Penthesilea, l’opéra « coup-de-poing » de Dusapin

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Pascal Dusapin (né en 1955): « Penthesilea », Opéra avec prologue, 11 scènes et épilogue d’après Heinrich von Kleist.  Natascha Petrinsky, Marisol Montalvo, Georg Nigl, Werner Van Mechelen, Ève-Maud Hubeaux, Wiard Witholt, Yaroslava Kozina, Marta Beretta. Orchestre symphonique et chœurs de La Monnaie, dir. Franck Ollu.2019-2CD-89’51"-Textes de présentation en français, néerlandais et anglais-Livret en allemand-Cyprès CYP4654 419

Alors que, il y a un mois à peine, le Théâtre Royal de La Monnaie portait sur les fonts baptismaux le Macbeth Underworld de Pascal Dusapin, c’est un autre opéra du compositeur français, également commandé par La Monnaie, que vient de mettre en boîte le label Cyprès. Reposant sur un livret coécrit par le compositeur et Beate Haeckl, Penthesilea fut, quant à lui, créé au cœur de l’illustre maison d’opéra bruxelloise le 31 mars 2015. Ce coffret est le fruit de séances d’enregistrement qui se déroulèrent du 7 au 9 avril 2015 à l’occasion de cette production. 

Le mythe de Penthésilée, sans nul doute l’un des récits les plus monstrueux de la Grèce antique, fut relaté en 1807, avec une violence insoutenable, par Heinrich von Kleist. Suite à un viol, les Amazones se sont interdites d’encore aimer un homme, à moins de l’avoir vaincu. Vient le jour où leur reine, Penthésilée, succombe aux charmes d’Achille, son ennemi de toujours qui a juré la perte de son peuple. L’habile guerrier va feindre d’avoir été battu, afin que sa soupirante puisse donner libre cours à son amour et baisse ainsi la garde. Ayant soumis la jeune femme à ses charmes, le bougre dévoile ensuite la supercherie aux Amazones, exposant de la sorte Penthésilée à l’opprobre de ses sujets: voilà que la loi ancestrale, justifiée par une défloraison et glorifiée depuis lors en dépit du bon sens, est elle-même violée par celle-là même qui devait montrer l’exemple. Folle de rage, la reine déshonorée dévore son amant. Prenant conscience de son méfait, elle se donne à son tour la mort.

C’est le regretté Harry Halbreich (que les lecteurs de Crescendo Magazine connaissent bien) qui amena Dusapin à s’intéresser à la scène finale de la Penthesilea de Kleist. La cruauté du mythe exerça sur le compositeur un attrait immédiat, sans qu’il puisse s’en expliquer: "Un créateur n'a pas toujours besoin de savoir pourquoi il doit faire les choses, il les fait, voilà tout. C'est ainsi que, pour des raisons qui restent obscures même pour moi-même, Penthésilée, c'est moi." Le sujet convenait, il est vrai, parfaitement à un compositeur qui n’a jamais rechigné à inscrire au cœur de ses œuvres des questions existentielles. Selon Dusapin, "l’exercice quotidien de la composition musicale incline à vivre dans un univers de représentations idéales, en somme libéré du réel. Il faut s’en garder. L’opéra peut ancrer de nouveau le compositeur au sol grâce aux thèmes politiques qu’il peut y aborder. C’est ainsi que l’écriture d’un opéra me permet de rendre compte d’une inquiétude au monde." Et de poursuivre: "Mon intuition est que la structure narrative de Penthesilea existe aujourd’hui dans tous les conflits qui ne cessent de parsemer la planète. (…) Christa Wolf écrit: ‘Nous anéantissons ce que nous aimons.’ Voilà, ramené à une formule générale, ce que nous dit Penthésilée. Cette formule semble en parfait accord avec notre époque." Comment lui donner tort ?

