Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Laurent Wagschal, intégralement Fauré 

par


En cette année anniversaire Fauré, le pianiste Laurent Wagschal est la cheville ouvrière d’une intégrale dédiée au compositeur (Indésens Caliope Records), pas seulement une intégrale purement pianistique, mais aussi avec de la musique de chambre où il accompagne le violon et le violoncelle pour enregistrer les partitions que Fauré leur a réservé en duo avec le piano. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec ce musicien dont on suit avec fidélité les développements discographiques toujours impactants. 

Cette année marque les célébrations du Centenaire de la disparition de Gabriel Fauré. Mais qu’est-ce qui vous a poussé à enregistrer une intégrale de sa musique pour piano, mais aussi d’accompagner au piano des enregistrements de sa musique avec violon et violoncelle ?

J'avoue que dans un premier temps j'avais pensé enregistrer un album avec « seulement » une sélection de pièces. C'est Benoît d'Hau, producteur du label Indésens Calliope Records, qui m'a proposé (et convaincu) de réaliser cette intégrale de piano. La musique de Fauré m'est très chère et m'accompagne depuis mon enfance, après un temps de réflexion quant à l'ampleur de la tâche (il s'agit quand même de près de 5h de musique !), j'ai finalement accepté avec beaucoup d'excitation et d'enthousiasme, c'est toujours fascinant et un peu vertigineux de jouer l’œuvre intégrale d'un compositeur.

Quant aux intégrales des duos avec violon et violoncelle, ce sont des œuvres que je connais très bien depuis longtemps et que je joue régulièrement dans le cadre de mon ensemble le Déluge, c'était donc pour moi une évidence de les enregistrer cette année à l'occasion du centenaire de Fauré.

Quelles sont les qualités de sa musique pour piano ? Comment s’intègre-t-elle dans son temps ?

Chez Fauré, la mélodie et l'harmonie sont évidemment d'une qualité exceptionnelle ; elles sont d'ailleurs en corrélation et indissociables. Pour le thème extraordinaire du 6e Nocturne, par exemple, on ne sait finalement pas très bien si c'est cette mélodie magnifique qui génère l'harmonie, ou bien si c'est la mélodie qui émane de ces harmonies somptueuses.
L’œuvre pour piano de Fauré est indéniablement un jalon essentiel, un sommet du répertoire français, mais elle n'est pourtant pas reconnue à sa juste valeur et jouée autant qu'elle le mériterait. Ce sont des partitions ardues, souvent difficiles de lecture et exigeantes pour l'interprète. Il est à noter également que malgré leurs difficultés, ce ne sont pas des pièces impressionnantes et spectaculaires de virtuosité. Dans les rares pièces où l'on trouve de la virtuosité chez Fauré, comme par exemple dans les Impromptus ou les Valses-Caprices, elle n'est jamais démonstrative, elle demeure toute en finesse, en dentelle.

La musique de Fauré s'inscrit à la fois dans le XIXe siècle dans la lignée des grands compositeurs romantiques, mais aussi dans le XXe siècle pour les œuvres de la dernière période, très modernes d'une certaine manière par la singularité de leur harmonie, absolument unique dans l'histoire de la musique.

Vous êtes un très grand connaisseur de la musique française, ce dont témoigne votre discographie. Quelle est l'influence de Fauré sur les compositeurs qui l'ont suivi. En effet, on parle souvent de l'influence de Debussy et Ravel, mais rarement de celle de Fauré ?

Même s'il a été pendant près de dix ans professeur de composition au Conservatoire de Paris, et qu'il a eu dans sa classe un certain nombre d'élèves devenus compositeurs de premier plan (Ravel, Enesco, Florent Schmitt), Fauré n'a pas créé d'école ou de courant comme ont pu le faire Franck ou Debussy. Il a eu cependant une influence sur de très nombreux musiciens : assez marquée chez André Messager, plus ponctuelle et que l'on observe essentiellement dans les œuvres de jeunesse chez Georges Enesco, Charles Koechlin, Mel Bonis, Philippe Gaubert, Gabriel Dupont...

