Le Quatuor Belcea et Barbara Hannigan : sensibilité, synergie, intelligence

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Deux parties pour ce concert du Quatuor Belcea : la première seul, et la seconde avec la chanteuse Barbara Hannigan.

Cela commence avec les Cinq Mouvements pour quatuor à cordes op. 5 d’Anton Webern, une œuvre charnière de 1909 : la concision n’est pas encore aussi radicale que par la suite, mais avec des durées moyennes de deux minutes par mouvement, il y a déjà une concentration des événements musicaux que l’on ne peut plus qualifier de « post-romantique ». Le dernier est indiqué In zarter Bewegung, c'est-à-dire « Dans un mouvement tendre ». C’est bien la tendresse qui caractérise cette interprétation, où chaque note est chargée d’une sensibilité toujours renouvelée, mais jamais débordante.

Effet saisissant : l’enchaînement avec le Quatuor à cordes N° 19 en ut majeur K 465 de Mozart, dit « des dissonances », précisément en raison de son début qui a fait couler tant d’encre, cet Adagio tellement surprenant harmoniquement que des théoriciens ont cru devoir apporter des corrections. Qui sait combien de temps certains spectateurs, qui ne connaitraient pas bien cette œuvre de Mozart, auront mis à réaliser que ce n’était plus Webern qu’ils entendaient ? Car même sans exacerber, dans leur jeu, la modernité de l’écriture de Mozart dans ce début venu d’ailleurs, le Quatuor Belcea nous maintient, pendant toute cette introduction, dans ce début de XXe siècle où la tonalité vacille. Mozart, précurseur de Webern ? Sans doute pas, tout de même ! Mais donner à entendre Mozart après Webern, apporte indiscutablement un éclairage nouveau. Si la suite est plus conforme à ce que nous attendons de l’écriture d’une œuvre en 1785, nous restons cependant émerveillés de la profusion d’idées, qui empêche toute routine de s’installer.

Le Printemps des Arts : entre utopie, jeu et vertige

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Hériter, transformer : le pari Monnet

Né de l’impulsion de la Princesse Grace, qui souhaitait faire de Monaco un carrefour artistique international, le Printemps des Arts de Monte-Carlo poursuit depuis plus de quarante ans une aventure culturelle aujourd’hui placée sous la présidence de Caroline de Monaco.

Le compositeur Bruno Mantovani en assure la direction artistique depuis 2022. Cette édition, intitulée « Utopie – Opus 1 », marque une volonté de redéfinir en profondeur l’identité du festival. Le pari est celui de l’exigence et de la curiosité, une orientation cohérente qui porte déjà ses fruits avec des salles combles dès le premier week-end.

Plusieurs nouveautés sont à signaler cette année : l’absence d’orchestres symphoniques internationaux et de stars hypermédiatisées. À la place, des musiciens de tout premier ordre, intègres et passionnés, sont au service d’un programme très varié. Le prix des billets a été fixé à 20 euros par concert, avec la gratuité pour les moins de 25 ans.

Après une ouverture consacrée aux madrigaux de Claudio Monteverdi et Carlo Gesualdo, le premier concert symphonique a offert un aperçu plus large des ambitions du festival. À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Pascal Rophé a confirmé son affinité avec les répertoires du XXe siècle, déjà remarquée l’an passé avec le BBC Symphony Orchestra.

Jean-Frédéric Neuburger, pianiste inclassable, brille aussi bien dans le grand répertoire romantique que dans la création contemporaine. Il aura le bonheur d’être entendu lors de quatre concerts, où chacune des facettes de son immense talent sera dévoilée.

Marc Monnet, directeur artistique du Printemps des Arts de 2003 à 2021, a été chargé de composer un concerto pour piano pour cette édition, sans doute le moment le plus attendu de la soirée. Le compositeur signe ici une œuvre étonnamment accessible au regard de son esthétique habituelle. En adoptant une forme tripartite avec cadence soliste, Monnet semble jouer avec les codes du concerto classique plus qu’il ne les subvertit réellement. L’écriture orchestrale, riche en trouvailles — second piano en miroir, présence d’un didgeridoo, textures percussives — crée un univers sonore foisonnant, parfois au risque de la dispersion.

Dans ce contexte, Jean-Frédéric Neuburger s’impose comme le véritable centre de gravité de l’œuvre : son engagement, sa clarté de jeu et sa capacité à structurer le discours lui confèrent sa cohérence et sa force expressive. Il déploie des effets éblouissants, vibrants et profondément émouvants. On peut espérer que le concert aura été enregistré dans son intégralité et pourra être diffusé.

Festival de Lanaudière 2026 : Une 49e édition entre faste et nature

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L'excellent Festival de Lanaudière, leader nord-américain en musique classique fondé en 1978 , a dévoilé la programmation de sa saison 2026 qui se déploiera du 3 juillet au 2 août. Sous la direction artistique de Renaud Loranger, cette édition propose plus de 25 concerts conçus comme une conversation entre mémoire et imaginaire.

