Ivan Fischer et Le Chant de la Terre : un Mahler crépusculaire

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Gustav Mahler (1860-1911) : Das Lied von der Erde. Gerhild Romberger, alto ; Robert Dean Smith, ténor ; Orchestre du Festival de Budapest, direction Ivan Fischer. 2017. Livret en anglais, en allemand et en français. Textes en allemand, avec traduction anglaise. 61.24. Channel Classics CC SA 40020.

« Cette chère terre », qui restera là et bourgeonnera à chaque printemps (même si nous avons moins de 100 ans pour en profiter), est le sujet de l’adoration de Mahler, l’amie, à qui il est si difficile de dire adieu. Cette adoration de la nature rapproche Mahler plus du Tao et de Spinoza que des diverses religions avec lesquelles il a auparavant flirté. Tandis qu’il dit adieu au monde, il trouve son véritable amour, sa véritable amie – la planète terre. Ces mots d’Ivan Fischer, dont un portrait bien sombre orne la pochette du CD, trouvent un écho imagé à l’intérieur : on y voit un paysage brumeux, avec un soleil lointain qui a du mal à se frayer un chemin, et un espace de collines dont les dénivellations ne sont pas rassurantes. Du coup, cette adoration de Mahler pour la « chère terre » semble s’inscrire dans une perspective qui n’est pas réjouissante, et qui est plutôt celle d’un tourment crépusculaire.

Avec Das Lied von der Erde, Ivan Fischer ajoute un point d’orgue à sa longue fréquentation des symphonies de Mahler qui nous a valu des moments de toute beauté. Il ne manque à la série que la Huitième. Sa conception est ici marquée du sceau de la sobriété et de l’atticisme. Ce sentiment domine et on l’éprouve encore longtemps après l’audition, lorsque le silence suit l’Abschied qui se déploie dans des teintes nostalgiques et mène le cœur au bord de l’éternité. C’est sans doute dû en partie à Gerhild Romberger qui, même si les avis seront partagés sur sa prestation, certains la jugeant trop neutre et parfois à la limite de la justesse, laisse transparaître une émotion qui n’est pas démonstrative, mais plutôt déchirante et profondément intériorisée. Elle était déjà de l’aventure de la Symphonie n° 3 avec Ivan Fischer. Elle laisse en tout cas les termes poétiques distiller leur poids d’intensité à travers une diction soignée. Le contexte de l’Abschied est bien mélancolique avec un orchestre que Fischer, méticuleux et sensible à ce que les instruments épousent sa volonté, emmène dans une texture sonore tendue mais qui sait aussi être luxuriante (superbe marche funèbre). Mais nous sommes déjà trop loin dans l’ambigüité que cette version crée en nous, y compris par la fascination qu’exerce une interprétation en fin de compte désespérée, avec ses accents de solitude meurtrie, même au sein de la nature, l’Ewig étant répété au-delà du murmure, comme s’il nous conduisait aux confins de notre propre existence. 

Avant cela, et dès la Chanson à boire initiale, Ivan Fischer a circonscrit tout de suite un paysage où la douleur peut être apaisée par l’ivresse, sans que celle-ci ne soit dévastatrice. Le ténor Robert Dean Smith chante avec une vaillance convaincante, servi par les accents généreux de l’orchestre. Sa voix n’est peut-être plus tout à fait celle de l’époque où il chantait Wagner à Dresde, à Bayreuth, à Berlin ou à Munich, mais elle contient de belles inflexions, racées et nobles. Cette même noblesse se prolonge dans l’arrière-fond chambriste du Solitaire en automne. Gerhild Romberger y laisse transparaître la fragilité qu’elle apporte à cette méditation sur la nature au sein de laquelle les notes se réfugient, une fragilité qui sera accomplie et assumée dans l’Abschied. On est, avec elle, à la limite de la déploration. Le troisième mouvement, Von der Jügend, permet à Smith de passer sans peine de l’affèterie à un maniérisme bienvenu. Le quatrième volet, qui exalte la beauté, convainc moins au niveau du chant de Romberger, ton émacié face à un orchestre vif et très contrasté. Retour à l’ivresse ressentie au printemps dans le cinquième mouvement, au cours duquel Smith manque de brillance. La transition vers l’Abschied écorché se fait à pas feutrés, et l’entrée dans le crépuscule est suffocante. Nous avons dit plus avant ce que cette page, qui se suffit à elle-même, suscite en nous. Elle se révèle la meilleure partie de ce disque. 

Pour cet enregistrement réalisé en mars 2017, on abolira toute velléité de comparaison avec les célèbres et prioritaires références de ce chef-d’oeuvre douloureux, qui contient toutefois maints appels à la dérision et à la joie de vivre. C’est peut-être cette dernière dimension qu’Ivan Fischer souligne le moins. Son approche est fondamentalement sombre, et l’on attend avec amertume la suggestion d’un peu d’espoir qui viendrait l’adoucir.

 Son : 9  Livret : 8  Répertoire : 10  Interprétation : 8

Jean Lacroix 

 

  

  

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