La musique romantique française par Mikko Franck à la Philharmonie du Luxembourg

par

Ce dimanche 20 octobre a lieu le concert de l’Orchestre Philharmonique de Radio France à la Philharmonie du Luxembourg. L’orchestre est placé sous la baguette de son directeur musical, Mikko Franck. Hilary Hahn aurait dû prendre part à ce concert mais pour des raisons de santé et sur les conseils de ses médecins, elle a dû annuler la tournée avec la phalange parisienne. La violoncelliste argentine, Sol Gabetta, prend donc la relève pour cette tournée européenne, faisant escale à Luxembourg, de six concerts. La musique romantique française de la deuxième moitié du 19e siècle est mise à l’honneur ce soir avec trois pièces : l’Ouverture Béatrice et Bénédict d’Hector Berlioz, le Concerto pour violoncelle et orchestre en ré mineur d’Édouard Lalo et la Symphonie en ré mineur de César Franck.

Le concert débute avec une ouverture très peu connue de Berlioz : Béatrice et Bénédict. Cette ouverture est le prélude à l’opéra du même nom composé en 1862 par le compositeur français. Pour composer cet opéra comique en deux actes, Berlioz s’est librement inspiré de la pièce « Beaucoup de bruit pour rien » de William Shakespeare. Notons que c’est la dernière production lyrique de Berlioz.

Cette pièce allie à la fois des passages brillants et joyeux à des passages tendres. Cette pièce requiert une grande précision et une délicatesse certaine dans l’interprétation. Pari tenu pour le Philhar et Mikko Franck avec une proposition aboutie et musicale. Pour l’anecdote, c’est la première fois que cette pièce est interprétée à la Philharmonie de Luxembourg. C’est donc une belle découverte pour le public luxembourgeois.

Andrea Chénier à l’auditorium de Lyon

par

Avant que de jouer au Théâtre des Champs Elysées vendredi prochain, l’orchestre et le chœur de l’opéra de Lyon ont joué à l’auditorium de leur ville une version de concert d’Andrea Chénier d’Umberto Giordano. Si la distribution avec Anna Pirozzi en Madelaine de Coigny, Amartuvshin Enkhbat en Carlo Gerard et Riccardo Massi en Andrea Chénier est fort appréciable, l’attribution des rôles secondaires à des chanteurs sortis du Lyon Opéra Studio est au moins aussi intéressante. Belle idée en théorie donc, mais en pratique la salle de l’auditorium n’est absolument pas faite pour ce genre de concert. Plus conçue pour des masses comme les orchestres et les chœurs, les chanteurs se font ici tellement facilement avaler, que la tenue des mezzos comme Thandiswa Mpongwana en Bersi ou de Sophie Pondjiclis en Comtesse de Coigny, la clarté des ténors Robert Lewis en Abbé et de Filipp Varik en Incroyable, ou l’assise des basses de Pete Thanapat en Roucher ou de Kwang-Soun Kim en Fouquier-Tinville, ne sont véritablement appréciables que lorsque l’intensité orchestrale baisse, ce qui n’arrive qu’à partir du troisième acte. Le premier perd en compréhension, et le deuxième ne tient que par la suavité de Chénier à cause de cet effacement acoustique. Nonobstant, la retenue de Sophie Pondjiclis est particulièrement sensible au troisième acte durant la scène, où sa Madelon sacrifie son dernier enfant à la Révolution.

Il faut dire que l’orchestre est particulièrement rutilant sous la direction de Daniele Rustioni. Étincelant de mille feux, il donne des éclats particulièrement vifs à la Terreur naissante. Ayant aussi parfaitement compris la façon lugubre, mordante et même cynique dont Giordano ponctue l’opéra de chants révolutionnaires, il semble aussi brûlant et chamarré qu’une lave en fusion. Son somptueux incendie orchestral est indéniablement une des plus grandes qualités de cette représentation. Et les chœurs sous la direction de Benedict Kearns, tantôt mixte pour un effet de foule, tantôt d’hommes pour imposer une force virile, tantôt de femmes pour plus de douceur, ne sont pas moins réussis.