Les grands rendez-vous à l'Amphithéâtre

L'Amphithéâtre Fernand-Lindsay, plus grande salle de concert en plein air au Canada, accueillera 11 concerts majeurs :

  • Ouverture et Gala : Le 4 juillet, Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora présenteront Le Sacre du printemps, accompagnés des chants de gorge inuit de Lydia Etok et Nina Segalowitz.
  • L'excellence baroque : William Christie et Les Arts Florissants célèbrent le Grand Siècle avec un opéra de Marc-Antoine Charpentier le 11 juillet.
  • Rafael Payare et l'Orchestre Symphonique de Montréal : Le directeur musical de l'OSM sera omniprésent, notamment avec la Dixième de Chostakovitch (18 juillet), une Vie de héros de Strauss (31 juillet) et un programme virtuose avec le pianiste Bruce Liu (1er août).
  • Clôture lyrique : Yannick Nézet-Séguin dirigera l'Orchestre Métropolitain pour le Macbeth de Verdi le 2 août, juste avant de porter cette production au Metropolitan Opera.

La reine des neiges de Lucilin

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Il y a du microscopique à l’œuvre dans cette belle et discrète partition de Hans Abrahamsen, qui, depuis sa création à Witten (Allemagne) en 2008 par l’Ensemble Recherche, s’est forgé une place dans la bibliothèque du compositeur copenhagois – il s’inscrit d’abord dans le courant de la nouvelle simplicité (née en réaction à la complexité, perçue comme aride, de l'avant-garde européenne – celle de Darmstadt en particulier), avant de picorer dans la période romantique puis, après une pause de huit ans, de dessiner un style plus personnel, entre rigueur moderniste et économie de moyens, une simplicité toujours travaillée par la complexité.

Schnee pousse cette logique un pas plus loin, avec un dispositif scénique séparant en deux les associations d’instruments (côté jardin : piano 1, violon, alto et violoncelle ; côté cour : piano 2, flûte hautbois et clarinette ; le percussionniste – des surfaces à frotter, des cloches, le gong –, face au chef, se pose en arbitre) et des mouvements (cinq canons, a et b, et 3 intermèdes) qui mobilisent l’un ou l’autre groupe, les deux ou d’autres combinaisons collaboratives – on suit le son comme devant un Wimbledon au ralenti.

Joseph Swensen investit la 9ème de Beethoven à Bordeaux : une spectaculaire Hymne à la Joie

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie no 9 en ré mineur Op. 125. Angélique Boudeville, soprano. Anna Bonitatibus, mezzo-soprano. Mauro Peter, ténor. Florian Boesch, basse. Chœurs d’Angers Nantes Opéra et de l’Opéra National de Bordeaux, dir. Salvatore Caputo, Xavier Ribes. Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Joseph Swensen. 2024. Livret en français, anglais, allemand. 70’41’’. Alpha 1163

A Lausanne, un Orlando à demi convaincant

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Pour la première fois, l’Opéra de Lausanne présente l’un des grands ouvrages de Haendel, Orlando, dramma per musica en trois actes, créé au King’s Theatre de Londres le 27 janvier 1733 avec le castrat Senesino dans le rôle-titre. Inspiré de l’Orlando furioso de l’Arioste, le livret de Carlo Sigismondo Capece narre les vicissitudes du preux chevalier partagé entre ses rêves de gloire et son amour pour Angelica qui, pour sa part, est follement éprise de Medoro, autrefois lié avec Dorinda mais qui s’en est détaché.

Comme l’écrit dans sa ‘Note d’intention’ Mariame Clément qui en réalise la mise en scène : « Encore faut-il croire à ces personnages et s’intéresser à eux, et c’est là toute la difficulté de l’œuvre… Il me semblait donc nécessaire de rapprocher de nous ces chevaliers, cette princesse, cette bergère, d’en faire des personnages en chair et en os, afin que leurs états d’âme nous touchent vraiment, car ces états d’âme constituent la trame même de l’action… Avec Kaspar Glarner, le concepteur des décors et des costumes, nous voulions rendre l’histoire lisible aujourd’hui sans pour autant abandonner la grandeur épique ».

Y sont-ils parvenus ? Au lever de rideau, l’on découvre Orlando, jeune loubard en jean, pris à partie par le mage Zoroastro qui lui parle de sa gloire future en lui faisant revêtir le costume d’un chevalier de l’époque médiévale. Le plateau tournant amène un gigantesque casque et la cotte de mailles qui s’y rattache. Et c’est dans le haut de la visière que s’ouvre une échancrure où le héros peut se confronter à cette Angelica coiffée d’un hennin du XVe siècle qui lui percera le cœur. Lorsqu’est révélé l’intérieur dudit casque, quelle est notre surprise d’y voir un comptoir de bar dont Dorinda est l’aguicheuse tenancière ! Jusque-là, rien de bien méchant, puisque, sans coup férir, l’on passe de la geste héroïque à la réalité d’aujourd’hui. Mais les choses se gâtent dans la seconde partie regroupant la fin de l’acte II et le troisième acte. Comment ne pas rire face à ce check-in d’aéroport où Zoroastro en commissaire d’embarquement   conseille au couple Medoro – Angelica de prendre la fuite, alors qu’Orlando se pelotonne sur le tapis roulant des bagages ? Sa folie délirante le condamnera à un asile psychiatrique où il sera empoigné par deux malabars qui le garrotteront dans une camisole de force, tandis que l’infirmière proprette contrôlera sa tension artérielle. Quel gâchis qui ruine l’une des pages les plus saisissantes écrites par Haendel, page si innovatrice avec ces bribes de récitatif entrecoupant ces ariosi où l’expression d’une douleur insoutenable est lacérée par un rire sardonique et les brusques soubresauts de la déraison !

