Quand Benjamin Millepied rend grâce à Jeff Buckley

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Avec son nouveau spectacle, Grace, sous-titré Jeff Buckley Dances, le chorégraphe Benjamin Millepied met en mouvements la vie et l’œuvre du chanteur et guitariste américain Jeff Buckley. En convoquant également le cinéma et la comédie musicale, il propose une plongée saisissante et sensible dans l’univers éphémère et puissant de cette étoile filante du rock de la fin des années 90.

La grande salle de la Seine musicale (Boulogne-Billancourt) accueille actuellement le nouveau spectacle du chorégraphe Benjamin Millepied, Grace, consacré au chanteur et guitariste américain Jeff Buckley. Pendant que les 3200 personnes du public s’installent dans les gradins de cette vaste arène, de lentes et pénétrantes ondulations musicales se font entendre, jouées par Ulisse Zangs, auteur-compositeur mais également danseur.

Puis les lumières s’éteignent, le silence se fait et Ulysse s’avance, seul sur scène avec sa guitare. Peu à peu, ses ondulations musicales s’agrègent en une série d’accords. Un banc se trouve au milieu de la scène ; il s’y assoit, rejoint par une jeune femme, Victoria Rose Roy, armée d’un micro. Ensemble ils reprennent, dans un joli duo vocal, la chanson Song to the Siren, de Tim Buckley. Sa nostalgie, elle aussi pénétrante, donne le ton du spectacle : la grâce est un rêve inaccessible, comme celui de pouvoir toucher une sirène. Et pourtant, la quêter permet de s’élever, même fugacement. Jeff Buckley a consacré son unique album à cette notion, expliquant notamment que “la grâce est ce qui compte dans tout, surtout dans la vie, la croissance, la tragédie, la douleur, l’amour, la mort. Elle empêche de saisir l’arme trop rapidement” (Muchmusic interview, Toronto, Canada, 28 octobre 1994).

Un album avec orchestre confirme le grand talent de Rita Strohl

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Rita Strohl (1865-1941), volume 3 : Symphonie de la forêt ; Mélodies avec orchestre : Les Cygnes, La flûte de Pan, La Momie, La cloche fêlée ; Yajnavalkya, mystère sacré en trois actes : Prélude de l’Acte II. Marie Perbost, soprano ; Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Orchestre national d’Île-de-France, direction Case Scaglione. 2023. Notice en français et en anglais. Textes chantés avec traduction anglaise. 74’. La Boîte à pépites BAP 10.

Mayerling poursuit tranquillement son enracinement dans Garnier

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Alors que la fermeture du Palais Garnier pour travaux vient enfin d'être officialisée, d'aucuns noteront que certaines productions, pourtant récemment rentrées aux répertoires, pourraient elles aussi bénéficier d'une rénovation. Les liens de MacMillan avec la Grande Boutique ne sont au demeurant pas nouveaux ; la seule saison 78/79 -rappelons que Mayerling fut créé à Covent Garden le 14 février 1978- avait vu donner trois de ses œuvres avant que l'intéressé ne vienne personnellement remonter l'Histoire de Manon en 1990.

Tel ne fut hélas pas le sort de Mayerling qui attendit 30 ans après la mort de son démiurge pour arriver à l'ONP. Conséquence logique, il faut désormais traiter avec les ayants-droits et les modifications deviennent bien ardues -on note au demeurant que les dernières secondes du premier acte sont fort édulcorées par rapport à la version d'outre-Manche. Il y aurait pourtant fort à faire, tant cette production demeure par bien des aspects, notamment les lumières, étoffes et palettes chromatiques de Georgiadis et Pantani, un archétype londonien de son époque.

