Don Giovanni chez les Atrides

par

Comme Tintin ou Astérix, Don Juan se joue des frontières de l’espace et du temps. Le voici transporté chez les Tragiques grecs par le metteur en scène Ivo van Hove.

L’air est raréfié, la ligne décantée, les enjeux à nu, laissant la musique déployer ses ambiguïtés, prise sous les feux croisés d’éclairages  subtils. Ocres ou aveuglants, ponctués de couleurs parcimonieuses, la lumière découpe des espaces architecturés transposés aux dimensions de la salle. Teintes méditerranéennes également qui évoquent l’esthétique des ruines grecques, comme celle des villas de Palladio rejoignant l’engouement du 18e siècle pour l’italie néo-antique (déjà présent chez Joseph Losey). Les costumes -au sens premier- se dépouillent également de toute anecdote. Fourreaux, escarpins, font place aux masques, à quelques uniformes et robes d’époques posées sur des mannequins (fin du I) et à l’arrivée de l’orchestre de scène.

Certes, les notes de programme font allusion à la lutte des classes, au féminisme -dans sa correspondance Mozart lui-même met en garde sa jeune épouse contre le cynisme de la noblesse viennoise…- mais les spectres antiques suggérés par la direction d’acteur ouvrent sur une autre tragédie. Souterraine, cette dernière se joue dans la partition. Elle apparaît rarement au grand jour et seul le travail scénique la rend aussi perceptible.

A Genève, le Mozart de Mitsuko Uchida   

par

Pour la première fois, le Service culturel Migros invite la pianiste japonaise Mitsuko Uchida, fille de diplomates, qui a passé son adolescence à Vienne pour y faire ses études musicales. Dès le début des années quatre-vingts, elle s’impose comme une grande interprète de Mozart ; et depuis deux décennies, elle s’ingénie à diriger de son piano ses concerti, avec les résultats à demi-convaincants qu’occasionne cette pratique adoptée par un très grand nombre de solistes. Néanmoins, tel  est le cas pour les trois concerts donnés à Berne, Genève et Zurich où elle dialogue avec le Mahler Chamber Orchestra.

Dans le 23e Concerto en la majeur K.488, elle développe l’introduction en un esprit chambriste qui lui fait rechercher les contrastes d’éclairage. Le solo donne l’impression de se fondre dans le tutti, car les instruments à vent produisent un son trop grand. Il faut en arriver à la cadenza pour percevoir le jeu perlé d’une artiste qui s’écoute beaucoup lors de l’enchaînement des traits de virtuosité. Dans l’Adagio, elle cultive en profondeur le ton de la confidence susurrée à fleur de clavier, contrastant avec le Final exubérant qui produit un effet immédiat sur le public.

Malmené par la mise en scène, Rameau est sauvé par l’interprétation

par

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Hippolyte et Aricie, tragédie lyrique en cinq actes. Reinoud Van Mechelen (Hippolyte), Elsa Benoit (Aricie), Sylvie Brunet-Grupposo (Phèdre), Stéphane Degout (Thésée), Séraphine Cotrez (Œnone), Arnaud Richard (Neptune/Pluton), Eugénie Lefebvre (Diane), Lea Desandre (Prêtresse de Diane/Chasseresse/Matelote/Bergère), Edwin Fardini (Tisiphone), etc. ; Chœurs et Orchestre Pygmalion, direction Raphaël Pichon. 2020. Notice et synopsis en français et en anglais. Sous-titres en français, en anglais, en allemand, en japonais et en coréen. 140.00. Un DVD Naxos 2. 110707. Disponible en Blu Ray.