Balade musicale au Festival d’Ambronay 

par

« La voix est libre » : tel est le fil conducteur de la 45e édition du festival d’Ambronay. Durant le dernier week-end, du 4 au 6 octobre, ce n’était pas seulement la voix qui était libre, mais la musique elle-même s’est affranchie de toute frontière, tant dans l’espace que dans le temps. De la Mésopotamie antique à l’Amérique de Charlot, en passant par l’Allemagne protestante de Bach à la cour de rois de France, sans oublier quelques escapades en Espagne et en Italie… Cette édition a offert un magnifique périple musical aux paysages aussi divers que fascinants. Au cours de ce voyage, plusieurs moments forts ont marqué notre esprit, que voici.

« La Passacaille de la Folie » interprétée par L’Arpeggiata et Philippe Jaroussky (le 5 octobre), « Dans l’ombre de Lully » par l’Ensemble La Palatine (le 6 octobre), ainsi que le ciné-concert « Charlot, Octave & Bobine » avec Les Voix Animées (le 6 octobre), ont laissé une forte impression.

L’Arpeggiata et Philippe Jaroussky, « esprits libres et contents »

Le talent de Philippe Jaroussky pour captiver le public reste éblouissant. Son timbre d’ange, toujours aussi pur, bien que la splendeur de sa voix commence à céder face aux effets du temps, continue de fasciner. Dans ce programme où voix et instruments s’entrelacent en d’élégantes arabesques, où styles et caractères se succèdent, il incarne chaque musique avec une aisance déconcertante. Cette faculté à changer d’esprit d’un morceau à l’autre reflète parfaitement le thème du festival : « la voix est libre ». L’autre étoile de la soirée, et figure emblématique de L’Arpeggiata, n’était autre que le corniste Doron Sherwin. Libre comme le vent, il a navigué à travers les vagues musicales les plus diverses avec un seul instrument : le cornet à bouquin !

La violoniste Kinga Ujszaszi, déjà remarquée pour son concert « Assassini, Assassinati » avec le luthiste Jadran Duncumb en Duo Repicco (présenté à Ambronay il y a une dizaine d’années et enregistré sous le label « Ambronay »), a marqué les esprits une nouvelle fois. Son dialogue libre et complice avec Philippe Jaroussky a été l’un des moments forts de la soirée. Quant à la violiste Lixania Fernandez, elle a créé la surprise lors du premier bis en mêlant sa voix, à la fois suave et sauvage, à celle de Jaroussky dans une interprétation inédite de Besame mucho.

Tout au long de la soirée, la complicité entre les musiciens était palpable, sous la direction discrète et attentive de Christine Pluhar. Comme souvent dans les concerts de L’Arpeggiata, l’enchaînement des pièces s’est fait avec une fluidité remarquable, donnant l’impression que la musique s’écoulait naturellement, sans rupture. Le choix d’ouvrir le concert avec Nos esprits libres et contents d’Antoine Boësset a pris ce soir une résonance toute particulière, en parfaite harmonie avec le thème du festival. Et que dire du deuxième bis, une version audacieusement « baroquisée » de Déshabillez-moi de Juliette Gréco, où Jaroussky, dans un moment théâtral et amusant, a fini par retirer sa veste sous les « Ah ! » et soupirs du public. Ce fut le comble du plaisir… musical !

Concert russe à Monte-Carlo

par

Pour ce concert au programme russe, Orchestre philharmonique de Monte-Carlo (OPMC) invite à nouveau le chef d'orchestre chinois Lio Kuokman qui avait laissé une forte impression lors de ses précentes apparitions au pupitre de la phalange monegasque.

2025 marquera le 50e anniversaire de la mort de Chostakovitch et l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo (OPMC) rend hommage au compositeur avec plusieurs concerts programmés au cours de la saison. Pour de concert, la Symphonie n°9 est jouée en ouverture. Lio Kuokman a une entente parfaite avec l'orchestre. Ils nous entrainent dans ce divertissement, illustrant toute l'ironie, le sarcasme et les cascades aventureuses. Le bassoniste est superbe et absolu, le piccolo est merveilleux, le magnifique trombone est précis et décisif...  Lio Kuokman dégage une énergie débordante qui galvanise l'orchestre et subjugue l'auditoire.

