Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Coppélia de Jean Guillaume Bart : franc succès au Capitole

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En avril, l’opéra du Capitole propose Coppélia, un ballet bien connu, mais cette fois-ci dans une nouvelle version chorégraphiée par Jean Guillaume Bart. Un régal où la danse met en avant les qualités indéniables du ballet de l’opéra de Toulouse ! 

Coppélia, n’est pas une nouvelle œuvre. En effet, créée en 1870 à l’Opéra de Paris par le chorégraphe Arthur Saint Léon, elle s’inspire du conte “l’Homme au Sable” de E.T.A Hoffmann pour devenir une comédie. Cette version originale allie danse classique et “csárdás” : des danses hongroises. 

Jean Guillaume Bart connaît bien ce ballet qu’il a dansé quand il était étoile de l’Opéra de Paris. Il interprétait la version de Pierre Lacotte d’après St Léon. Le jeune retraité n’a pas raccroché les chaussons puisqu’il enseigne et chorégraphie le langage classique. C’est donc tout naturellement que l’opéra de Toulouse se tourne vers lui pour lui commander une nouvelle version de ce ballet. 

L’histoire de Coppélia est simple : Swanilda et Franz doivent se marier mais ce dernier est intrigué par une jeune fille sur le balcon de Coppélius, ancien maître de ballet. Franz s’introduit par la fenêtre et Swanilda et ses amies se glissent dans l’atelier pour découvrir les automates (des danseurs du répertoire comme la Sylphide, Paquita…). Lorsque Coppélius revient, Swanilda se cache et prend la place de la poupée Coppélia. Coppélius veut endormir Franz pour lui prendre “sa force de vie” afin de la transférer à la poupée. Swanilda sauve Franz du piège. A l’acte trois c’est le mariage des deux amoureux, où Coppélius revient avec la poupée désarticulée. 

Pour retranscrire ces rebondissements, Jean Guillaume Bart propose une pantomime très lisible. Les danseurs expressifs mais sans excès, transmettent bien le récit, avec beaucoup d’humour. L’étoile Natalia de Froberville est spontanée et joyeuse, le duo de Bourgmestre avec les demi-solistes Minoru Kaneko et Solène Monnereau proposent un partenariat joueur et comique. Le corps de ballet n’est pas en reste : chacun travaille à personnifier son rôle : une des amies est peureuse, tandis qu’une autre entraîne l’équipe…

Concert de clôture du Festival Beethoven à Varsovie

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Ce vendredi 18 avril a lieu le concert de clôture du Festival Beethoven à Varsovie. Ce dernier a lieu à l’Opéra Narodowa, opéra de la capitale polonaise. Un peu plus de 200 artistes sont réunis sur scène pour nous offrir une expérience musicale unique en juxtaposant deux œuvres explorant la foi, la souffrance et la quête de sens : la Symphonie n°3 « Kaddish » de Leonard Bernstein et le Kaddish  de Krzysztof Penderecki. Sur scène, nous retrouvons l’Orchestre Philharmonique de Varsovie, le Chœur Philharmonique de Varsovie, le Chœur d’enfants et de jeunes Alla Polacca, ainsi que 4 solistes : Natalia Rubiś (soprano), Gerard Edery (ténor / cantor), Sławomir Holland (récitant) et Sławomira Łozińska (récitante).

Le concert débute avec la Symphonie n°3 « Kaddish » de Leonard Bernstein. Cette œuvre pour orchestre, chœur mixte, chœur d’enfants, soprano solo et récitante est composée en 1963 et révisée en 1977. Elle est dédiée « à la bien-aimée mémoire de John F. Kennedy ». Les paroles proviennent en partie de Bernstein et en partie du Kaddish, prière hébraïque de louange en l'honneur de Dieu. 

Le récit, élément central de cette symphonie, est confié à l’actrice polonaise Sławomira Łozińska. Sa diction claire, son expressivité maîtrisée ainsi que son engagement scénique ont donné toute sa dimension dramatique au texte, alternant moments de révolte et d’introspection. La soprano Natalia Rubiś brille par sa présence vocale et émotionnelle.

