Les soleils noirs de Nielsen

Carl Nielsen (1865-1931) : Symphonies n°4 "Inextinguible", Op.29 et n°5, Op.30. Danish National Orchestra, direction : Fabio Luisi. DGG

Carl Nielsen (1865-1931) : Symphonies n°4 "Inextinguible", Op.29 et n°5, Op.30. Danish National Orchestra, direction : Fabio Luisi. DGG
Deux parutions de prestige autour de Steve Reich nous emmènent à Los Angeles et Paris pour des œuvres qui seront chéries des amoureux du style unique du compositeur.
Steve Reich (né en 1936) : Runner ; Music for Ensemble and Orchestra, Los Angeles Philharmonic, Susanna Mälkki. 2018 et 2021. Livret en anglais. Nonesuch 075597910186.
A la tête du Staatsoper de Berlin depuis 1992, Daniel Barenboim aurait dû marquer cette saison qui le verra fêter ses quatre-vingts ans en dirigeant par trois fois une Tétralogie complète. Malheureusement, on sait que le pianiste et chef israélo-argentin doit affronter pour l’instant d’assez sérieux problèmes de santé, raison pour laquelle il a dû pour ce Ring si attendu être remplacé au pupitre de la maison berlinoise par deux chefs. C’est l’expérimenté Christian Thielemann qui prenait à son compte les premier et troisième cycles, alors que c’est le jeune Thomas Guggeis -assistant de Barenboim à Berlin (et cité comme tel dans le programme), mais aussi futur Generalmusikdirektor à Francfort- qui se voyait confier le deuxième dont il sera question ici.
Les représentations de chaque cycle s’étendant sur huit jours, l’auteur du présent compte-rendu a dû se limiter à assister aux deux premières soirées d’une production dont on reparlera sans doute encore longtemps.
Une oeuvre posant des questions essentielles sur le pouvoir, l’amour, le devoir, l’argent, la folie de la possession et de la cupidité est bien sûr de tous les temps et de tous les lieux. Il est devenu si habituel de voir des oeuvres classiques et romantiques transposées dans des époques ultérieures ou contemporaines que cela ne choque plus personne, mais il faut reconnaître que le metteur en scène russe Dimitri Tcherniakov fait très fort.
L’action, apparemment située dans les années 1960 à en juger par la vêture des personnages, se déroule principalement dans un institut de recherches sur le comportement humain, pompeusement intitulé Experimental Scientific Centre for Human Evolution ou E.S.C.H.E. (Le mot Esche signifie frêne en allemand, arbre du tronc duquel Siegmund est censé extraire l’épée au premier acte de la Walkyrie, mais Tcherniakov n’aimant guère ce qui est simple et univoque et s’évertuant à éliminer toutes les références mythiques ou magiques de l’oeuvre, le héros prendra bêtement l’arme sur une étagère du coquet appartement où résident Hunding et Sieglinde. Nous y reviendrons). Il est maintenant aisé de deviner que Wotan apparaît sans lance ni bandeau sur l’oeil et le spectateur ne verra pas Alberich se transformer en dragon ou en crapaud (on ne voit d’ailleurs pas le fameux Tarnhelm censé le rendre invisible).
Warner continue de faire tourner son catalogue avec différents coffrets et rééditions thématiques. Nous nous penchons ici sur trois boîtes récentes de belle allure graphique qui en imposent sur les étagères des mélomanes.
Claudio Arrau : The Complete Warner Classics Recordings. 1 coffret de 24 CD Warner 01900296245572.
Le pianiste Claudio Arrau est dans l’imaginaire du mélomane plutôt lié aux labels Decca et Philips mais, entre 1921 et 1962, il a gravé plusieurs disques pour Columbia, Gramophone, Electrola, HMV, Parlophone et Telefunken, marques désormais propriété de Warner. Dès lors, il est difficile de parler d’un corpus cohérent mais on tient une suite de photographies interprétatives d’un interprète hors du commun centrées sur les années 1920/30 et les années 1950/1960. Le coffret propose malgré tout des premières mondiales : l'Étude en do dièse mineur, Op.10 n°4 de Chopin, La Valse oubliée et “Au bord d’une source” des Années de pèlerinages de Liszt ainsi qu’une Sonate pour piano n°30 de Beethoven. En “bonus” aux bandes studios, le mélomane peut apprécier les captations de concerts des Concertos n°3 à n°5 de Beethoven avec le Philharmonia Orchestra sous la direction d’Otto Klemperer, précédemment édités par Testament.
Pour conclure sa saison du 25e anniversaire, la Société Chopin de Genève a invité la pianiste italienne Leonora Armellini. « Pour l’extraordinaire musicalité et la beauté du son », verdict formulé par le jury du Prix Janina Nawrocka, elle a remporté, à dix-neuf ans, cette consécration lors du Concours International Chopin de Varsovie en 2010. Native de Padoue, cette jeune artiste de trente ans a été l’élève de Laura Palmieri dès l’âge de… quatre ans, s’est diplômée à douze ans avant de poursuivre sa formation à l’Académie Sainte Cécile de Rome avec Sergio Perticaroli, tout en se perfectionnant auprès de Lilya Zilberstein et Marian Mikaà.