A Genève, un récital fascinant de Krystian Zimerman

par

Après plusieurs années d’absence, Krystian Zimerman avait reparu au Victoria Hall de Genève le 7 septembre 2020 en interprétant le Troisième Concerto de Beethoven avec l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par Jonathan Nott. En cette même salle, il revient le 14 octobre 2024 avec son propre piano Steinway qui ne produit aucun clinquant agressif pour se rapprocher d’une esthétique de musique de chambre avec le même programme qu’à Monte-Carlo.  

Sa première partie de programme consacrée à Chopin en est la parfaite illustration grâce à trois des Nocturnes. Dans l’opus 15 n.2 en fa dièse majeur il fait chanter la main droite dans un cantabile éperdu qui se déroule sur une basse discrète oscillant au gré d’un rubato subtil. L’opus 55 n.2 en mi bémol majeur est dominé par un ample legato permettant à deux voix d’élaborer un dialogue serré que soutient une main gauche ondoyante, alors que l’opus 62 n.2 en mi majeur cultive une poésie intériorisée que lacérera un agitato véhément avant de parvenir à une conclusion rassérénée. 

Krystian Zimerman s’attaque ensuite à l’une des œuvres majeures de Chopin, la Deuxième Sonate en si bémol mineur op.35, qu’il aborde à un tempo échevelé presque halluciné, entraînant une progression par accords serrés qui suscite un pathétique boursouflé. Le Scherzo l’édulcore par l’enchaînement de traits brillants dont le Più lento tirera une veine sentimentale plutôt douloureuse. La Marche funèbre constitue le sommet de son interprétation par son avancée ponctuée par un glas impitoyable qu’atténuera le cantabile médian embué de sombres larmes. Le da capo de la Marche semble aussi mystérieux qu’une lointaine réminiscence tirant dans son sillage un presto informe comme une course à l’abîme qui pétrifie l’auditeur pantois… Prodigieux !

En seconde partie, Krystian Zimerman propose le cahier des Estampes élaboré en juillet 1903 par Claude Debussy suppléant par l’imagination à son manque de moyens pour voyager. A fleur de clavier il égrène les sonorités cristallines des gongs et gamelans balinais émanant de Pagodes enveloppées par le brouillard d’arpèges arachnéens de la main droite, tandis que La Soirée dans Grenade laisse sourdre un motif de guitare sèche produisant un rythme de habanera que les lourdes effluves capiteuses tentent d’émousser, en réduisant même au silence les lointains échos d’un fandango festif. Et Jardins sous la pluie tient ici d’une toccata véloce fuyant sous le déferlement d’averses jusqu’à un moins rigoureux où l’on fredonne « Nous n’irons plus au bois », passagère accalmie qu’annihile la volonté d’animer jusqu’à la fin pour parvenir au soleil d’un mi majeur conclusif.

La Traviata à l’Opéra du Grand Avignon

par

Pour ouvrir sa nouvelle saison, l’Opéra du Grand Avignon reprend pour trois dates seulement la Traviata de Verdi de l’opéra de Limoges sous la direction de Federico Santi et la mise en scène de Chloé Lecha. Seul opéra de Verdi traitant l’époque de sa composition, sa contemporanéité semble être ce qui interessa la metteuse en scène. Elle choisit ainsi de transposer l’œuvre dans l’univers de la jetset de notre fin de vingtième siècle, grâce au très beau décor d’Emmanuelle Favre repris par Anaïs Favre. L’appartement de Violetta, agrémenté d’un bassin et de meubles en plastique, ouvre ici sur une ville en contrebas. Les costumes de Arianna Fantin semblent aussi tous sortis de défilés de mode récents. Autant les décors que les costumes suivent fort intelligemment l’évolution de la maladie de Violetta en devenant d’abord pâles au deuxieme avant de finir en noir et blanc au dernier acte.

