Diana Damrau, Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch brodent un Colloque sentimental autour de Mahler et Strauss

par

Détrompez-vous : ni Richard Strauss ni Gustav Mahler n’ont écrit le moindre lied sur ce texte tellement mélodieux et expressif. Seul un hollandais inconnu, Rudolf Mengelberg, neveu du célèbre chef Wilhelm, a mis en musique la version allemande de ce poème iconique de la langue française qui a inspiré une quarantaine de compositeurs dont un génial Debussy. Coquetteries, reproches, jalousies, affres, émois amoureux et autres caprices de Cupidon seront le fil conducteur d’un ravissant programme que les trois artistes ont agencé comme un dialogue entre deux personnages aux contours tantôt tranchants, tantôt empreints de la plus absolue délicatesse. Ce genre de récital à trois, comme un dialogue imaginaire, est souvent choisi pour présenter l’Italienisches Liederbuch de Hugo Wolf, qui s’y prête à merveille. Les trois complices de la soirée ont ainsi présenté souvent de cycle de Lieder même si la première idée appartient probablement au légendaire trio composé de Irmgard Seefried, Anton Dermota et Erik Werba. On a pu constater à quel point les textes du Strauss allemand conviennent à merveille à ce jeu : dans Die Georgin, troisième Lied de la soirée, le texte de Hermann von Gilm dit : « L’amour s’approprie de mon cœur. Soir ou matin, c’est le même ravissement et la même douleur ». Ces mots sont la définition parfaite de ce que ces trois merveilleux artistes nous ont servi dans cet espèce d’écrin argenté et miroitant qui est le Palau de la Mùsica à Barcelone. Quant à Mahler, l’intensité émotive qui transmettent ses Lieder lorsque de grands artistes s’y frottent est telle qu’ils vont nous bouleverser sans entrave. 

Dido and Aeneas de Purcell-Dumestre à Bozar : tout un poème…

par

C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap de la musique baroque qui fut porté sur les planches de Bozar, à Bruxelles, ce 9 avril 2025 : l’opéra Dido and Aeneas d’Henry Purcell, sur un livret de Nahum Tate inspiré de l’Énéide de Virgile.

L’intrigue tient dans un mouchoir de poche. À l’issue de la guerre de Troie, Didon, reine de Carthage, se laisse convaincre par sa confidente, Belinda, de céder aux charmes d’Énée, prince troyen déchu depuis la chute de sa ville natale. Énée, qui n’est pas insensible aux attraits de la souveraine, répond favorablement à ses avances. Hélas, une magicienne et ses sorcières ont juré la perte de Didon. Par l’entremise d’un elfe déguisé en Mercure, qui se prétend porteur des ordres de Jupiter, elles incitent Énée à mettre les voiles vers l’Italie. Didon, informée de ses intentions, est au comble du désespoir. Lorsqu’Énée se ravise, il est trop tard : la reine ne veut plus rien avoir à faire avec ce bougre, préférant mourir de chagrin dans les bras de Belinda. 

Purcell modela la forme de son opéra sur celle de Venus and Adonis, une œuvre composée au début des années 1680 par son ami et collègue John Blow, destinée à divertir Charles II. Les livrets des deux opéras mettant en scène une femme constante et un amant influençable et se soldent par la mort de l’un des deux protagonistes. Ils comportent chacun trois actes, ainsi qu’un prologue allégorique dans le style français - la musique de celui de Dido and Aeneas ayant malheureusement disparu. Enfin, les deux œuvres ont recours à des danses finement ciselées et font du chœur un acteur essentiel de la tragédie. 

La découpe de l’œuvre de Purcell en récitatifs et arias reflète toutefois l’influence des derniers développement de l’opéra italien, ce qui, abstraction faite de la qualité remarquable de la musique, en fait l’un des monuments de la musique anglaise. Les chœurs sont somptueux, à l’image de l’écriture instrumentale, qui atteint des sommets dans la Danse triomphale, la Danse en écho des furies et la Danse des sorcières. Les récitatifs accompagnés et les airs dépeignent une panoplie d’émotions plus variées les unes que les autres. Les complaintes sur basse obstinée, et plus particulièrement la fameuse lamentation conclusive de Didon, contribuent également à faire de la partition l’une des icones de la musique baroque.  

