Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

 À Genève, un Orchestre de Birmingham décevant

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Pour achever sa saison 2018-2019, le Service Culturel Migros invite le City of Birmingham Symphony Orchestra sous la conduite de sa cheffe artistique, la Lituanienne Mirga Gražinytė-Tyla, jeune artiste de trente-deux ans qui, en dix ans de carrière, a accumulé les distinctions et les charges, puisqu’elle a été assistante au Los Angeles Philharmonic avant de prendre la direction artistique du Landestheater de Salzbourg.

D’emblée, s’impose une constatation : pour qui a connu cette formation dans les années quatre-vingts, au moment où Simon Rattle en était le titulaire, sa sonorité s’est totalement transformée ; car le nombre de jeunes éléments qui en constituent les pupitres recherchent une dynamique extrême, quitte à mettre en péril la cohérence de l’ensemble. Cela est particulièrement dangereux lorsque le programme comporte l’une des grandes symphonies du répertoire, la Deuxième en ré majeur op.73 de Johannes Brahms. Pris à tempo lent, l’Allegro non troppo met en exergue la faiblesse des cuivres, avec des cors plantant des ‘pains’ sur un tutti des violons plutôt râpeux qu’adoucira la phalange des cordes graves. La baguette de Mirga Gražinytė-Tyla  s’efforce de susciter les contrastes de phrasé afin de développer un cantabile sous l’omniprésence de bois et cuivres, peu enclins à la nuance. Il faut parvenir au ‘ländler’ de l’Allegretto grazioso pour que se profile un équilibre entre les pupitres, précaire puisque rapidement englouti  par le finale, opposant exagérément les blocs sonores.

Clara Inglese chante Ophélie

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Dans le flot incessant et pléthorique des nouveautés, rares sont celles qui sortent foncièrement du lot en attirant l’esprit ! Dans ce cadre, cet album Cyprès intitulé “Ophelia | songs of exile” séduit par sa pertinence éditoriale et ses hautes qualités musicales. Mêlant répertoire et création, il dresse un portrait d’Ophélie, personnage de la tragédie d’Hamlet de Shakespeare. Crescendo Magazine rencontre la soprano Clara Inglese, l’initiatrice de cet album.     

Ce disque est consacré au personnage d’Ophélie. Qu’est-ce que ce personnage mythique de la littérature vous inspire ? Pourquoi lui consacrer un disque ?

Ophélie m’inspire une sorte d’immense quête d’identité ; la quête d’une identité féminine, du sentiment amoureux et de la mort. Ces rapports entre l’amour et la mort sont au coeur de la tragédie d’Hamlet.

Mon rapport à Ophélie est une longue histoire qui se développe dans le temps. J’ai étudié la philologie romane à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Lors d’un cours sur la philosophie de littérature, le professeur faisait étudier Hamlet et lorsqu’il a abordé le personnage d’Ophélie dans une perspective existentielle, j’ai été tétanisée ! C’était un choc artistique et émotionnel et j’ai été hypnotisée et captivée par sa découverte. À l’époque, je suivais des cours de chant, mais alors sans perspective de faire une carrière musicale, et je me suis dit qu’un jour je ferais quelque chose autour d’Ophélie. Au fur et à mesure de mes études musicales, j’ai abordé le répertoire qui l’évoquait avec des lieder de Richard Strauss ou Dmitri Chostakovitch. Année après année, je me suis confortée dans la perspective de développer ce projet. 15 ans après ma découverte du personnage, ce disque s’est concrétisé !

Mahler, nouvelle édition chez Breitkopf & Härtel

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 À l’occasion des célébrations de ses 300 ans, la prestigieuse maison Breitkopf & Härtel de Leipzig offre aux musiciens un cadeau de choix : rien moins qu’une nouvelle édition critique des symphonies de Gustav Mahler ! La Symphonie n°1 et le mouvement “Blumine” sont naturellement les premières étapes de ce projet d’envergure. Christian Rudolf Riedel, collaborateur de Breitkopf & Härtel et responsable éditorial, nous entretient de ce projet exceptionnel.