Si cette idée, comme plusieurs autres, est visuellement fort intéressante, l’orientation de la mise en scène ne cesse d’interroger. Ainsi elle met constamment en parallèle par des petites scènes avant les actes, interrompant ainsi le fil narratif et musical, par d’autres en fond durant les actes et enfin, par des liens entre les personnages, le destin de la soeur d Alfredo avec celui de Violetta indiquant ainsi que le mariage est une forme socialement plus acceptable de la prostitution. Si effectivement un des moteurs de l’opéra est bien le mariage de Madame Germont fille et la bonne réputation de la famille Germont, ce personnage n’est que mentionné par Giorgio Germont durant sa rencontre avec Violetta. Rien ne dit que son mariage doit être de facto malheureux. Cette surimpression du mariage comme une forme avancée de la prostitution dans l’opéra est pour le moins osée. Tous les mariages n’étant pas forcément imposés et pourquoi celui-ci le serait-il plutôt qu’un autre.

Pene Pati, nessun dorma mais pas que ! 

par

L'incroyable ténor Peni Pati sort un nouvel album dont le titre est “Nessun dorma”. Il y a chance des grands airs, bien célèbres, mais aussi des raretés. En compagnie de son épouse Amina Edris, et son frère Amitai Pati et sous la direction de haute probité d’Emmanuel Villaume, il offre un récital au programme gargantuesque et la qualité vertigineuse. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec ce ténor qui marque son époque.  

Le titre de votre nouvel album est Nessun Dorma, qui reprend le célèbre air de Turandot de Puccini. Bien sûr, c'est un air célèbre qui fait partie du répertoire de tous les ténors. Mais qu'est-ce que cela signifie pour vous de l'enregistrer et de laisser votre version sur le disque aux côtés des plus grands ténors du passé ?

Pouvoir laisser son empreinte sur cette musique est une chose importante. C'est un grand honneur de pouvoir inscrire sa propre interprétation sur les tablettes du temps. Cela me rend humble, mais m'incite aussi à aller de l'avant et à continuer à m'améliorer.

Enregistrer un récital d'airs pour/avec ténor est toujours un choix, car le répertoire est presque infini. Comment avez-vous choisi les airs de votre album ?

Je pense qu'il est important de décider de l'histoire ou du message que l'on veut transmettre. Dans mon cas, je voulais montrer les progrès accomplis depuis le premier album, les progrès de la voix, mais aussi les progrès de la direction artistique. J'essaie de ne pas laisser ma passion décider de ce que je vais chanter, car on peut alors se retrouver à chanter des choses que l'on ne devrait pas chanter, mais que l'on a faites parce qu'on les aimait. J'essaie également de choisir des airs qui ne font pas toujours partie de la liste cliché des ténors - je parsème donc ma sélection d'airs moins connus, mais qui méritent néanmoins d'être entendus.

Cet album contient une rareté absolue d'Ernest Guiraud, un air de son opéra Frédégonde (terminé par Camille Saint-SaËns après la mort du compositeur). Qu'est-ce qui vous a attiré vers cette partition méconnue d'un compositeur presque totalement oublié en dehors des livres érudits d’histoire de la musique ?

On m'a demandé de chanter cet opéra il y a quelques années, malheureusement, Covid a saisi cette opportunité et cela ne s’est pas réalisé. Depuis, j'ai écouté la musique et j'ai appris à la connaître. Un opéra en collaboration est une occasion rare d'entendre les œuvres de deux compositeurs ! Guiraud et Saint-Saëns ! J'ai adoré la sensibilité de l'écriture, mêlée à une écriture presque wagnérienne - en particulier dans ce duo ! Il fallait que je l'ajoute et j'espère qu'il fera partie du répertoire de duos d'aujourd'hui.