Josquin à l’Espagnole, Josquin à l’Italienne : trois nouvelles parutions

par

The Josquin Songbook. Josquin Desprez (c1450-1521) : Nymphes, nappés ; Circumdederunt me ; Praeter rerum seriem ; Kyrie de Missa Fortuna Desperata ; Mille Regretz ; Credo de Missa L’Homme armé (extrait) ; Pater Noster ; Ave Maria ; Stabat Mater dolorosa ; O intemerata Virgo de Vultum tuum deprecabuntur ; Nymphes des bois. Cristóbal de Morales (c1500-1553) : Benedictus de Missa Mille Regretz. Francisco de Peñalosa (1470-1528) : Kyrie de Missa Adieu mes amours. María Cristina Kiehr, soprano. Jonatan Alvarado, ténor. Ariel Abramovich, vihuela. Livret en anglais, espagnol, français, allemand ; paroles en langue originale et traduction anglaise. Mai 2021. TT 58’55. Glossa GCD 923529

In Principio. De nativitate Jesu Christi. Josquin Desprez (c1455-1521) : Liber generationis Jesu Christi ; Missus est Gabriel angelus ; O Virgo virginum ; In principio erat Verbum ; Praeter rerum seriem ; O admirabile commercium ; Quando natus est ; Rubum quem viderat Moyses ; Germinavit radix Jesse ; Ecce Maria genuit ; Factum est autem. De Labyrintho Musica della Rinascenza, dir. Walter Testolin. Livret en italien et anglais ; livret des paroles chantées en latin, traduction bilingue. Juillet 2020. TT 76’38. Baryton DL001/21

Giosquino. Josquin Desprez in Italia. Josquin Desprez (c1452-1521) : Missa Hercules Dux Ferrariae ; Praeter rerum seriem ; Tu solus qui facis mirabilia ; Fortuna d’un gran tempo ; O Virgo prudentissima ; Inviolata, integra et casta (a 5 & a 12) ; La Bernardina ; Salve Regina ; Huc me sydereo. Odhecaton, dir. Paolo Da Col. The Gesualdo Six. La Reverdie. La Pifarescha. Livret en anglais, français et italien ; livret des paroles chantées en latin, traduction trilingue. Octobre 2020. TT 77’06. Arcana A489

Portrait croisé du répertoire instrumental et liturgique de Diego Ortiz

par

Caleidoscopio. Diego Ortiz (c1510-c1570) : pièces extraites du Trattado de Glosas ; Motets extraits du Musices Liber Primus. Juan del Encina (1468-1529) : Ay triste que vengo. Antonio de Cabezón (c1510-1566) : Pavana con su glosa ; Diferencias sobre la Pavana Italiana ; Diferencias sobre el Canto del Caballero. Pedro Hernández de Tordesillas (fl 1499-1520) : Franceses ¿por qué rrasón fuistes de Ruysellón ? Hernando de Cabezón (1541-1602) : Dulce Memoriae. Francesco Millán (fl début XVIe siècle) : Dulce y triste memoria. Jacques Arcadelt (1507-1568) : O felici occhi miei. Francisco Guerrero (1528-1599) : Ojos claros serenos. Ginés de Morata (fl XVIe siècle) : Ojos que ya no veis. Rodrigo de Ceballos (c1525-1581) : Ojos hermosos bellos. Francesco Santa Crocce detto Patavino (c1487-1556) : Un cavalier de Spagna. Anonymes : Ay de mi qu’en tierra ajena ; Aquel cavallero madre ; Yéndome y viniendo me fui enamorando. Comet Musicke. Francisco Mañalich, ténor, viole de gambe. Marie Favier, contralto. Aude-Marie Piloz, viole de gambe, superius. Camille Rancière, vihuela de arco, lira de braccio, basse. Cyrille Métivier, cornet, vihuela de arco, contralto. François Joron, ténor. Sarah Lefeuvre, superius, flûte douce. Jan Jeroen Bredewold, basse. Daniela Maltrain, vihuela de arco, superius. Patrick Wilbart, serpent, basse. Laurent Sauron, percussion. Livret en français, espagnol, anglais, breton ; paroles en langue originale et traduction française. 2021. TT 52’14 + 50’17. Éditions Son an ero 18

Jordi Savall illumine La Création de Haydn

par

Joseph Haydn (1732-1809) : La Création, oratorio. Yeree Suh (Gabriel et Ève), soprano ; Tilman Lichdi (Uriel), ténor ; Matthias Winckhler (Raphaël et Adam), baryton ; La Cappella Reial de Catalunya ; Le Concert des Nations, direction Jordi Savall. 2021. Notice en français, en anglais, en espagnol, en catalan, en allemand et en italien. Texte original en allemand, avec traductions dans les mêmes langues. 103.20. Un album de deux SACD Alia Vox AVSA9945.