 Pour quelles raisons lancez-vous une nouvelle édition des symphonies de Mahler?

Il y a de nombreuses raisons. L’une d’entre elles réside dans les plaintes fréquentes au sujet des matériels d’orchestre qui ne sont plus à jour ou mauvais. Les éditions existantes ont été publiées par différents éditeurs, chacun suivant le propre style de son entreprise. Dès lors, cela nous a fait songer à l’opportunité d’offrir à la vente des matériels d’orchestre de qualité.

 Mais la raison principale, c’était notre souhait d’une sorte de "réconciliation historique” pour laquelle il faut se plonger dans le passé. Vers la fin du XIXe siècle, Gustav Mahler était déjà un chef d'orchestre d'opéra réputé. et il collavborair à l'Opéra de Leipzig. Il avait finalisé son travail de complétion de l’opéra inachevé Die drei Pintos de Carl-Maria von Weber. Il approcha alors Breitkopf & Härtel en 1896, pour publier ses Symphonies n°1 et n°2. Mahler était recommandé par de hautes personnalités musicales telles que le chef d’orchestre Arthur Nikisch et le musicologue Hermann Kretzschmar, mais Oskar von Hase, directeur des éditions Breitkopf & Härtel, refusa. Le risque financier à assumer pour l’édition de deux vastes symphonies d'un jeune compositeur alors inconnu était trop grand. D’autant que ces symphonies avaient plus ou moins échoué à séduire le public lors de leur création et qu’elles n'avaient guère de chance d’être reprogrammées. C’était une décision pragmatique et compréhensible, même si la musique alors contemporaine intéressait l’éditeur qui avait dans son écurie éditoriale Sibelius et Busoni. Mais ce refus a conduit Mahler à se tourner vers d'autres maisons d’édition à Leipzig puis vers des éditeurs viennois qui ont finalement accepté. Cependant, il faut rappeler que l’accord des éditeurs viennois n’a été rendu possible que grâce aux efforts de l'influent musicologue Guido Adler qui était un ami proche de Mahler, lorsqu'il lui a obtenu une subvention de la “Gesellschaft zur Förderung deutscher Wissenschaft, Kunst und Literatur in Böhmen” (Société pour la Promotion de la Science, L'Art et la Littérature allemande en Bohême) pour couvrir les importants frais d'impression.

A Genève, un altiste remarquable : Nils Mönkemeyer

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Pour la seconde fois durant la saison 2018-2019, l’Orchestre de la Suisse romande invite l’Orchestre de Chambre de Lausanne placé sous la direction de sa principale cheffe invitée, Simone Young.

Le programme débute par un ouvrage néo-classique d’Igor Stravinsky, le ballet Apollon Musagète, écrit en 1927 à la demande de la mécène Elizabeth Sprague Coolidge pour un festival de musique contemporaine à Washington puis chorégraphié par George Balanchine pour les Ballets Russes qui le présentèrent à Paris au Théâtre Sarah-Bernhardt le 12 juin 1928. Imaginé comme un ‘ballet blanc’ aux lignes épurées à l’instar des marbres de l’Antiquité, le mince argument évoque la naissance du dieu soleil qui, devenu adolescent,  inspire trois des muses, Calliope, Polymnie et Terpsichore, pour les conduire au Parnasse. Et cette sobriété transparaît dans l’effectif orchestral qui ne comporte que le registre des cordes. D’emblée, la baguette de Simone Young dessine de fines arabesques pour en exploiter la veine lyrique, tout en prêtant un caractère primesautier au concertino élaboré par le premier et le second violon et le violoncelle solo qui joue la carte de la séduction. Par des tutti à l’arrachée, la Variation d’Apollon impose  une solennité qui s’estompera dans les inflexions suaves d’un pas de deux avec Terpsichore, Muse de la Danse. Et la coda ne sera plus que fringante envolée avec un clin d’œil attendri à ce dieu que l’on a vu naître.

