Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

La grande traversée : William Kentridge à La Luma d’Arles pour le Festival d’Aix-en-Provence

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Le Festival d’Aix-en-Provence est un festival d’opéra. « The Great Yes, The Great No » est qualifié d’« opéra de chambre ». 

En fait, il s’agit d’une œuvre composite typique de son concepteur, le génial touche-à-tout William Kentridge. Oui, il y a de la musique en direct et des chants, mais il y a tout le reste aussi, qui n’est pas simple appareil scénographique subordonné, mais ensemble d’éléments significatifs essentiels.

De quoi s’agit-il ? D’un fait réel : en mars 1941, pendant la seconde guerre mondiale donc, un cargo quitte Marseille pour la Martinique. A son bord notamment, s’exilant, le surréaliste André Breton, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, l’artiste cubain Wifredo Lam, le romancier communiste Victor Serge et l’autrice Anna Seghers.

Mais Kentridge a décidé d’inviter d’autres passagers à cette traversée pour fuir l’enfer. On reconnaîtra donc Suzanne et Aimé Césaire (dont on entendra pas mal de pages de son « Cahier d’un retour au pays natal »), les sœurs Nardal (fondatrices du mouvement anticolonialiste de la négritude), Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, Joséphine Baker et Joséphine Bonaparte, Trotsky, et même Staline dans une brève apparition.

Voilà qui nous vaut de belles et intenses prises de parole. Propos politiques, artistiques, sociétaux, décoloniaux, philosophiques, poétiques se succèdent, juxtaposant, combinant les atmosphères, les évocations, les thématiques.

Récital de Manuela Gouveia au Festival de piano Do Oeste  

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 La petite ville médiévale de Óbidos, au Portugal, qui conserve intacts toute son enceinte et une partie considérable de son château, accueille, en plus de ses joyeux touristes, plusieurs activités culturelles dont la plus saillante est la Semaine Internationale de Piano (SIPO), active depuis 1996. De très nombreux pianistes y ont participé selon une formule de « master class », chère à Alfred Brendel, où les étudiants exposent leurs interprétations successivement à différents artistes consacrés, un luxe inouï que prétend éviter le dogmatisme qu’un cours magistral pourrait entraîner et permet aux jeunes interprètes de réfléchir aux divers critères pouvant servir honnêtement une même composition musicale. Parmi les noms illustres qui ont foulé ces cours, on peut citer ceux de Paul Badura-Skoda, (un habitué jusqu’à ses derniers jours…) Dmitri Bashirov, Helena Costa, Jörg Demus, Vitaly Margulis, Luíz de Moura Castro, Mikhaïl Pethukov, Pierre Réach, Boris Bloch, Boris Berman, Josep Colom, Artur Pizarro, Eugen Indjic. Autant dire la crème des pianistes des  XXe et XXIe siècles. Les cours sont ponctués par les performances des professeurs et hier nous avons pu assister à celle de sa directrice artistique et âme tutélaire de cette indispensable initiative, Manuela Gouveia. 

Où s’arrête le progrès ?

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La récente incursion des tablettes tactiles dans le monde de la musique a été saluée comme une curiosité par certains, un progrès par d’autres. Au-delà des questions qu’il est légitime de se poser, notamment comment remplacer le bon vieux crayon (le stylet ?), comment préserver à l’orchestre pupitre par pupitre ses annotations personnelles (doigtés, pense-bêtes…), les avantages sautent aux yeux : finis les coups d’archets ou les corrections à recopier sur toutes les parties identiques, finies les tournes mal placées grâce à une pédale qui vous fait passer d’une page à l’autre, finis aussi les gribouillages que les bibliothécaires s’appliquaient à effacer. Et là je rejoins Du Bellay au rayon des Regrets : des générations de musiciens d’orchestre ont tagué leurs parties, au point de laisser des énigmes à leurs successeurs, comme certains palmiers sur les parties de trompettes de la suite de valses du Chevalier à la rose (cherchez ; pas facile à trouver ; bon, je vous aide : fredonnez « Tahiti » sur le thème principal…). Moins énigmatique le paquet de Camel collé sur une partie de violoncelle des Steppes de l’Asie Centrale. Logique, comment voyageait-t-on en Asie Centrale du temps de Borodine ? Certainement pas en TGV. On murmure même dans les milieux bien informés que pour utiliser ce matériel, il faudrait désormais ajouter la mention « Nuit gravement à la santé ». Jouer Borodine pourrait être assimilé à du tabagisme passif ?