Récital de Samuel Hasselhorn au Festival Beethoven à Varsovie

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Ce jeudi 17 avril a lieu le récital de Samuel Hasselhorn. Le baryton allemand, primé lors de la dernière cérémonie des ICMA pour son album « Urlicht - Songs of Death and Resurrection », est accompagné par le pianiste autrichien Joseph Breinl. Ensemble, ils présentent un programme mêlant le romantisme dense de Robert Schumann à la modernité visionnaire de Gustav Mahler.

La première partie du concert est entièrement consacrée à Schumann. Elle débute avec deux lieder isolés : Tragödie, extrait de l’Opus 64, d’une sobriété douloureuse, puis Belsazar, Op. 57, dramatique ballade biblique où Samuel Hasselhorn déploie une ampleur vocale saisissante. L’interprétation est habitée, presque théâtrale, sans jamais verser dans l’excès. La diction, d’une clarté remarquable, met en valeur la tension tragique du texte, tandis que Joseph Breinl installe avec précision le climat sombre de cette miniature dramatique.

Vient ensuite le cycle Zwölf Gedichte von Justinus Kerner, Op. 35. Ces douze lieder, écrits sur les poèmes du médecin et écrivain romantique, explorent toute une gamme d’émotions : solitude, mysticisme et espoir fragile. C’est une œuvre de maturité, où Schumann livre une musique souvent épurée, à la frontière du silence. Hasselhorn s’y montre extrêmement nuancé, jouant avec les couleurs du timbre et les respirations du texte. Breinl, en partenaire idéal, soutient cette expressivité avec une sensibilité musicale de tous les instants. Certains lieder comme Stirb, Lieb’ und Freud’ ou Stille Liebe sont de véritables joyaux de recueillement, où le chant se fait presque murmure.

Après l’entracte, le duo s’engage dans un tout autre univers avec Gustav Mahler. Le programme débute par Urlicht, ce lied d’une simplicité bouleversante issu des Des Knaben Wunderhorn. Hasselhorn y incarne une foi candide, presque enfantine, dans une lumière rédemptrice au-delà de la souffrance. Puis vient Revelge, avec ses rythmes martiaux et son ironie grinçante. Ici, le chanteur joue pleinement le rôle du narrateur halluciné, emporté dans une marche absurde vers la mort. Le piano de Breinl, percussif et dramatique, donne tout son relief à cette fresque hallucinée.

Hommage musical à David Hockney par Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy à la Fondation Louis Vuitton

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À l’occasion de l’exposition David Hockney 25 (9 avril - 31 août), la Fondation Louis Vuitton a proposé deux soirées musicales exceptionnelles. Les pianistes Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy y rendent hommage à l’artiste britannique à travers deux programmes riches et colorés, inspirés de sa vie et de son œuvre.

Le premier concert, le 12 avril, célèbre le printemps et Wagner. Comme les tableaux éclatants de Hockney, les musiciens apparaissent en costumes vifs. La valse Frühlingsstimmen de Johann Strauss II, dans la version pour deux pianos de Willy Rehberg, dévoile une étonnante profondeur. Leur interprétation révèle une musique dite « légère » avec une densité joyeuse, reflet d’un printemps régénérateur.

Suit Le Sacre du Printemps, dans sa version originale pour piano à quatre mains — un clin d’œil au décor conçu par Hockney pour le Metropolitan Opera de New York en 1981. Les deux pianistes maîtrisent parfaitement les croisements de bras complexes, livrant une lecture envoûtante, percussive et subtilement sauvage.

Après l’entracte, un extrait du film Wagner Drive de Hockney est projeté : quatre amis (dont le peintre au volant) sillonnent une route de collines californiennes sur fond de musique wagnérienne. Ce moment cinématographique trouve un écho lumineux dans Short Ride in a Fast Machine de John Adams (transcrit par Preben Antonsen), prolongeant l’impression de voyage en voiture.