Un irrésistible opéra de Gerald Barry au Théâtre de l’Athénée

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Gerald Barry est un compositeur célèbre en Grande Bretagne. Après Nancy en 2013, le Théâtre de l’Athénée présentait une version scénique du cinquième opéra du musicien irlandais L’Important d’être Constant d’après Wilde, par la troupe suisse de l’Opéra Louise.

Les premières mesures donnent le ton : on se retrouve emporté dans un maelstrom fiévreux de fanfares virtuoses (infaillible Orchestre de Chambre Fribourgeois dirigé par Jérôme Kuhn) alors même que l’exposition dramatique est précipitée. Tout ce qui pourrait paraître daté à des oreilles continentales (L’Important d’être constant est relativement méconnu de ce côté-ci de la Manche) est ici pulvérisé au profit d’un délicieux nonsense. On pense à David Lynch, on pense à Alice aux pays des merveilles de Lewis Carroll avec ces décors rose, violet, menthe et ces costumes acidulés. Bien sûr, on ne comprend pas toujours tout au début : les deux personnages masculins (Jack Worthing, Algernon Moncrieff) et féminins (Gwendolen Fairfax, Cecily Cardew) ne sont pas différenciés, si bien qu’il faut du temps pour savourer la mécanique délicieusement confectionnée par le metteur en scène Julien Chavaz.

23e Festival de Pâques de Deauville : excellence et surprises

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Il y a 23 ans qu’à la période de Pâques, la salle Elie de Brignac, la première salle française qui, en 1892, a connu la vente de purs sangs (aujourd’hui sept ventes aux enchères par an), devient haut lieu de concerts qui réunit les purs sangs de la musique de chambre. Sous l’égide d’Yves Petit de Voize (également conseiller musical de la Fondation Singer-Polignac), quatre générations de jeunes interprètes les plus en vue se sont succédé depuis 1997 au Festival de Pâcques de Deauville, parmi lesquels Nicolas Angelich, Bertrand Chamayou, Renaud Capuçon, Adam Laloum, Julien Chauvin, Justin Taylor, Quatuors Hermès et Arod, Jérémie Rhorer et le Cercle de l’Harmonie… Les deux derniers concerts de cette année, l’un consacré à la musique française et l’autre à une passion de Bach, résument eux seuls la caractéristique de la manifestation : excellence et surprise.

Un voyage à travers les courants musicaux de l’Europe baroque

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En ce dimanche ensoleillé, de nombreux mélomanes sont venus assister à un concert de musique baroque donné à l’occasion des Festivals de Wallonie.

Le concert prenait place dans le très beau choeur de l'église de Jodoigne -église qui, dans le cadre d’un projet de réaffectation partielle, a été aménagée spécialement pour pouvoir accueillir des concerts, en collaboration entre autres avec le Centre Culturel de Jodoigne. Équipée de gradins rétractables, d’un éclairage adapté et de panneaux acoustiques, l'église était remplie à craquer.

Les cinq musiciens -Alice Foccroulle au chant, Benoît Laurent au hautbois, Mathilde Wolfs au violoncelle, Marie-Anne Dachy et Bernard Foccroulle aux clavecins- nous embarquaient dans un voyage au coeur de la musique baroque des 17e et 18e siècle. Le programme était constitué d’un panaché de pièces très variées au niveau de l’instrumentation et présentées dans un ordre non chronologique ; ils nous ont ravis aussi bien en solo qu’en trio, en quatuor ou en quintette. Les uns après les autres, les artistes de l’ensemble se sont partagé la tâche d’introduire les différentes pièces auprès du public.

Le gala 2019 des International Classical Music Awards à Lucerne

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Après Katowice en 2018, les International Music Awards étaient accueillis par le Luzerner Sinfonieorchester et son Intendant Numa Bischof Ullmann dans la salle -désormais iconique- du KKL, bien connue des mélomanes du monde entier car elle héberge le prestigieux Festival de Lucerne. Une partie des lauréats des ICMA 2019 se sont produits aux côtés de la phalange helvétique dirigée pour cette soirée par le maestro Lawrence Foster que l’on sait très à son aise dans cet exercice assez particulier.