Mais revenons à nos moutons. Le progrès en musique, certains considèrent qu’il date de l’IRCAM avec l’incursion de l’ordinateur dans la création. D’autres remontent aux ondes martenot. Certaines caricatures du XIXe siècle montrent Adolphe Sax avec ses terribles découvertes. En ce qui me concerne, je l’ai vraiment perçu lorsque les chefs d’orchestre ont pu disposer de baguettes en fibre de verre. Comme les sauteurs à la perche, nous avons troqué le bois, trop fragile, contre ce matériau révolutionnaire. Entre sa découverte, dans les années trente, et son exploitation en musique, il aura fallu attendre quarante ans. Quel changement ! Finies les baguettes cassées. Si ces petites tiges blanches de liège coiffées pouvaient parler, que de notes justes et moins justes remonteraient à la surface, que de moments d’émotion, que de tensions, que de plaisirs partagés.

Un peu plus tôt avait surgi le métronome de poche : cette sorte de montre à gousset avait chassé la pyramide « tic-tac » de Maelzel qui trônait sur le piano dans toutes les bonnes familles, et qui se déréglait régulièrement (mais on constate aujourd’hui un retour en force aujourd’hui, relooké et modernisé). Peut-être le métronome aurait-il même totalement disparu sans Ligeti qui a assuré sa postérité avec son Poème symphonique pour 100 métronomes ; ou sans les querelles de musicologues qui se disputent la vérité autour de celui de Beethoven (détraqué ou non ?). Depuis, l’électronique a pris le relais, et même internet puisqu’il est facile de trouver son tempo en ligne. 

Ryan Wang en récital

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Situé entre Nice et Antibes, Cagnes sur Mer est célèbre pour son Hippodrome qui  se transforme depuis trois ans en un lieu accueillant un festival de musique classique "Les Nocturnes de piano". Le lieu peut sembler insolite, mais l'acoustique est remarquable. La programmation exigeante réunissant des pianistes éminents a séduit le public qui assiste en grand nombre aux sept récitals, sur une période de dix jours. Nous assistons au récital de Ryan Wang, qui a remporté le Concours International de piano Samson François il y a deux ans et qui est aussi  vainqueur  du Concours International Jeune Chopin de Lugano en 2023.

Doté de moyens pianistiques superlatifs, ce jeune pianiste de 16 ans est aussi un authentique musicien.Ryan propose en première partie du récital les Préludes n°13 à n°24 de Chopin. Il a une palette de couleurs infinies tout en étant sensible à l’art du rubato. Il apporte à la musique de Chopin son compositeur de prédilection, cette élévation qui touche au-delà des notes. L’artiste  s’y fait poète ; il dépeint chaque prélude avec sensibilité et touche le cœur et l'âme de chacun.  Il a étudié ces Préludes avec le grand Marian Rybicki, à partir du manuscrit tout en les jouant sur des pianos de l'époque de Chopin, afin de mesurer la difficulté que les interprètes ressentirent pour exprimer toute la richesse et la complexité de cette musique. Ryan Wang est un poète ; il dépeint chaque prélude avec sensibilité et touche le cœur et l'âme de chacun.Après l'entracte il s'attaque à la Sonate n°2 en si bémol mineur de Chopin. C'est une performance incroyable. Son interprétation est captivante, pleine de passion, de feu, de limpidité, de nuances. Il fait ressortir toutes les mélodies intérieures avec une technique hors du commun.

Les Étoiles du classique : les jeunes d’abord !