Le programme se poursuit avec trois Wesendonck-Lieder de Wagner (Der Engel, Träume, Im Treibhaus), entrecoupés des ouvertures du Vaisseau fantôme (arrangement de Debussy) et de La Walkyrie (transcription de Hermann Behn). La voix d’Elena Stikhina, ample et veloutée, s’y déploie avec naturel et émotion. Le duo de pianistes fait rayonner la palette orchestrale à travers une expressivité subtilement dosée.

Pour conclure le programme, Stikhina chante La Mort d’amour d’Isolde, sur une transcription pour deux pianos réarrangée par Kolesnikov à partir de celle de Liszt. Une intensité opératique s’en dégage avec profondeur dans l’émission naturelle d’Elena Stikhina. En bis, Morgen de R. Strauss, dans un souffle de grâce infinie.

Le 13 avril, place à la théâtralité, en écho au travail de Hockney comme décorateur d’opéra (La Flûte enchantée et The Rake’s Progress pour Glyndebourne en 1978 et en 1975 , Parade pour Metropolitan Opera en 1981). Le programme mêle Ravel (Ma Mère l’Oye, Rapsodie espagnole) et Britten (Cabaret Songs) dans un esprit libre et inventif. Dans Ravel, rejoints par les percussionnistes Colin Currie et Owen Gunnell, les pianistes explorent une riche palette de timbres : dans Le Jardin féérique, les effets sonores émerveillent, tandis que la Rapsodie espagnole culmine avec une Feria festive rythmée par les castagnettes.

Récital de Ian Bostridge au Festival Beethoven à Varsovie

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La 29e édition du Festival Beethoven se tient actuellement à Varsovie. Du 6 avril au 18 avril, 15 concerts sont programmés. Fondé et dirigé par Elżbieta Penderecka, le festival propose une riche palette de concerts, allant de la musique symphonique à la musique de chambre, principalement à la Philharmonie de Varsovie. Cette année, le public a l’occasion d’écouter le Beethoven Orchester Bonn ainsi que les plus grandes formations polonaises. Le thème retenu pour cette édition est : « Beethoven – Grande Poésie ».

Ce mercredi 16 avril a lieu le récital du ténor britannique Ian Bostridge. Il se produit avec la pianiste italienne Saskia Giorgini. Au programme de ce concert, des lieders de trois compositeurs germaniques : Hugo Wolf, Ludwig van Beethoven et Franz Schubert. 

Le concert débute avec un lied tiré des Goethe Lieder d’Hugo Wolf : Grenzen der Menschheit (Limites de l’humanité). Ce lied est profondément philosophique et démontre toutes les qualités de Wolf, à la fois sur le plan expressif, technique et spirituel. Ce poème de Goethe est une méditation sur la condition humaine face à la grandeur divine et cosmique. En somme, c’est une mise en garde contre l’orgueil humain, un rappel de notre place dans l’ordre de l’univers. Wolf met en musique ce texte dense avec une puissance dramatique assez impressionnante. Ian Bostridge déploie une belle palette de couleurs pour interpréter ce lied. La voix est tantôt ample, tantôt intériorisée comme un murmure. Sa ligne vocale traverse un large spectre d’expressions, reflet direct de la tension entre la majesté divine et la petitesse humaine. Dans ce lied, le piano n’est pas un simple soutien. En effet, il déploie des paysages sonores grandioses, parfois apocalyptiques, parfois d’un calme mystique. Cette partie de piano, très exigeante techniquement, est interprétée brillamment par Saskia Giorgini.

Le récital se poursuit avec les sept premiers lieder tiré du cycle Schwanengesang de Schubert. Les sept premiers lieder, composés sur des poèmes de Ludwig Rellstab, forment un ensemble traversé par des thèmes récurrents : l’amour absent ou perdu, le désir de l’aimée, l’errance et la solitude. La nature y joue un rôle essentiel, tantôt reflet des émotions (le ruisseau messager dans Liebesbotschaft, la tempête intérieure de Aufenthalt), tantôt espace d’exil (In der Ferne). Les deux artistes du soir traduisent, de par leur interprétation, cette oscillation entre élan passionné et résignation douloureuse, alternant lieder lumineux et confiants avec d’autres, plus sombres et introspectifs. Malgré leur diversité de ton, tous partagent une profonde sensibilité romantique, où la voix et le piano tissent un dialogue expressif.

