Philippe Leroux « L’annonce faite à Marie » au Chatelet

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Une leçon de liberté !…Raphaèle Fleury, Célie Pauthe, et Philippe Leroux sont alignés en bord de scène, à l’issue de la représentation au Théâtre du Châtelet en ce dimanche après-midi. Encore sonné par ce que je viens de voir et d’entendre, j’écoute cet échange avec le public, espérant déceler les secrets d’une si magistrale collaboration. Mais c’est bel et bien la sincérité, la convivialité, le travail rigoureux, et une pointe d’insoumission qui a nourri ce trio. Paul Claudel est ici bien plus qu’adapté, il infuse l’œuvre, comme s’ils avaient travaillé à quatre. 

Philippe Leroux ! Plus de vingt ans après l’avoir rencontré en masterclass, je retrouve intacts le calme, l’humilité, et l’élégante discrétion qui le caractérisent et lui font dompter la complexité avec grâce dans la moindre de ses notes. Et quand il nous affirme avec humour qu’il n’a juste eu qu’à se laisser porter par la qualité de la dramaturgie pour adapter un auteur si musical, je le crois, mais sans être dupe de la difficulté extrême d’entretenir à trois cerveaux, ce bel équilibre. 

Commandée et créée en 2022 par l’Opéra d’Angers Nantes, en coproduction avec l’Opéra de Rennes et l’IRCAM, « L’annonce faite à Marie » est ici reprise avec les mêmes interprètes, Raphaële Kennedy (Violaine), Sophia Burgos (Mara), Els Janssens (Elisabeth), Marc Scoffoni (Anne), Charles Rice (Jacques), Vincent Bouchot (Pierre). Les solistes de l’ensemble intercontemporain sont sous la direction d’Ariane Matiakh.

La liberté commence d’abord avec le livret de Raphaèle Fleury, qui a pressenti presque physiquement le pouvoir d’élagage et le rôle de guide qu’aurait la musique de Leroux sur le texte originel. 

Si elle a épuré la pièce, elle a pris soin d’en conserver les étapes dramaturgiques : le baiser, la lèpre, l’abandon, la résurrection, le meurtre, le pardon. Cette réduction permet à la musique d’occuper sa place de révélateur d’inconscient avec un naturel et une fluidité narrative peu coutumière des opéras contemporains. 

Deux registres se présentent à nous : celui de la narration pure, avec le texte de Claudel, très respecté, et puis son miroir déformant, avec un texte plus déconstruit, fait de bégaiements, d’onomatopées, d’une pluie de mots épars dans lequel la syntaxe a disparu. Ce dernier registre donne immédiatement une distance qui commente l’action, parfois avec légèreté, mais sans jamais nous sortir du tragique ou de l’intensité de ce qui est dit. La partie électronique fait entendre, entre autres, la voix de Paul Claudel : commentaires, entretiens, et même un passage chanté ainsi que des extraits de répétitions avec les acteurs de l’époque, anticipant ou répétant en ombre portée les paroles des chanteurs. Leroux a eu recours à la technologie (pré-IA, nous sommes en 2022) de synthèse de l’IRCAM pour faire dire à Claudel, les phrases qu’il aurait pu dire. 

Le retour éclatant de Evgeny Kissin

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Nous avons eu le privilège de découvrir Evgeny Kissin au Festival de Menton en août 1990.
Le public français découvrait alors l’un des phénomènes pianistiques de sa génération, quelques mois avant que sa carrière internationale ne prenne un essor fulgurant.

Il semblait venir d’une autre planète, isolé du monde, ne vivant que pour et par la musique.
Musicien exceptionnel, doté d’un niveau d’interprétation unique, il maîtrise comme nul autre les difficultés techniques pour mettre à nu le drame et la noblesse de ses programmes. Chaque concert est une fête, frôlant la perfection. Pendant près de vingt-cinq ans, il atteint l’Everest du piano.

Après plusieurs décennies, on a toutefois pu percevoir un certain tassement de l’inspiration, moins libre, moins aventureuse. Alors même qu’il entreprenait un impressionnant travail sur lui-même — récitant et écrivant des poèmes en yiddish, améliorant ainsi ses problèmes d’élocution —, son génie musical semblait, par moments, se retirer.

Le récital de cette année marque un retour éclatant : Kissin y retrouve une autorité et une intensité qui le replacent parmi les tout grands.

Dans la Sonate n° 7 de Beethoven, il est tout simplement stupéfiant. Il crée un univers nouveau par sa sonorité et son incroyable maîtrise du rythme. Véritable vecteur spirituel, il parvient à susciter dans l’esprit de l’auditeur les sensations les plus élevées, selon un ordre unique de sentiment et de raison. Son interprétation relève de la transcendance, de la nécessité musicale, et constitue une source d’inspiration grandiose.