Unsuk Chin & Delyana Lazarova, une explosive alchimie de couleurs musicales avec l'ONL

par

C’était une des premières soirées d’avril, ; une foule disparate se pressait à l’entrée du Casino Barrière, inhabituelle du lieu et délaissant, pour l’heure tout du moins, les rutilantes et aguichantes machines à sous du rez-de- chaussée afin de gagner au plus vite la salle de spectacle du premier étage. L’Orchestre National de Lille y donnait son premier concert nomade. (L’auditorium Jean Claude Casadesus et les salles du Nouveau Siècle étant indisponibles pour 15 mois)

Les deux noms mystérieusement associés dans le titre du présent article ne figurent donc en rien une secrète martingale pour accros du tapis vert mais une explosive alchimie musicale entre la compositrice coréenne Unsuk Chin el la cheffe d’orchestre Bulgare Delyana Lazarova ; deux noms à retenir.

La pièce  Subito conForza  d’Unsuk Chin, dédiée à Beethoven, ne dure que cinq minutes mais c’est un somptueux feu d’artifice de timbres et couleurs sonores que l’on n’est pas près d’oublier.

Figuraient également au programme de cette soirée la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart plus connue et familière laquelle aura permis de mettre en valeur la qualité des solistes de l’orchestre national de Lille, Sébastien Greliak au violon et Pablo Munoz Salido à l’alto.

Flamboyants Janine Jansen et Denis Kozhukhin, bouleversants dans Brahms, puis dans Poulenc, Messiaen et Ravel

par

C’est un programme particulièrement généreux que nous proposaient Janine Jansen et Denis Kozhukhin à la Philharmonie de Paris, en deux parties (chacune aurait presque pu faire l’objet de tout un concert) bien distinctes : d'abord deux sonates de Brahms, ensuite de la musique française, avec des œuvres de Poulenc, Messiaen et Ravel.

Johannes Brahms a écrit trois sonates pour violon et piano, que les mélomanes ont très souvent l’occasion d’entendre, que ce soit au concert ou au disque. 

Ce concert commençait par la Sonate n° 2 (en la majeur op. 100). Le programme de salle la décrit comme « gracieuse et détendue, la plus souriante des trois ». Dans cette interprétation, le propos est à nuancer... L’Allegro, pas tant amabile que cela, se déploie dans un climat de brume et de passion. Le deuxième mouvement fait office à la fois de mouvement lent (Andante) et de scherzo (Vivace), mais au lieu de se succéder ils alternent, donnant aux interprètes l’occasion de mêler rêverie éthérée et conte capricieux. Quant au finale, c’est un Allegro qui, à nouveau, n’est pas vraiment grazioso, mais nous emporte plutôt dans une de ces légendes du Nord qui, soit, se finit bien, mais non sans avoir frémi.

Suivait la Sonate n° 1 (en sol majeur op. 78), écrite en réalité après trois essais finalement détruits par le compositeur. Cette fois, il était enfin satisfait de l’équilibre entre les deux instruments. Le Vivace non troppo de Janine Jansen et Denis Kozhukhin est tout de nostalgie, tantôt avec le sourire, tantôt avec les larmes ; ils trouvent des nuances bouleversantes, et l’intensité émotionnelle atteint son comble. L’introduction, au piano seul, d’une imposante densité orchestrale, donne le ton de l’Adagio : suffocant de beauté, on n’y respire guère. On entend souvent le Finale avec un caractère printanier. Rien de tel ici : pas de brise légère, mais une réelle douleur et de l’impatience.

Incitatif échantillon de l’œuvre d’orgue de Feliks Nowowiejski, par Ireneusz Wyrwa

par

Feliks Nowowiejski (1877-1946) : Concerto pour orgue no 1 Op. 56 no 1. Concerto pour orgue no 2 Op. 56 no 2. Introduction à l’hymne Veni Creator Spiritus Op. 9 no 8. Introduction au Salve Regina Op.9 no 4. Prélude sur le thème du Kyrie de la messe Orbis Factor Op. 9 no 3. Ireneusz Wyrwa, orgue de la Cathédrale Sainte-Marie de Tallinn. Septembre 2023. Livret en polonais et anglais. TT 65’55’’. UMFC CD 204

Clôture du Printemps des Arts 2025

par

Pour le dernier week-end de l’édition 2025 du Printemps des Arts de Monaco, le directeur artistique de ce festival Bruno Mantovani compose un programme éblouissant d’une originalité unique qui reflète à merveille les goûts et les influences de Pierre Boulez  dont on célèbre le centenaire de sa naissance ainsi que l’attention portée aux nouvelles générations.

On retrouve avec plaisir le chef d'orchestre germano-japonais Elias Grandy, qui avait laissé une forte impression l'année passée, à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. 

