Kirill Petrenko à Berlin : le retour tant attendu du héros chef 

par http://www.iammantality.com/

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°7 en la majeur Op.92 et Symphonie n°9 en ré mineur Op.125 “Ode à la Joie” ; Piotr Ilyich Tchaikovsky (1840-1893) : Symphonie n° 5 en mi mineur, op. 64 et Symphonie nᵒ 6 en si mineur, « Pathétique », op.74 ; Franz Schmidt (1874-1039) : Symphonie n°4 en Ut majeur ; Rudi Stephan (1887-1915) : Musique pour orchestre. Marlis Petersen, soprano ; Elisabeth Kulman, mezzo-soprano ; Benjamin Bruns, ténor ; Kwangchul Youn, baryton. Rundfunkchor Berlin, Gijs Leenars. Berliner Philharmoniker, Kirill Petrenko. 2018 et 2019. Livret en allemand et anglais. 1 coffret de 4 CD et 2 Blu-Ray Berlin Phil. 200351

Le label Berlin Phil nous propose un coffret de plusieurs enregistrements, sorte de photographie musicale des premiers pas de Kirill Petrenko comme directeur musical de la légendaire phalange allemande. Force est de constater que cet ensemble nous fait voyager vers le passé, l’époque héroïque des orchestres avec des chefs charismatiques pouvant se permettre les plus folles libertés, entrainant avec eux les musiciens dans une transe collective. Car l’art de Petrenko est quelque part aux antipodes de la plupart des chefs actuels souvent engoncés dans une rigueur métronomique dont ils peinent à sortir. Petrenko, c’est une capacité exceptionnelle à insuffler une énergie et une tension folles au risque de se retrouver parfois presque débordé par la puissance de jeu des Berlinois. Si cette surtension est magistrale dans la Symphonie n°7 de Beethoven, digne d’un Carlos Kleiber, elle est plus problématique dans l'impressionnante Symphonie n°9 qui souffre de certaines duretés. Il n’empêche, il est fascinant de comparer ces deux symphonies de Beethoven avec celles gravées au pupitre du même orchestre par Simon Rattle en 2015 (même label). Le geste est moins analytique avec le chef russe et les équilibres sont moins linéaires et ultra-dosées. Le résultat est bigrement moins intellectuel, mais bien plus vivant. Il est fascinant de voir comment la luxueuse phalange berlinoise se prend au jeu ; ainsi le final du premier mouvement de la Symphonie n°9 est aux limites de la surtension avec un tel bonheur de jouer que cela semble presque incontrôlable. Un autre aspect de Petrenko, c’est le bonheur qu’il inculque à ses musiciens. La Symphonie n°5 de Piotr Ilyich Tchaikovsky est traversée par ce sourire et ce plaisir musical charismatique. Petrenko joue de l’orchestre au pupitre d’un collectif magistral et d’individualités exceptionnelles. C’est sans nul doute la plus belle des Symphonies n°5 actuellement possible. Seul un Gergiev en grande forme (mais cela fait tellement longtemps qu’il ne l’est plus) peut porter une telle incandescence au coeur de l’orchestre ! En contraste, la “pathétique” est plus décevante. Déjà publiée précédemment, cette interprétation trop neutre ne s‘affirme pas à la réécoute en dépit de beaux passages et d’un travail sur la masse orchestrale. 

Comme souvent chez les chefs de l'école russe, la curiosité du répertoire est l’un des axes de son travail. Il met ainsi à l’honneur la Symphonie n°4 de Franz Schmidt dont c’est l’entrée dans la discographie de l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Requiem instrumental d’une beauté à fois froide et tragique, cette partition portée par un orchestre au sommet est sans doute la référence dans la discographie. On se réjouit également de trouver la sublime Musique pour orchestre de Rudi Stephan, prodige allemand de la composition mort au front pendant la Première Guerre mondiale. Il va sans dire que jamais ce compositeur n’a été aussi bien servi dans le rendu de la puissance dramatique et des contrastes de sa musique. 

Comme de coutume avec les coffrets Berlin Phil, les disques sont complétés par les Blu-Ray qui reprennent les captations de concerts. L’ajout vidéo est ici déterminant tant l’art de ce chef est visuel et basé sur l’expérience du concert. La puissance charismatique de ses lectures sont ici renforcées et les défauts perceptibles en audio sont moins handicapants. 

Du côté des réserves, il faut noter le son qui semble moins précis et un rendu un peu trop étouffé qui nuit à la lisibilité. 

Dès lors, comment considérer ce coffret ? Comme la première pierre d’un parcours musical qui se sera sans doute exceptionnel. Tout n’est pas parfait et dans sa globalité, ce coffret ne peut s’apprécier comme une référence malgré certaines lectures magistrales. Mais la machine berlinoise doit s’habituer à ce chef qui est un immense génie de la baguette. On en reparle dans 5 ans ? 

Son : 8 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9 (moyenne entre 8 et 10) 

Pierre-Jean Tribot 

 

    

 

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