La poignante luxuriance des concertos de Thomas de Hartmann

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Thomas Alexandrovitch de Hartmann (1885-1956) : Concerto pour violon et orchestre op. 66 ; Concerto pour violoncelle et orchestre op. 57. Joshua Bell, violon/Orchestre Symphonique de Lviv, direction Dalia Stasevska ; Matt Haimovitz, violoncelle/Orchestre symphonique de la Radio de Leipzig, direction Dennis Russell Davies. 2022 et 2024. Notice en anglais. 65’ 52’’. Pentatone PTC 5187 076

Les suites pour violoncelle par Sonia Wieder-Atherton à Saint Pierre aux Nonnains de Metz

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Pour accompagner la sortie de ses disques des Six suites pour violoncelle de Bach, Sonia Wieder-Atherton donna deux concerts à la basilique Saint Pierre aux Nonnains de Metz les 6 et 7 novembre 2024. La violoncelliste aura attendu d’être dans sa soixantième année pour oser l’interprétation de cette somme de profondeurs et de légèreté. Le choix d’un ancien lieu de culte, donc d’un lieu propice à l’écoute, au silence et à l’intériorité fut un choix judicieux pour cette musique de l’intime. 

Cette bible des violoncellistes, comme ce recueil est si justement surnommé, reste pour les amateurs d’une insondable beauté. Utilisant une virtuosité technique pour l’expression de la grande mélodicité de chacun de ses mouvements, comme la simplicité apparente du prélude de la première, ou le raffinement de la sarabande de la cinquième suite, elle semble exprimer le for intérieur de son auditeur. 

Le programme de Sonia Wieder-Atherton se déroula donc sur deux soirées. Le 6 novembre, elle joua les suites numéro 4, 5 et 1 et le 7 novembre, les 3, 2 et 6.

La suite numéro 4 commence par un prélude aux notes graves et boisées, proches de celles du théorbe, pour venir à des sonorités plus légères dans les mouvements dansants. La suite numéro 5, suit d’ailleurs ce mouvement ascensionnel. Son exécution, révélant dans ses difficultés l’agile doigté de Sonia Wieder, est un parfait exemple de la monté vers la joie de ces suites, Et si le jeu de Sonia Wieder-Atherton débuta par sonner un peu sec, il se fluidifia avec le temps pour être d’une évidence sobre. Le parallélisme entre la sécheresse arrivant à une grande liberté dans l’exécution et la profonde intériorité aboutissant à une grande joie dans la composition vient rapidement à l’écoute de Sonia Wieder-Atherton. 

La rigueur de l’artiste dans l'exécution des préludes frôlait parfois à l’excès de technicité et encornait leurs charmes, comme dans la cinquième suite. Elle ne manquait cependant jamais de les faire respirer, de leur insuffler de la joie, et même, comme dans la célèbre première suite, dont elle bissa le premier menuet, d’arriver à une sorte d’extase intérieur. La délicatesse avec laquelle elle fit mourir la note dans la sarabande de la troisième et la profondeur du son dans la deuxième suite n’échappèrent pas non plus au public. 

Andreas Staier, dans un savant récital à influences, réfractées dans ses propres Anklänge

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Méditation. Johann Caspar Ferdinand Fischer (1656?-1746) : Préludes & Fugues en mi majeur, ut dièse mineur, ré majeur, la majeur [Ariadne Musica]. Johann Joseph Fux (c1660-1741) : Fugue [Gradus ad Parnassum]. Louis Couperin (c1626-1661) : Pavane en fa dièse mineur. Johann Jakob Froberger (1616-1667) : Ricercar IV. Méditation sur ma mort future. Fantasia II. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Prélude & Fugue en mi majeur BWV 878 [Das Wohltemperierte Klavier, Teil 2]. Andreas Staier (1955*) : Anklänge. Andreas Staier, clavecin. 2022. Livret en allemand, anglais, français. 66’45''. Alpha 1012

Les 150 ans de Franz Schmidt : retour de la belle intégrale des symphonies par Vassily Sinaisky

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Franz Schmidt (1874-1939) : Intégrale des quatre symphonies ; Notre-Dame, opéra, extraits : Musique de Carnaval, Intermezzo, Introduction ; Fuga Solemnis pour orgue, 16 cuivres et percussion ; Chaconne pour orchestre ; Variations sur un chant hussard. Anders Johnsson, orgue ; Orchestre symphonique de Malmö, direction Vassily Sinaisky. 2007-2009. Notice en anglais. 277’ 50’’. Un coffret Naxos 4 CD 8.504059.