Ceux qui eurent la chance d’assister à la création de la Penthesilea de Dusapin au printemps 2015 conservent le souvenir impérissable d’"un geste musical barbare, d'une puissance rare et d'une évidente et fascinante modernité". C’est en ces termes que Michel Boëdec résumait à merveille, sur ce site, l’impression produite par l’avant-dernier opéra de Dusapin; "un immense ‘continuum vocal’ lie intimement la fosse et la scène (…) donnant à ce spectacle total, à cette tragédie antique, une imposante cohérence et une expressivité ardente. L'orchestre (…) et le chœur sont dirigés avec pertinence et efficacité par Franck Ollu (créateur de ‘Passion’ de Dusapin en 2008). Sur scène, Nata[s]cha Petrinsky, puissante mezzo dramatique, incarne avec rage et fureur une ‘Penthésilée’ impétueuse guerrière, sauvage et séduisante à la fois, tout simplement juste à chaque instant de l'ouvrage. ‘Achille’ ne pouvait être chanté que par le baryton George Nigl, fidèle ami du compositeur, qui sculpte le texte d'amour et de haine avec intelligence et détermination. Pour leurs débuts à La Monnaie, Marisol Montalvo (Prothoé, la confidente) et Ève-Maud Hubeaux (Grande Prêtresse) sont des interprètes justes et émouvantes. La mise en scène de Pierre Audi sert la dramaturgie avec éloquence au cœur des décors originaux, troublants  mais convaincants de Berlinde De Bruyckere (avec la participation talentueuse de la vidéaste Mirjam Devriendt). (…) L'œuvre, moderne, évidente, sombre, grave, archaïsante parfois, aux couleurs souvent modales, tisse d'étonnantes correspondances sonores, redessinant le temps qui passe (…). Pascal Dusapin atteint ici la maturité de son art et, violente, authentique, forte et fragile à la fois (…), la partition de ‘Penthesilea’ démontre, s'il était nécessaire, que l'opéra contemporain n'est pas mort mais bien ‘vif’."

Tout est dit, ou presque. 

La Penthesilea de Dusapin porte en son sein tous les paradoxes. S’y mêlent, en effet, jusqu’à ne plus faire qu’un, la sauvagerie de l’héroïne et la noblesse des sentiments qu’elle éprouve envers Achille, la loi et le parjure, la modernité et l’archaïsme (la harpe, le cistre et le cymbalum conviés par le compositeur n’évoqueraient-ils pas la lyre antique qui accompagnait les récits mythologiques de nos ancêtres?), la sauvagerie des gestes et la lenteur des tempi, l’intransigeance de la sentence infligée à Achille et la générosité du tissu sonore. La violence qui hante la tragédie, Dusapin l’exprime et l’exorcise tout à la fois. C’est sans doute là que réside la qualité essentielle de son opéra: le compositeur dépeint avec un réalisme à couper le souffle la brutalité hautaine et la bestialité du mythe en la drapant dans la soie noire et pourpre d’un orchestre qui ne renonce pas, loin s’en faut, à une certaine forme de séduction. L’austérité discursive se double ainsi d’un envoûtement instrumental, conférant presque à l’œuvre la dimension d’un rituel incantatoire. L’instrumentation, qui fait appel à rien moins qu’une soixantaine de musiciens, l’orchestration, hésitant sans cesse entre le plus complet dénuement et l’épaisseur d’un bloc de granite, auxquelles s’ajoute un dispositif électronique, utilisé avec parcimonie mais toujours à bon escient à des fins dramaturgiques, y sont pour beaucoup. La variété et l’originalité des timbres, la richesse des percussions, les subtils jeux de résonance, les sombres pédales qui s’installent dans les registres graves, une sage alternance entre séquences lentes et dépouillées et passages incisifs et acariâtres, contribuent à faire de cette œuvre une totale réussite. Un coup-de-poing dans un gant de velours ! 

À l’écoute de ces deux disques, on peinerait presque à croire qu’ils ont été enregistrés en concert. D’une limpidité exemplaire, la prise de son, proche de la source, rehausse l’interprétation des musiciens, d’une épatante sincérité. Le dispositif électroacoustique dû à Thierry Coduys tournoie en stéréo. L’absence de l’image parvient pratiquement à se faire oublier – encore qu’un DVD apporterait un complément plus que bienvenu à ce double CD.  

Un seul bémol à ce coffret: l’absence de traduction du livret, uniquement disponible dans la langue originale – l’allemand. Le synopsis permet néanmoins de suivre, fût-ce d’assez loin, le fil de l’action. 

Son 10 – Livret 6 – Répertoire 10 – Interprétation 10

Olivier Vrins

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