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Soirée Piano

 

Créé par le violoniste Thomas Lefort à Saint-Germain-en-Laye, à l’ouest de Paris, le festival Les Etoiles du classique a rassemblé, pour la troisième édition du 26 au 30 juin, quelque 200 jeunes interprètes en 11 concerts. Nous avons assisté à la « grande soirée du piano », le 27 juin, avec trois pianistes en vue avec le soutien d’Yves Henry. 

Sur la scène du Théâtre Alexandre Dumas, à deux pas du château de Saint-Germain-en-Laye qui abrite le Musée d'archéologie nationale, se succèdent Arsenii Moon, Marina Saiki et Gaspard Thomas. Le Russe natif de Saint-Pétersbourg reçoit, outre le premier prix du 64e Concours international Ferruccio Busoni, de nombreuses récompenses dont « Sviatoslav Richter Grant » de la Fondation Mstislav Rostropovich, le Prix Yuri Temirkanov et Verbier Festival Tabor piano award. Dans son programme virtuose, Gaspard de la nuit de Ravel a encore beaucoup de marge de manœuvre, notamment dans l’expression du caractère charnel d’Ondine, de l’effroi du Gibet et surtout, de l’esprit malin et maléfique de Scarbo. Dans cette dernière pièce, sa virtuosité, d’ailleurs remarquable, l’emporte sur le symbolisme narratif. Le pianiste se laisse quelque peu aller par la fougue dans Mazeppa de Liszt ; cette belle spontanéité donne à la fois l’impression de lâcher-prise. L’acoustique de la salle, n’étant pas dédiée à la musique classique (très loin de là !) joue défavorablement aux interprètes, ce sentiment étant également confirmé chez Marina Saiki. 

Élève de Christian Ivaldi au CNSM de Paris et de Rena Shereshevskaya à l’Ecole Normale de Musique de Paris, Marina Saiki est une pianiste polyvalente dans le meilleur sens du terme. Si elle joue avec l’Ensemble Intercontemporain, elle étudie également le pianoforte, l’écriture et l’improvisation générative. Elle vient d’obtenir avec brio son prix de musique chambre au CNSM de Paris, en tant que membre du Trio Azuli. Sa sensibilité raffinée fait d’elle une excellente interprète de Chopin et de Ravel, comme l’ont témoigné ce jour sa Barcarolle et ses Jeux d'eau. Mais la montée émotionnelle vers le point culminant de ces pièces accompagnée de l’explosion éclatante tant attendue, peine à s’entendre. La deuxième sonate de Scriabine sonne beaucoup mieux, peut-être parce que le piano commence à bien s’acclimater à la salle et que nos oreilles s’y habituent… Toujours est-il qu’elle souligne à merveille le caractère encore chopinien de l’œuvre, mais une affirmation plus forte ferait une belle affaire pour forger davantage sa musicalité.

Midsummer Festival à Hardelot : Convivialité et diversité

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L’esprit de l’entente cordiale irrigue le théâtre élisabéthain d’Hardelot tout en bois, en face du château que le Londonien Henry Guy (alias Guy d’Hardelot) avait fait ériger dans un style que l’on qualifie aujourd’hui de kitch, mais pas pour autant à son époque, au XIXe siècle. Ce mélange de styles, comme symbole d’ouverture, est perceptible à la programmation du Midsummer Festival, entre la musique « savante » et « sérieuse » et celle plus légère. 