En première partie de programme, zeroPoints, une pièce courte d’une virtuosité virevoltante du compositeur hongrois Peter Eötvös décédé l'année passée. Commandée par le London Symphony Orchestra et Pierre Boulez, zeroPoints est avant tout un hommage au grand compositeur, chef d'orchestre et collègue Boulez : " C'est une tâche inhabituelle, un honneur particulier pour un compositeur-chef d'orchestre d'écrire de la musique pour un autre compositeur-chef d'orchestre. Depuis les années 80, j'ai souvent dirigé les œuvres de Boulez, et je me demande encore pourquoi il commence la numérotation des mesures par 0 au lieu du 1 habituel. Par respect pour le maître, j'ai osé ne viser que l'espace entre 0 et 1, ainsi les titres des mouvements de zeroPoints vont de 0.1, 0.2... à 0.9, sans jamais atteindre le chiffre1.” Elias Grandy s’y montre très inspirant.

Daphnis et Chloé sur les bords du Rhin

par

Maurice Ravel (1875-1937) : Daphnis et Chloé, symphonie chorégraphique pour orchestre et chœur sans paroles. Choeur de l’Opéra national du Rhin, direction : Hendrik Haas ; Orchestre philharmonique  de Strasbourg, direction : Aziz Shokhakimov. 2024. Livret en anglais et français. 56’36’’. Warner Classics. 5 021732 628237

A Lausanne, un Don Pasquale ébouriffant  

par

Comme avant-dernière production de sa saison lyrique, l’Opéra de Lausanne présente un ouvrage absent de l’affiche depuis plus de vingt ans, Don Pasquale, l’ultime chef-d’œuvre bouffe de Gaetano Donizetti. Et Claude Cortese, le nouveau directeur, emprunte à l’Opéra National de Lorraine la production que Tim Sheader avait conçue en décembre 2023 en collaborant avec Leslie Travers pour les décors, Jean-Jacques Delmotte pour les costumes et Howard Hudson pour les lumières. Repris à Lausanne par Steve Elias et Louise Brun, le spectacle n’a pas pris une ride. Et l’on découvre un building vitré arborant en lettres gigantesques PASQUALE, le nom du propriétaire, laissant entrevoir l’alignement des bureaux avec les secrétaires affairés devant leur ordinateur, surplombant les sous-sols où déambule l’équipe de nettoyage incorporant une certaine Norina dont on reparlera… Lorsque l’on finit par pénétrer dans la demeure du vieux célibataire, l’on reste bouche bée devant cet intérieur cossu avec escalier intérieur jouxtant la paroi et ces guéridons style Empire qui exhibent deux ou trois objets de musée de grande valeur. Tiré à quatre épingles, Malatesta joue avec duplicité les entremetteurs côtoyant un Pasquale en jogging se faisant faire la barbe pour paraître fringant, avant de rejoindre l’étage du personnel pour inciter Norina à prendre part à son machiavélique stratagème. Qu’importe qu’Ernesto, l’amoureux transi, soit laissé pour compte, vu son look de punk, sucette à la bouche, guitare en bandoulière, juché sur une trottinette dernier cri ! Lorsque la jeune femme s’emparera des lieux en paraphant le contrat nuptial fourni par une notaire totalement délurée, quelle sera la surprise d’y trouver un Arbre de Noël emprunté aux Galeries Printemps laissant passer un train rose bonbon pour véhiculer les cadeaux, alors que les serviteurs se travestissent en pierrot et colombine devant d’énormes bonshommes de neige salis par les intempéries ! Donc une conception visuelle qui sort des sentiers battus !

En ce qui concerne la partition, il faut d’abord signaler que, pour la première fois dans la fosse de l’Opéra de Lausanne, paraît le chef milanais Giuseppe Grazioli, l’actuel directeur musical de l’Opéra de Saint-Etienne. Disposant d’un répertoire des plus éclectiques qui englobe nombre d’ouvrages rares des XIXe et XXe siècles, il insuffle à l’Orchestre de Chambre de Lausanne un indomptable brio tout en s’attachant à mettre en valeur les coloris pimpants de cet ouvrage si attachant. Il est secondé magnifiquement par le Chœur de l’Opéra de Lausanne préparé pour la première fois par Jacopo Facchini qui fait montre d’une louable précision dans le redoutable Coro « Che interminabile  andirivieni » en réussissant même à glisser un zeste d’ironie dans le Tempo di Valzer « Quel nipotino guasta mestieri ».