Voyage musical avec Raphaël Jouan et David Reiland

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Ce samedi 14 mars, le Rotary Club organisait un concert en trois parties à l’Arsenal de Metz.

La soirée a débuté par la courte pièce pour orchestre de la compositrice coréenne Unsuk Chin, Subito con forza. Son ouverture et ses tonalités rappelaient les symphonies de Beethoven,  les musiques de films de Bernard Herrmann pour Hitchcock et les visites de Luciano Berio. Ce fut sans doute la pièce la plus exigeante de ce concert, car il lui fallait, avec ce riche bagage, trouver son chemin jusqu’au cœur des musicophiles.

Plus facile d’approche, la Symphonie n° 92 en sol majeur, dite « Oxford », de Joseph Haydn est une œuvre qui témoigne de l’élégance, de la finesse et de la noblesse du compositeur, tant dans son phrasé que dans ses mélodies et ses harmonies. Il est aisé de lui donner un côté guindé, tant son style, devenu classique avec le temps, a été repris, travaillé et développé à travers les différentes étapes de l’histoire de la musique classique. L’orchestre a frôlé ce danger, confinant parfois à l’ennui, bien que sa marque d’équilibre et de balance entre les pupitres soit demeurée très appréciable. Cette symphonie a permis à certains pupitres, comme celui des cordes graves (violoncelles et contrebasses), les cuivres et les bois, de démontrer leurs talents. On a ainsi pu apprécier la clarté des cors, la fluidité des flûtes, la noblesse des hautbois et des clarinettes.

Des interprètes scandinaves pour souligner la noblesse du violoncelle anglais

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English Cello Works. Sir Edward Elgar (1857-1934) : Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 ; Salut d’amour, op. 12. John Ireland (1879-1962) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur. Frank Bridge (1879-1941) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur, H. 125. Andreas Brantelid, violoncelle ; Bengt Forsberg, piano ; Orchestre royal danois, direction Thomas Søndergård. 2021 et 2024. Notice en anglais. 74.01. Naxos 8.573690. 

Roderick Cox et les belles perspectives de l'Opéra Orchestre National Montpellier

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En s'engageant pour la justice sociale, les politiques culturelles dites « de diversité » n'œuvrent malheureusement pas toujours pour la justesse artistique. L'Opéra Orchestre National Montpellier, lui, n'a pas deux Nords à sa boussole. Le bras (c'est le cas de le dire) armé et figure la plus visible de cette réalité en est son directeur musical, Roderick Cox, 38 ans, Afro-américain à la carrure imposante dont la présence sur le podium affiche une image encore rare en France, mais sans rien sacrifier de ce qu'on est en droit d'attendre d'un (jeune) grand chef à la tête d'une phalange régionale de haut niveau.

Le concert symphonique de ce vendredi soir s'ouvrait avec la Quatrième Symphonie de Ludwig van Beethoven. Une direction claire, très efficace, consciente de tous les reliefs de la partition et qui sut enlever l'orchestre jusqu'à des tempos assez ambitieux dans les dernières pages de l'Allegro ma non troppo final : de quoi ravir le public du Corum de Montpellier, très rempli malgré son impressionnante jauge. Un public plutôt jeune et actif (60% de moins de 60 ans) renouvelé en profondeur depuis dix ans par la politique d'ouverture tous azimuts de sa directrice, Valérie Chevalier, qui ne recule devant rien pour faire franchir les portes de l'Opéra Comédie et de l'Opéra Berlioz aux Montpelliérains : diversification du répertoire tant pour le symphonique que l'opéra, mais aussi diversification des formats avec des concerts immersifs plaçant le public au milieu de l'orchestre éclaté dans la salle, des séances after-work à 19h pour les travailleurs, à l'heure du goûter pour les Ehpad, le week-end pour les enfants... il y a un même un service de garderie sur place pour certains concerts : avis aux jeunes parents ! Dans des géométries instrumentales plus réduites la programmation propose aussi des séances pour les bébés, des séances de yoga accompagné en musique et une panoplie de concerts de musique de chambre. Et pour que les murs de la salle de concert n'aient plus rien d'intimidant, des jeux de piste et autres escape games dans les sous-sols de l'Opéra Comédie sont même proposés. Avec 450 évènements par an il y en a pour tous les goûts : plus aucune excuse pour ne pas venir !