Christophe Dumaux en majesté

Au cours du concert intitulé « Chevalier et enchanteresse », avec des extraits d’opéras de Haendel, de Vivaldi et de Porpora, la musicalité et la vocalité surprenante du contre-ténor Christophe Dumaux a largement marqué l’esprit des spectateurs. Son timbre unique, légèrement argenté le distingue immédiatement par l’étrangeté de sa couleur, mais on prend vite le plaisir d’entendre cette voix extrêmement agile. Dans « Tu spietata non farai » d’Iphigenia in Aulide de Porpora, l’enchaînement entre les voix de poitrine et de tête, pourtant de nature et de teinte très différentes, est si bien rendu qu’aucune rupture n’est marquée. Sa voix s’envole ensuite dans les aigus avec une puissance impressionnante, dans une virtuosité spectaculaire. Il chante avec une aisance confondante, comme si la partition était écrite pour lui ! Aux côtés d’un artiste qui exerce son art avec autant de liberté, n’importe quel(le) chanteur(se) aura des difficultés à l’égaler. La jeune cantatrice Lauranne Oliva — premier prix des Voix Nouvelles 2023 et la révélation lyrique aux Victoires de la Musique classique 2024 — a malgré tout bien défendu son chant. Ses phrasés un peu tendus au début gagnent en souplesse à la fin de la soirée, notamment dans le duo « Caro, Bella » (Giulio Cesar) de Haendel. Dans le concerto pour violon RV 275 de Vivaldi, Thibault Noally joue la partie soliste avec son ensemble Les Accents, avec un beau contraste entre les mouvements, grâce à sa sonorité à la fois boisée et brillante. Son interprétation n’est pas explosive même dans des moments les plus « rock’n’roll » du compositeur vénitien, mais son archet racé vient doter la musique d’une grande noblesse. 

Musique de la Renaissance au Festival Musical de Namur

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Cette année marque les 60 ans du Festival Musical de Namur. Dédiée à Jodie Devos, qui devait s’y produire le 11 juillet, cette 31ème édition a débuté le 6 juin (avec un concert Haendel en prélude le 28 mai) et se clôturera le 13 juillet par un concert autour du thème des oiseaux. 

Le mardi 2 juillet fut l’occasion d’entendre un concert consacré à des œuvres de la Renaissance, et plus particulièrement à la figure de l’Homme Armé. Interprété par l’Ensemble Clément Janequin et Les Sacqueboutiers de Toulouse, le programme complet sera détaillé en fin d’article. 

Le début du concert fut quelque peu mitigé. La position en alternance (un musicien, un chanteur) des artistes n’a pas directement porté ses fruits et la balance s’en est ressentie, livrant un résultat quelque peu brouillon. Ce sentiment s’est poursuivi dans la pièce instrumentale Pavane et Gagliarde de la Guerre de Pierre Phalèse, qui a vu de nombreux problèmes de mise en place apparaître. 

La pièce suivante, le Gloria de la Missa de Bomba de Pedro Bermúdez fut aux antipodes de la précédente. Balance parfaite, équilibre total, symbiose des chanteurs et de l’organiste Yoann Moulin, sans aucun doute l’une des plus belles interprétations de la soirée. Cette œuvre a permis aux artistes d’entrer totalement dans leur concert, et de nous livrer par la suite une copie parfaite. Pour les meilleurs moments, nous pouvons également citer La Guerra de Mateo Flexa ou bien le Benedictus de la Messe La Bataille ainsi que La Guerre de Clément Janequin (dont la fin étonnante pourrait avoir sa place dans un concert de musique contemporaine). 

Elektra à Munich

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Après un Trouvère de Verdi extrêmement obscur, l’opéra de Bavière, dans le cadre de son Festival annuel, donne une reprise de l’exécution de 1997 aux couleurs fauves d’Elektra de Richard Strauss. Le metteur en scène Herbert Wernicke, qui conçut également l’éclairage  et les costumes, choisit d’illustrer par ce moyen la psychologie à vif de l’œuvre. C’est donc avec des jaunes, rouges et bleu plus sauvages les uns que les autres, et sous la lame d’un panneau s’ouvrant en diagonal, que le drame a lieu. 

Les vêtements ne sont pas moins éclatants que le décor. Salomé, habitée par la mort et tenant sa hache constamment en main, est toute de noire, debout sur son cercle blanc, quasi immuable comme une pierre tombal ; Chrysothemis, pleine de vie, elle, et souhaitant enfanter, évolue dans sa robe blanche : Chlytemnestre, aux rêves sanguins, ayant assassiné son premier mari, sort du fond écarlate sur un escalier de la même couleur,  dans sa parure rouge vif avec une cape brodée d’or .