Plusieurs fois déjà, elle a été l’invitée du Festival Chopin ; et je me souviens de l’y avoir entendue le 9 octobre 2011 au Conservatoire de Musique de Genève. Dans la même salle, le dimanche 16 octobre 2022, son programme est particulièrement exigeant puisqu’il comporte en première partie rien moins que les Deux Nocturnes op.32 et les Douze Etudes op.25. Dans le Premier des Nocturnes en si majeur, elle immerge dans un halo mystérieux la ligne mélodique en y intégrant l’ornementation, avant de buter sur un declamato dramatique qui ne trouve pas d’issue. Le Second en la bémol majeur est expression de profonde mélancolie qui tourne au tragique avec les triolets angoissés du Più agitato. Absolument ahurissant, le second cahier des Etudes, déroulant à fleur de clavier les notine ondoyantes de la Première tout en reliant celles qui constituent le cantabile, tandis que la Deuxième tient du moto perpetuo fugace. Indépendance des mains, staccato aux deux mains, appoggiature sur arpèges de la gauche débouchent sur un Più lento de la Cinquième à vous émouvoir intensément. Tierces chromatiques, octaves ascendantes ou descendantes, sixtes en triolets s’effacent devant la noblesse de la Septième s’imposant sur une basse vrombissante laissée en arrière-plan ou devant le babillage virevoltant de la Neuvième. Les voix intérieures affleurent dans le Lento de la Dixième, alors que l’étude suivante soutient le déferlement des doubles croches de la droite par les colonnes en accords de la gauche. Et l’appui sur les pouces canalise la houle véhémente de la Douzième en ut mineur. Magistral !
Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°5 en do dièse mineur. Czech Philharmonic Orchestra, Semyon Bychkov. 2021. Livret en anglais. 71’44. Pentatone PTC 5187 021.
Avec cette nouvelle production de Salomé composée par Richard Strauss en 1905, la direction de l’Opéra de Paris anticipait un succès de scandale. Effectivement, la perspective d’accéder, le temps d’une soirée, à un « Pornoland » sado masochiste pouvait séduire le bourgeois dûment averti du « caractère violent et/ou sexuel explicite » de la mise en scène confiée à Lydia Steier, américaine formée en Allemagne.
SI cette nouvelle production ne se distinguait « que » par sa laideur, son indigence, son conformisme, elle relèverait de l’insignifiance. Si elle ne contredisait « que » la partition de Richard Strauss et les pulsions qui s’y affrontent sans jamais se vaincre, elle en éteindrait le chatoiement, les reliefs, la délicatesse. Ce qui est le cas. Mais tout cela reste dans le domaine artistique.
Plus grave : l’inacceptable atteinte portée à la dignité de la femme. .
Comment assister sans réagir aux atteintes sexuelles « vécues » sur le plateau sous les yeux d’une salle entière ? Ce que demande la metteure en scène à l’excellente soprano sud-africaine Elza van der Heever, de faire et de subir en public, n’a rien à voir avec les exigences du rôle -actes d’une autre nature que les excentricités (trapèze volant, contorsions diverses) habituelles.
Rien ni personne ne devrait obliger une chanteuse à se livrer à un long simulacre de masturbation, subir les attouchements « réels » de ses partenaires, s’offrir et participer à de vrais contacts sexuels (lors de pantomimes d’inceste, viols collectifs) qui se terminent dans un bain de sang explicite.
Quant à l’esthétique -mille fois vus, des spasmes vaguement sadiques flottent mollement dans un bocal suspendu : la cour dépravée d’Hérode (John Daszak, débraillé) et d’Herodias (Karita Mattila qui fut une grande Salomé, ici mère maquerelle aux faux seins percés). L’éclairage est glauque, les costumes crapoteux. Le prophète chante sous une dalle de béton. Des éboueurs- liquidateurs engoncés dans des combinaisons jaunes vont et viennent transportant les cadavres démembrés de l’orgie précitée. Le tout sous la surveillance de gardes à kalachnikov. La danse des sept voiles devient une interminable copulation...
Antonín Dvořák (1841-1904) : Légendes, Op.59 ; Suite tchèque en ré majeur, Op.39. WDR Sinfonieorchester, Direction : Cristian Măcelaru. 2020 et 2021. Livret en : allemand et anglais . 68’44’’. Linn. CKD 710.
Kaléidoscope. Dialogue entre la voix et l’orgue. Christophe Marchand (*1972) : Cuncti Simus Concanentes ; Nun komm der Heiden Heiland ; O Lamm Gottes unschuldig ; Vater unser im Himmelreich ; Sonate kaléidoscopique ; Pietà ; Pièces brèves (Esquisse, Échappée belle, Sous un ciel d’azur, Clin d’œil) ; Le Livre de Jérôme Bosch (Genèse, Chute, Prière, Enfer). Françoise Masset, voix. Pascale Rouet, orgue. Livret en français, anglais. Août 2021. TT 74’03. Organroxx ORG 06
Simeon ten Holt (1923-2012) : Canto Ostinato [arrgmt Aart Bergwerff]. Aart Bergwerff, orgue. Wishful Singing. Anne-Christine Wemekamp, Maria Goetze, soprano. Marleen van Os, mezzo-soprano. Stella Brüggen, Marjolein Stots, contralto. Livret en néerlandais et anglais. Mai 2021. TT 65’08. Organroxx ORG 07

Aram Khachaturian (1903-1978) : Concerto pour piano en ré bémol majeur, Suite de Mascarade (arrangement pour piano solo d’Alexander Dolukhanian), Concerto-Rhapsodie pour piano et orchestre. Iyad Sughayer, piano ; BBC National Orchestra of Wales, Andrew Litton. 2021. Livret en anglais, allemand et français. 75’35’’. BIS 2586.