Brahms mis à l’honneur par le Budapest Festival Orchestra

par

Ce dimanche 13 octobre a lieu le concert du Budapest Festival Orchestra à la Philharmonie du Luxembourg. La phalange hongroise est placée sous la baguette de son directeur musical, Iván Fischer.  Nous retrouvons également Nikolaj Szeps-Znaider en soliste au violon. Au programme de cette soirée consacrée au compositeur allemand Johannes Brahms, quatre œuvres : la Danse Hongroise N°17, le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 77, la Danse Hongroise N°3 et pour finir la Troisième Symphonie en fa majeur, op. 90. Ce concert est organisé en hommage à Leurs Altesses Royales Le Grand-Duc Jean et la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte. Le Grand-Duc Henri est d’ailleurs présent au concert. L’hymne Grand-Ducal du Luxembourg, « De Wilhelmus », résonne lors de son arrivée.

Le concert débute avec la Danse Hongroise N°17 dans l’arrangement de Frigyes Hidas. Cette pièce est tirée des 21 Danses Hongroises, initialement composées par Brahms pour piano à quatre mains. Il en a arrangé certaines pour orchestre dont la première, la troisième (que nous entendrons plus tard dans la soirée) ou encore la dixième. Pour composer ces danses, Brahms s’est inspiré de la culture traditionnelle hongroise ainsi que du folklore tzigane et slave. L’interprétation de cette brève œuvre est une belle mise en bouche à ce qui va suivre.

Place maintenant au tout aussi célèbre que redouté Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 77. Indéniablement une œuvre-phare du répertoire romantique pour violon. Composé en 1878, le concerto a été créé sous la direction de Brahms le 1er janvier 1879 à Leipzig par le Gewandhaus Orchester de Leipzig. Alors que le premier mouvement reçoit un accueil assez mitigé, le troisième mouvement est en revanche très applaudi. Le style « hongrois » n’y est probablement pas pour rien. 

La clôture de Musica à Metz : 100 cymbales, c’est minimal ?

par

Je retrouve avec plaisir ce très beau lieu qu’est l’Arsenal, en pleine ville de Metz, où je n’étais plus venu depuis quatre ans (un ballet sur les musiques de John Cage et de Julius Eastman) : la ville est animée comme un vendredi soir, le bar étincèle et le goût si particulier de sa bière bio Soleil Verte me revient comme celui de la madeleine saute au visage de Marcel. Le festival Musica, une première en ce qui me concerne (après un essai avorté pour cause de virus planétaire), a sa base à Strasbourg, mais délocalise son week-end de clôture, chaque année dans une ville différente –la cité messine me le rend cette fois plus accessible.

de la Fuente et Sighicelli, sales gamins du CNSMD de Paris

L’assiette de pâtes d’avant concert chez un(e aimable) Italien(ne) de l’Esplanade me prépare pour mon premier contact sur scène avec Caravaggio, le drôle de projet des compositeurs Benjamin de la Fuente et Samuel Sighicelli, que mes oreilles captent il y a une dizaine d’années dans le flou irréel de la bande-son de l’épatant L’amour est un crime parfait, film des frères Larrieu planté dans le Rolex Learning Center de l'École polytechnique de Lausanne, une configuration de l’espace (signée par l'agence japonaise Sanaa) aux vagues futuristes et oniriques, et conduit par Mathieu Amalric, plus décalé que malsain -ou peut-être pas. Enfin, ce n’est pas tout à fait Caravaggio, puisque Benjamin Dupé participe à l’écriture / improvisation de Zemlia / La Terre, disque attribué à Sphota, une cause et une conséquence de la géométrie variable qui touche et l’esthétique et le choix des collaborations du duo.