Ozawa, compagnon de route berlinois 

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Oeuvres de Ludwig van Beethoven (1770-1827), Max Bruch (1838-1920), Maurice Ravel (1875-1937), Béla Bartók (1881-1945), Joseph Haydn (1732-1809), Piotr Ilich Tchaïkovski (1840-1893), Anton Bruckner (1824-1896), Gustav Mahler (1860-1911), Paul Hindemith (1895-1963), Hector Berlioz (1803-1869), Richard Strauss (1864-1949),  Richard Wagner (1813-1883), Felix Mendelssohn (1809-1847). Solistes, chœurs et Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Seiji Ozawa. 1982-2016. Livret en allemand, anglais et japonais. 6 CD et 1 Blu-Ray Berliner Philharmoniker Recordings. 

L’Orchestre de Chambre de Genève célèbre Fauré et… Ives 

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En parallèle à l’Orchestre de la Suisse Romande, l’Orchestre de Chambre de Genève propose une saison de dix concerts qui sort des sentiers battus : preuve en est le titre de l’actuelle : « Jetez-vous à l’eau ! ». 

Le deuxième de la série qui a pour cadre le Bâtiment des Forces Motrices à Genève a lieu le 4 novembre 2024, cent ans jour pour jour après la mort de Gabriel Fauré. Raphaël Merlin, le chef titulaire de la formation, inscrit donc au programme le Requiem op.48 et le Madrigal op.35 en intercalant entre ces deux œuvres une page peu connue du professeur de Fauré, Camille Saint-Saëns, intitulée Le calme des nuits datant de 1882. Mais comme le concert a pour titre In the dark, l’audace consiste à les mettre en perspective avec deux pièces orchestrales de Charles Ives, Central Park in the Dark et The Unanswered Question datant toutes deux de 1906.

En préambule, Raphaël Merlin prend la parole en expliquant que la salle sera pratiquement plongée dans le noir, alors que les quatre premières pièces seront enchaînées afin de passer progressivement vers la lumière, fût-elle intérieure, avec le Requiem de Fauré.

Et c’est par le Madrigal op.35 du même Fauré que commence le programme. Ecrit en 1883 comme un malicieux cadeau de mariage pour son ex-élève André Messager, cette épigramme, brocardant l’égoïsme cruel dans les affaires de cœur, est élaborée sur un poème d’Armand Sylvestre et est présentée ici dans une version pour chœur et orchestre datant du printemps de 1892. Y prend part l’Ensemble Vocal de Lausanne, remarquable au niveau de l’équilibre des registres, dialoguant avec l’Orchestre de Chambre de Genève qui sait ce que veut dire « accompagner »… Dans la semi-obscurité, Raphaël Merlin impose un phrasé onctueux et une sonorité chaleureuse, réduisant à la portion congrue le côté piquant du texte. L’on en dira de même de la page de Saint-Saëns, Le calme des nuits op.68 n.1, présentée ici a cappella, cultivant une nostalgie intériorisée où les paroles n’ont que peu d’importance.

Ces deux oeuvres chorales sont entrecoupées par les deux pièces orchestrales de Charles Ives. L’Orchestre de Chambre de Genève s’en fait l’éloquent défenseur. Central Park in the Dark tient de la contemplation sur fond de cordes bruissant atonalement, tandis qu’un piano suggère des bribes de ragtime qui vont en s’amplifiant pour éveiller le quartier, avant de revenir à l’imperceptible dans l’obscurité. The Unanswered Question brosse un canevas identique par le pianissimo des cordes soutenant les bois qui tentent de répondre à la trompette en sourdine juchée à l’une des extrémités du parterre. Que lui dire, alors qu’est formulée la question métaphysique sur l’existence ? Ne vaut-il pas mieux revenir au silence ?