiste véronais Alberto Nosè, l’un des invités réguliers depuis 2001, qui, en outre, dirige une masterclass durant quatre jours. 

Son programme entièrement consacré à Chopin reflète son tempérament fougueux et une endurance à toute épreuve puisque, en première partie, il propose la Fantaisie op.49 et la Troisième Sonate op.58, alors que la seconde partie comporte le 1er Concerto op.11 accompagné par le Quintette Ephémère.

La Fantaisie en fa mineur op.49 datant de 1841 est complexe par ses métamorphoses rythmiques et harmoniques. Dans le Tempo di marcia initial, Alberto Nosè cultive une nuance piano extrêmement sombre qu’éclaircit la main droite par de méditatives inflexions. Les formules en arpèges se resserrent progressivement pour parvenir à un agitato tumultueux qu’endiguera le bref choral en accords détachés, rapidement submergé par le torrentiel da capo. Accalmie bienvenue que le Lento sostenuto conçu comme une douloureuse réflexion que bousculera à nouveau la reprise du Tempo primo glissant dans la boursouflure, défaut récurrent de ce jeu qui, néanmoins peut s’alléger pour iriser l’Assai allegro conclusif. 

Par une franche attaque des accords débute la Troisième Sonate en si mineur op.58 qui sait profiter des traits ascensionnels de la main gauche pour élaborer un cantabile clair qui se gorgera de lyriques épanchements devenant pathétiques dans la stretta conclusive. Le Scherzo est aérien par la volubilité des traits qui s’imbriquent naturellement jusqu’à un moderato en accords tenus. Le Largo constitue ici le point fort de cette première partie, car il est d’une rare sobriété sans la moindre afféterie en une sonorité unie sans être monochrome. Par contre, le Finale se veut brillant par l’exhibition d’une virtuosité quelque peu tapageuse.