Pour RupturR, à la graphie évocatrice de RēR -Recommended Records-, le label britannique cofondé par Chris Cutler et ancré dans la mouvance Rock in Opposition qui émerge en 1978 -un flux artistique avec qui, à entendre leurs propos après la prestation, de la Fuente et Sighicelli partagent une vision d’une musique moins bornée par les frontières et les a priori-, Caravaggio, électrique comme un quatuor rock (guitare, basse, synthétiseur et sampler, batterie et pad électronique), se fond, à force d’expérimentations et de partages, dans une entité élargie à trois instrumentistes des Percussions de Strasbourg (« on fabrique des équipes, on travaille avec des gens »), aux sets fournis en petits objets percussifs en bois, peau, métal : pendant une heure, les fluctuations rythmiques déferlent, tous les temps sont marqués, jamais morts -on pense à ces projets aux tons unis/uniques, Les Tambours du Bronx, Urban Sax, (la préfiguration d’)Arkham (les bidons, les saxophones, les claviers), forts à modifier l’état de conscience de ceux qui les écoutent-, les musiciens parlent en dehors des qualifications stylistiques mais épousent le lourd de King Crimson, le She’s So Heavy des Beatles, le Sunshine Of Your Love de Cream, prennent le carré au rock, le rond au jazz, le rêche au post-rock, le réfléchi au contemporain (la pièce est écrite) -remuante, tonitruante même, RuptuR est une digression hallucinée hors des sentiers través. « A ce stade, vous vous professionnalisez, il faut choisir », intimait, off the record, la productrice de Radio France à Benjamin de la Fuente : c’est raté, entre improvisation ou composition, entre rock et contemporain, il choisit… la liberté.

Melaine Dalibert, un goût pour le chemin de traverse

Premier de quatre concerts voués à retracer l’« histoire du piano minimaliste », celui de Melaine Dalibert pioche, pour son programme, dans un répertoire à la frange des mélodies qui nous viennent en tête quand on évoque cette esthétique, soixantenaire, américaine et répétitive : le pianiste y voit une autre caractéristique, le mouvement, comme dans le court, incitatif et dynamique Railroad (Travel Song) de la compositrice américaine, performeuse et chorégraphe, Meredith Monk, suivi de Remembering Schubert de la Canadienne Ann Southam qui, son titre le laisse entendre, revient sur le passé, dans un entremêlement élégant (la grâce des mouvements de l’instrumentiste, de profil, une main au-dessus de l’autre comme volète un papillon), virevoltant au souffle d’une exploration joliment ordonnée.

Piano, de Mark Hollis (il signe en réalité sa prestation, sur le disque de 1998, du pseudonyme de John Cope – lui qui s’est fait connaître, dans la décennie précédente, par son groupe Talk Talk, précurseur du post-rock) s’éloigne de la notion de mouvement pour apporter des notes éparses, aux résonnances étendues, emplies de silence : ce n’est ni l’univers de Morton Feldman, ni celui de Brian Eno, mais Hollis, lui aussi, altère le temps, fascine et en trouble la perception.

A plusieurs moments choisis, Melaine Dalibert s’adresse au public, pour qui il contextualise les titres au programme, par exemple la technique de composition, algorithmique, qu’il utilise dans un nouveau morceau (qui prend la place de Litanie, déprogrammé pour le plaisir de présenter ce qui a occupé ses mains les jours derniers), encore sans titre, vif, joyeux, aux brefs hiatus bienvenus : une technique sans informatique (un algorithme est une suite, finie et non ambiguë, d'instructions ou d’opérations visant à résoudre une classe de problèmes ; son informatisation n’est qu’une façon pratique de réaliser la chose), qui suit un processus calqué sur une suite mathématique, que le pianiste, ici compositeur, juge artistiquement belle -comme est intrinsèquement belle la construction fractale du flocon de neige (ou du chou romanesco, ou de la ramification des bronches) ; un jeu où les mains alternent, vivaces et virtuoses, une suite aux règles simples en apparence, mais déroulée avec la promptitude agile du prestidigitateur- qui fait tourbillonner la tête.

Les deux dernières pièces, elles aussi de la main de l’instrumentiste, sont extraites de son disque (Eden, Fall, dont je vous ai parlé il y a peu) : Jeu de vagues est une boucle de 13 notes à la main droite qui roule à donner le tournis, farandole avec soi-même, timide allégresse qui n’ose pas tout à fait exulter ; Fall, qui gagne encore à être vu, sourd d’obstination contenue, déploie des vibrations d’oiseau-creuseur -à la manière, ici moins brute, de Charlemagne Palestine-, en une lente progression martelée sur l’étendue du clavier. Généreux, Dalibert revient pour un court et satiesque rappel.