Plus tard, l’ayant abandonnée, Electre s’en servira pour essayer de convaincre sa sœur de tuer leurs parents avec elle, et Oreste s’en drapera tel un empereur romain.

La scène voisine ainsi avec des tableaux d’art abstrait ou des Nicolas de Staël. Le manque de survitrage nonobstant est cependant regrettable. Le traitement que Richard Strauss inflige à la langue, rend la compréhension des dialogues malaisée, y compris pour un germanophones, et tous les spectateurs ne sont pas forcément germanophones de surcroît.

L’orchestre de l’opéra de Munich, sous la direction de Vladimir Jurowski est remarquable de pénétration, de force et de feu avec ses accents, ses aigus et pics acérés. Trop peut être même, mordant sur les chanteurs, et rendant l’exécution à la limite de la version de chef, il en fait presque perdre de vue la valeur des interprètes. 

C’est qu’ils sont remarquables également. Les personnages principaux, une belle cohésion les unit dans un esprit de troupe. Et que ce soit Elena Pankratova en Electre, qui donne à son timbre irisé une sécheresse de rasoirs, Vida Miknevičiūtė en Chrysothemis au chant non moins aigu mais plus mélodieux, ou Violeta Urmana en Clytemnestre, avec sa voix tendue de douleurs, les joutes entre la mère et la sœur avec cet abîme de désir assassin, qu’est Electre, révèlent bien la noirceur de l’opéra.

L’Oreste de Károly Szemerédi est sans doute le rôle masculin le plus réussi. Le désamour de Strauss pour les ténors exigent des interprètes d’une qualité extrême. Et il incarne un Oreste, à la voix ferme, grave et dure comme sa stature. Un Oreste à faire peur de sécheresse, comme sa sœur. 

Benjamin Levy, musicien passionné

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Le chef d’orchestre Benjamin Levy fait paraître (5 juillet) un album “Paris est une fête” au pupitre de l’Orchestre de chambre Pelléas et en compagnie de l’excellente violoniste Alexandra Soumm (Fuga Libera), un album qui célèbre les 20 ans de cet orchestre de chambre qui s’est affirmé dans le paysage musical. Dans le même temps, le maestro est directeur musical de l’Orchestre national de Cannes, phalange qu'il a revigorée et déployée avec brio. Rencontre avec un musicien fédérateur et passionné qui va toujours de l’avant. 

Le disque s’intitule “Paris est une fête”. Pourquoi avoir envisagé et enregistré un disque autour de cette thématique parisienne ? 

Depuis pas mal de temps, la musique française, surtout la musique française du début du XXe siècle, occupe beaucoup de place dans mon parcours musical. J’ai un grand intérêt pour des pièces moins connues du répertoire et les partitions légères qui tentent de définir en pointillés, une certaine idée de la France et de style musical français. De plus, la violoniste Alexandra Soumm est une partenaire de longue date de l’Orchestre de chambre Pelléas et l’idée de caractériser notre belle collaboration avec un enregistrement était devenue un souhait commun. Lors de nos concerts en France et à l’International comme au festival Enescu de Bucarest en 2020, il y avait au programme de la musique française. Dès lors, enregistrer Tzigane de Ravel et le Boeuf sur le toit de Milhaud dans sa version violon / orchestre s’est peu à peu affirmée comme une évidence. En ajoutant la Symphonie en ut de Bizet et la Bourrée fantasque de Chabrier, l’ensemble composait un beau panorama de musique française, illustrant des moments festifs et joyeux de l’histoire de France, des débuts de la IIIe république à l’Entre-deux-guerres, période iconique de la fête à la française. L’ensemble se trouvant réuni sous ce titre “Paris est une fête” qui rend hommage au livre d’Hemingway. 

Et donc, pourquoi avoir choisi spécifiquement ces quatre œuvres-là et pas d'autres ? Parce qu’il y a des dizaines, voire même des centaines de partitions qui illustrent cette idée ? 