Première mondiale pour Morgiane, d’Edmond Dédé, premier opéra afro-américain

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Edmond Dédé (1827-1901) : Morgiane ou Le Sultan d’Ispahan, opéra en quatre actes. Mary Elizabeth Williams (Morgiane), Kenneth Kellogg (Kourouschah), Nicole Cabell (Amine), Joshua Conyers (Hagi Hassan), Chauncey Packer (Ali), Jonathan Woody (Beher) ; OpéraCréole Ensemble ; Opéra Lafayette Orchestra, direction Patrick Dupré Quigley. 2025. Notice en anglais. Livret en français avec traduction anglaise. 142’ 56’’. Un album de deux CD Delos DE3628. 

L’orgue restauré de Notre-Dame : un Phénix magistralement enfourché par Vincent Dubois

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Eternal Notre-Dame. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750), Charles-Marie Widor (1844-1937), César Franck (1822-1890), Louis Vierne (1870-1937), Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Maurice Ravel (1875-1937), Pierre Cochereau (1924-1984), Claude-Bénigne Balbastre (1724-1799). Vincent Dubois, orgue. Gilles Rancitelli, percussion. Livret en français, anglais, allemand. Février 2025. 84’06’’. Warner 5021732818843

Voyage romantique entre Rachmaninov et Rott à la Philharmonie de Luxembourg

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Ce vendredi 6 février, le Luxembourg Philharmonic se produit à la Philharmonie de la capitale luxembourgeoise sous la direction du chef d’orchestre estonien Paavo Järvi. Deux œuvres sont au programme de la soirée : la Rhapsodie sur un thème de Paganini, op. 43 de Rachmaninov, et la Première Symphonie en mi majeur de Hans Rott. Le pianiste canadien Bruce Liu est le soliste invité.

Le concert s’ouvre avec la Rhapsodie sur un thème de Paganini, op. 43 de Rachmaninov, cycle de 24 variations inspirées du dernier thème des célèbres 24 Caprices pour violon seul, op. 1 de Paganini. Bruce Liu livre une très belle prestation, pleine de caractère et riche en nuances. Il allie virtuosité — la quinzième variation se révèle particulièrement impressionnante — et grande maîtrise musicale. Malgré quelques petites hésitations, l’orchestre se montre attentif au soliste dans une œuvre exigeant concentration et précision. Paavo Järvi assure avec clarté et musicalité le lien entre le piano et l’orchestre dans cette partition complexe. En bis, Bruce Liu propose une excellente version de la Fantaisie-Impromptu en do dièse mineur de Chopin, virtuose dans les sections externes et d’une grande expressivité dans la partie centrale.

Carlo Païta, l’étoffe du héros

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie n°40 en sol majeur ; Richard Strauss (1864-1949) : Ein Heldenleben. Grand orchestre symphonique de la RTB-BRT, direction :  Carlo Païta. 1968 et 1969. LIvret en français et anglais. 72’20’’. Le Palais des Dégustateurs PDD050. 

Une « Boesmans Wave » déferle sur Bruxelles

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Décédé à Bruxelles le 10 avril 2022, Philippe Boesmans aurait eu 90 ans le 17 Mai prochain. L’occasion de faire le point sur l’apport et la personnalité de celui qui demeure incontestablement le plus passionnant compositeur belge de l’après-guerre. Pour l’occasion, un solide quarteron de ses fidèles s’est rassemblé pour organiser ce qu’ils appellent eux même la « Boesmans Wave ». Une sacrée vague aussi riche que le jeu des marées tant ce compositeur a su habiter les facettes les plus diverses de l’activité de compositeur avec ce souci constant de faire quelque chose de nouveau dans la recherche du beau. Non pas comme le témoignage d’une avant-garde conquérante, une dialectique qu’il récusait régulièrement, non sans humour, : le concept d’ avant-garde ne m’intéresse pas. Après tout, je ne suis pas un militaire moi ! La modernité, elle, le passionnait : créer des choses nouvelles avec l’objectif de servir une beauté en constante mutation dont il allait chercher les ressorts dans la grande variété de son travail d’écriture, dans les œuvres en elles-mêmes bien sûr mais aussi dans les traces que laissaient en lui les restes d’un travail accompli qui fournissaient alors le matériau de nouveaux développements.

C’est ainsi que son œuvre demeure un impressionnant jeux de marées, toujours fondamentales mais toujours rénovées.

Un hommage chaleureux à Victor Aviat, trop tôt disparu

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Victor Aviat. Un portrait. Robert Schumann (1810-1856) : Trois Romances op. 94 ; Fantasiestücke op. 73 ; Fünf Stücke im Volkston op. 102 ; Adagio et Allegro en la bémol majeur op. 70 ; Abendlied op. 85 n° 12. Victor Aviat (1982-2025) : 17 chansons. Victor Aviat, hautbois, hautbois d’amour, piano et chant ; Kim Barbier, piano ; Bruno Delepelaire, violoncelle ; Zoltán Szöke, cor ; Naomi Shaham, contrebasse. 2024. Notice en français et en anglais. Textes des chansons avec traduction anglaise. 120’ 30’’. Un coffret de deux CD Alpha 1232.