L’univers tout entier tonne et résonne à Orange : la soirée des 150 ans des Chorégies

par http://www.parrocchiadicastello.it/

Le théâtre antique d’Orange est en partie connu pour son gigantesque mur en pierre dominé par l’empereur Auguste dont Louis XIV disait qu’elle était « la plus belle muraille de son royaume ». Hier soir nous avions face à nous non pas un mais deux murs ! Quelle impression, quel spectacle d’être confronté à près de trois cents choristes et à un orchestre version XXL pour l’occasion. C’est dire la démesure de l’œuvre à l’affiche, la nature de l’événement et la volonté des Chorégies de marquer un nouveau grand coup pour les 150 ans du festival. Alors cette soirée d’anniversaire était-elle à la hauteur du caractère exceptionnel de cette trop rare 8ème symphonie ?

Il y avait de quoi être optimiste, il est vrai que cette édition 2019 des Chorégies est pour le moment un très bon cru. Après le très réussi « Guillaume Tell » et la magnifique Nuit Espagnole en compagnie de Placido Domingo, nos espérances étaient donc grandes. D’autant que pour nous Mahler est un compositeur à part, un « vieux compagnon de route », toujours là quand il le fallait dans notre vie. Nous avons tous un chanteur ou un artiste fétiche ; pour nous c’est le grand Gustav. Pour bénéficier d’une écoute vraiment impartiale et d’un regard neuf durant ce concert nous avons mis de côté pendant plusieurs semaines les enregistrements légendaires de Solti, Ozawa, Lenny Bernstein ou Sinopoli ! Quand on est trop familier d’une œuvre, il est parfois difficile de trouver la capacité de se laisser gagner par une nouvelle lecture. D’oser la nouveauté. Heureusement pour nous, Jukka-Pekka Saraste était là !

Le Finlandais fait partie depuis quelques années des chefs à suivre, notamment dans Mahler qui figure en bonne place de son répertoire de prédilection. Sa récente Neuvième symphonie en disque (Label Profil) avec l’orchestre de la WDR de Cologne en est le témoin. Saraste à la baguette, c’est une posture flegmatique, une grande lisibilité dans sa direction et ses intentions mais aussi et surtout un vrai savoir-faire quand il s’agit de dompter les masses sonores d’une symphonie comme la 8ème. Élégante et puissante, sa battue est très photogénique... cela tombe bien le concert était filmé pour la télévision publique française !

Vous l’avez compris nous avons apprécié à sa juste valeur la performance du natif d’Heinola. En menant sa barque en moins d’une heure et vingt minutes, Saraste est dans les temps d’un Georg Solti ou d’un Seiji Ozawa, ce qui est le gage d’une prestation soutenue, tout en contrôle mais surtout pas précipitée. Nous aimons notre Mahler au shaker mais pas à la cuillère !

Pour préciser notre propos revenons sur la genèse de l’œuvre. Mille exécutants, c’est l’effectif théoriquement nécessaire pour jouer cette symphonie de tous les excès, d’où son surnom apocryphe « des milles » car jamais validé par le compositeur. Sa composition remonte à l’été 1906. Tout prend forme dans la légendaire « cabane » de Maiernigg où s’enferme Mahler pour travailler. La création de la symphonie par Mahler en personne, le 12 septembre 1910 à Munich (en présence de Clémenceau…) fut un triomphe. 

La partition est divisée en deux parties (à l’origine quatre mouvements). C’est une véritable poupée russe symphonique. Au "Veni Creator Spiritus" (en latin) qui amorce l’œuvre, la seconde scène du Faust de Goethe vient comme une sorte de réponse. Chaque partie est une symphonie dans la symphonie. Le final sonne comme une synthèse de ces éléments. Ce moment de bravoure et d’une rare émotion nous plonge dans un autre final, celui de la Seconde Symphonie dite "Résurrection ". Quelle force tellurique ! Nous en avons encore la chair de poule. La réunion des chœurs de Radio France, du Philharmonique de Munich et de la Maîtrise de Radio France, c’est quelque chose et le mot est faible pour décrire nos sentiments pendant ces 120 minutes. 

A côté de ce chœur gigantesque, les solistes au nombre de huit : 3 sopranos, 2 contraltos, 1 ténor, 1 baryton et 1 basse. Tous se répartissent les rôles dont nous vous épargnerons l’interminable nomenclature. Pour les hommes, la dimension dynamique et pour les femmes, un versant plus contemplatif de la partition. Le chef qui se lance à l’assaut d’une telle montagne symphonie doit déployer des trésors de précision et d’autorité sur ses troupes sinon c’est le barnum assuré ! Dieu merci, Saraste est efficace dans cet exercice. Malgré quelques baisses de tension, sa lecture se veut grandiose. Il parvient à sauvegarder les vertus cardinales de la huitième : humanité, tendresse mais aussi violence et émotion. Un déluge sonore s’abat sur le public qui en redemande. 

Mention spéciale bien sûr aux excellents chœurs cités plus haut mais aussi à l’orchestre d’un soir composé d’éléments du Philharmonique de Radio France et de l’ONF (Orchestre National de France). Tout n’était pas parfait mais qu’importe, la prouesse symphonique l’emporte !

Nous garderons un bon souvenir des solistes mais pas impérissable. Meagan Miller (Magna Peccatrix), Ricarda Merbeth (Una poenitentium), Eleonore Marguerre (Mater gloriosa) et Claudia Mahnke (Mulier Samaritana) sont au rendez-vous mais sans soulever notre enthousiasme. Nous apprécions l’aisance et la stature de Gerhild Romberger en Maria Aegyptica. La vraie satisfaction vient plutôt des garçons avec Daniel Boaz en Pater ecstaticus, l’excellent Nikolaï Schukoff en Doctor Marianus. Quel talent et quelle présence ! On sent son énergie et sa joie de chanter pour le public. Un vrai plaisir à voir sur scène. 

Et que dire de la participation en Pater profondus du baryton-basse allemand Albert Dohmen. Wagnérien exceptionnel, on sent le métier et la noblesse du propos. Avec ses faux airs de Curd Jürgens (la référence, cela parlera aux plus anciens ou aux cinéphiles) il en impose à tout le monde.

Nous conclurons en évoquant Nietzsche : « A-t-on remarqué à quel point la musique rend l’esprit libre ? Donne des ailes aux pensées ? Que, plus on devient musicien, plus on devient philosophe ? ». Difficile de savoir après ce concert si nous sommes un peu plus philosophe, mais libre et plein d’idées et d’émotions, c’est une certitude ! 

Théâtre antique d’Orange, Lundi 29 juillet 2019

Crédits photographiques : C Gromelle

Bertrand Balmitgere

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