Tout d’abord, il me faut préciser que l’on n'a pas choisi des œuvres pour illustrer cette thématique. C'est l'inverse qui s’est produit. C'est-à-dire que le titre est venu pour essayer de définir les œuvres que l’on avait choisies. Je trouve que la symphonie en ut de Bizet est une pièce magistrale d’un jeune compositeur qui rend hommage à la musique d’avant, tout en se projetant dans l’avenir. Quant à la Bourrée Fantasque de Chabrier, j'étais tombé sur un article disant qu’il y avait à la Bibliothèque nationale de France des esquisses inachevées d'une orchestration de la main de Chabrier, puisque l’orchestration usuellement jouée et enregistrée est celle du compositeur et chef d’orchestre autrichien Felix Mottl qui est fort éloignée de la légèreté et de l'esprit  de Chabrier ! Du coup, avec le compositeur Thibault Perrine, avec qui nous collaborons régulièrement, nous avons pu consulter la source originale, et il a pu terminer cette orchestration, en se mettant dans les pas de Chabrier. En ce qui concerne Milhaud, avec Alexandra Soumm nous cherchions à inscrire notre lecture dans une dynamique qui rende vie à cet esprit de fête, d’un Paris alors capitale de la bamboche internationale, loin d’une stricte recherche sur la polytonalité comme on l’entend souvent. Enfin, pour Tzigane de Ravel, il y avait l’opportunité de graver en première mondiale l’édition révisée RAVEL EDITION. 

L’ Olimpiade d’Antonio Vivaldi  dynamite le Théâtre des Champs-Élysées 

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La programmation d’une œuvre où les Jeux Olympiques servent de tremplin au livret d’opéra - au surplus  joyau des œuvres  de Vivaldi – est une idée bienvenue au moment où Paris accueille les épreuves sportives. Ces exploits physiques servent de point de départ  (Acte I ) à des échanges complexes dont l’amour,l’ amitié et la filiation sont les enjeux. Pendant les deux actes suivants, l’action rebondit, de quiproquos en malentendus amoureux, désespoir, meurtre, pardon et grâce. 

Centre névralgique du bel canto dans son âge d’or, cet opus du maître vénitien est porté par l’admirable livret du poète Métastase qui inspirera plus de 60 compositeurs.

Familiers du baroque qu’ils aiment et dont ils connaissent la grammaire par cœur, le metteur en scène Emmanuel Daumas et le directeur musical Christophe Spinosi à la tête de son ensemble Matheus (délectable entrée en matière des cordes) se sont tellement approprié les codes et la rhétorique belcantistes que la suppression des récitatifs, les déplacements et coupures de quelques airs, loin de déséquilibrer l’ensemble, libèrent une tension dramatique qui fonctionne à plein régime.

Dans ce « Drama per musica », les affects tragiques les plus extrêmes sont rehaussés par les contrastes. Le comique exalte ainsi le tragique à travers déplorations, airs de colère, de sommeil et nombreux « lamenti ».  

L’air d’Alcandro (Christian Senn), en tête à tête avec le violoncelle sur scène, introduit, par exemple, une soudaine intimité dont la délicatesse vient renforcer l’intensité.

Ailleurs, un  acrobate-danseur, justement applaudi aux saluts, rappelle la tradition des Tragédies  lyriques de Lully et Quinault qui comportaient toujours un ou plusieurs acrobates (souvent dans les scènes d’ Enfers, les rôles de démons se prêtant particulièrement bien aux extravagances). Sa chorégraphie aérienne enlace au ralenti la ligne de chant d’Aristea (élégante Caterina Piva) dans son air « Sta piangendo la tortorella ». Un pur moment de grâce.

A l’aise dans un invraisemblable costume d’athlète, la mezzo-soprano Marina Viotti (Megacle) incarne - avec quel panache !- l’hybridation qui lui est chère. Son personnage d’amant et d’ami, tour à tour noble, désespéré, humain s’impose d’emblée par la chaleur et l’exactitude d’une vocalité homogène au service de l’émotion.