Korneel Bernolet, seul à seul avec son Dulcken de 1747 : dialogue privilégié

par

Grand Tour. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Concerto de Judas Maccabaeus HWV 305a/b. Antoine & Jean-Baptiste Forqueray (1671-1745 / 1699-1782) : Première Suite de Pièces de Viole, mises en Pièces de Clavecin. Josse Boutmy (1697-1779) : Troisième et Cinquième Suites de Pièces de clavecin. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Ricercar a 3 de Das Musikalische Opfer, BWV 1079. 

Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonates en fa mineur K. 238-239. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : La Dauphine. Korneel Bernolet, clavecin. Octobre 2020. Livret en anglais, allemand et français. TT 80’12. Ramée RAM2009

Karel Ančerl en perspective 

par

Le label Supraphon édite un coffret essentiel qui propose des enregistrements du grand chef d’orchestre Karel Ančerl. Crescendo Magazine rencontre Matouš Vlčinský, producteur pour le label tchèque et cheville ouvrière de ce coffret. Une occasion de revenir sur la place de cet immense musicien dans la postérité.  

Que représente pour vous Karel Ančerl dans l’histoire de la musique tchèque et dans l’histoire de l’école de direction tchèque ?

Karel Ančerl est surtout connu aujourd’hui comme le chef d’orchestre qui a enchaîné sur le travail de Václav Talich à la Philharmonie tchèque ; par ailleurs il avait  été l’élève entre autres de Talich. Ančerl a été nommé chef de la Philharmonie tchèque en 1950 et est resté à ce poste 18 ans. Il a réussi à lui faire rejoindre les meilleurs orchestres du monde et à lui ouvrir la porte des plus grandes salles de concert mondiales. Mais il a aussi élargi considérablement le répertoire de la Philharmonie ; le centre de gravité du répertoire de Talich, c’était Dvořák, Smetana, Suk et Janáček, avec des incursions occasionnelles dans le classicisme tchèque et européen. Ančerl s’orientait de façon naturelle vers le XXe siècle, souvent vers l’œuvre de compositeurs vivants, tchèques et du monde entier. Il a fait entrer au répertoire Schönberg, Ravel, Bartók, Stravinsky, Prokofiev, Honegger, Hindemith, Britten, etc. Et pour ce qui est des compositeurs tchèques, outre la génération plus âgée (Suk, Novák), il mettait souvent et volontiers au programme les œuvres de Bohuslav Martinů, Miloslav Kabeláč, Jaroslav Ježek et d’autres contemporains.

Mais il faut mentionner déjà les années d’avant-guerre : dans les années 1930, Ančerl s’est établi dans le contexte européen comme un spécialiste de musique contemporaine. À Munich, il assistait Hermann Scherchen pour préparer la production de l’opéra en quarts de ton de La Mère de Hába. Des invitations à des festivals de musique contemporaine n’ont pas tardé à suivre : à Vienne, à Paris, Amsterdam, Strasbourg et Barcelone. Si j’essaie de résumer : Karel Ančerl a ouvert la Philharmonie tchèque à la production musicale mondiale et il a contribué à faire découvrir la musique tchèque aux meilleurs orchestres mondiaux. Avec l’ère Talich, celle d’Ančerl dans l’histoire de la Philharmonie tchèque est sans conteste la période où l’orchestre connaît l’évolution qualitative la plus franche.