Différents moments forts sont venus au fur et à mesure de cette soirée à commencer par la prestation des jeunes artistes lauréats qu’il est émouvant de voir s’affirmer aux côtés des grandes stars du milieu musical : le formidable bassoniste croate Matko Smolcic dans deux mouvements du Concerto de Weber, la pianiste Eva Gevorgyan dans le dernier mouvement du Concerto n°2 de Saint-Saëns ou le violoniste Stephen Waarts dans la Carmen Fantaisie de Pablo de Sarasate. Chez ces jeunes musiciens, on admire la maîtrise, la musicalité et déjà la maturité dans les options interprétatives défendues à l’instar de Stephen Waarts étonnant dans une lecture élégante et même hautement raffinée de la Carmen Fantaisie.

Hannu Lintu : les chefs finlandais, une mafia ? Juste des amis !

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Au cours des dernières décennies, la Finlande est devenue une véritable pépinière de grands chefs d'orchestres. Et Hannu Lintu (Rauma, 1967) en est un représentant pertinent. Depuis 2013, il dirige l'Orchestre Symphonique de la Radio finlandaise après une carrière initiée à l'Orchestre Philharmonique de Turku et développée ensuite avec l'Orchestre Philharmonique de Helsingborg et de Tampere.

Pour Scherzo, Pablo L. Rodrígues s'est entretenu avec lui de ses activités symphoniques et lyriques, de ses enregistrements pour le label Ondine, mais aussi du système éducatif finlandais qui a permis à un jeune homme de la région côtière, isolée, de Satakunta, sans musicien dans la famille, d'étudier le violoncelle et la direction d'orchestre au plus haut niveau.

En 2011, un festival de musique de chambre était organisé pour les chefs d'orchestres finlandais : Okko Kamu, Jukka-Pekka Saraste, John Storgårds et Pietari Inkinen étaient au violon, Sakari Oramo à l'alto, Susanna Mälkki et vous au violoncelle, Osmo Vänskä à la clarinette et Leif Segerstam au piano. Pouvez-vous nous expliquer ?

En Finlande, c’est une tradition, tous les chefs d'orchestre ont fait partie d’un orchestre comme instrumentistes, à cordes pour la plupart. Imaginez ces huit chefs qui jouent ensemble un octuor : les répétitions sont extrêmement intéressantes mais aussi très intenses. On a donné des concerts vraiment fantastiques parce qu'on s'entendait très bien. Je peux appeler n'importe lequel d’entre eux si j'ai un problème et tous peuvent m'appeler. Les gens disent que nous formons une sorte de mafia, mais nous sommes juste des amis.

Du bruit et de la fureur, malaise : Les Bienveillantes d’Hèctor Parra

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Les bienveillantes

Aux origines, un livre-brique, qui a fait l’événement, de Jonathan Littell, grand prix du roman de l’Académie Française et prix Goncourt en 2006. Händl Klaus en a tiré un livret pour un opéra composé par Hèctor Parra et mis en scène par Calixto Bieito.

C’est une plongée dans les souvenirs d’un certain Maximilian Aue, aujourd’hui directeur d’une usine textile en France. Il a été un acteur et un témoin privilégié des turpitudes du 3e Reich, son expérience personnelle la plus intime donnant accès à des épisodes les plus révélateurs de l’épouvantable aventure hitlérienne.

Le livre était une tentative significative de mieux comprendre comment des individus ont pu en arriver à accepter pareilles dérives monstrueuses et à y collaborer de leur mieux. Comment pouvait-on se réjouir d’écouter du Bach après avoir exterminé des dizaines de milliers d’« indésirables » quelque part en Ukraine ou en rentrant d’une « journée de travail » à Auschwitz ? Notre « humanité ordinaire » ne sortait pas indemne du livre de Littell.