 Un chef exceptionnel à l’OSR, Pablo Heras-Casado

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Pour un programme intitulé  ‘Affinités électives’ proposé tant à Genève qu’à Lausanne, l’Orchestre de la Suisse Romande sollicite le concours du chef espagnol Pablo Heras-Casado, principal chef invité du Teatro Real de Madrid qui s’est fait une réputation d’interprète wagnérien en dirigeant Das Rheingold à l’Opéra de Paris, Der fliegende Holländer à la Staatsoper Unter den Linden de Berlin, Die Meistersinger et la Tétralogie à Madrid. En juillet 2023, il a débuté triomphalement au Festival de Bayreuth en assumant les représentations de Parsifal et les reprises de 2024 et celles à venir de 2025.

Par deux des grandes pages symphoniques de Parsifal, il commence donc son programme en conférant au Prélude de l’Acte I une fluidité du coloris qui se répandra naturellement sous un ample legato favorisé par l’acoustique du Théâtre de Beaulieu à Lausanne alors qu’au Victoria Hall de Genève, la sonorité compacte paraîtra plus étriquée. Faisant appel aux cuivres remarquablement fusionnés, il proclame les thèmes du Graal et de la Foi en exacerbant les forte dans les tensions du développement afin de susciter les élans rédempteurs évoquant la Sainte Lance. L’Enchantement du Vendredi Saint de l’Acte III s’inscrit dans cette voie du grandiose solennel qui s’atténue en un pianissimo ouaté des cordes pour permettre au hautbois de développer cette ineffable mélodie rassérénée que reprendra la clarinette sans s’attarder en vains épanchements.

 Entre ces deux extraits intervient le pianiste russe Alexei Volodin, élève d’Eliso Virsaladze au Conservatoire de Moscou, qui interprète le Premier Concerto en mi bémol majeur de Franz Liszt. Répondant à un tutti vrombissant par des octaves à l’arraché, il impose une virtuosité clinquante qui reste à la surface du propos, instillant quelques nuances mélancoliques dans son cantabile alors que, le premier soir à Genève, les bois cafouillent en poursuivant le triangle irradiant le scherzo. L’Allegro marziale animato est réduit à un pathétique tonitruant  que le Più mosso conclusif fera exploser en nous laissant sur notre faim que ne rassasieront guère un lied de Schubert (Das Wandern extrait de Die schöne Müllerin) transcrit par Liszt et l’Etude op.25 n.1 de Chopin donnés en bis. Une cruelle déception !

Rencontre avec Alexander Liebreich 

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Le chef d’orchestre  Alexander Liebreich vient d’être désigné directeur musical de l'orchestre symphonique de Taipei (TSO). Un développement passionnant dans une carrière internationale que Crescendo-Magazine suit avec attention tant les projets initiés par le chef  se révèlent inspirants et exemplaires d’une vision artistique. Crescendo-Magazine est heureux de s’entretenir avec ce formidable musicien. 

Vous venez d'être nommé Directeur musical de l'Orchestre symphonique de Taipei (TSO). Qu'est-ce qui vous a motivé à accepter ce poste ?

Les critères les plus importants pour prendre une décision sont de voir un espace de développement et la preuve de valeurs culturelles. Quand on m'a posé la question, j'ai également été surpris. Ma collaboration avec le TSO a commencé il y a déjà 17 ans, nous sommes deux partenaires qui se connaissent déjà depuis un certain temps.

D'un point de vue géographique européen, nous ne connaissons pas très bien la scène orchestrale taïwanaise. Quelles sont les qualités de l'Orchestre symphonique de Taipei (TSO) ?

Taipei et le National Concert Hall sont depuis de nombreuses années un pôle important de la scène musicale classique. De grands solistes, ensembles et orchestres y ont fait de nombreuses tournées. Ces dernières années, les orchestres de Taïwan se sont installés au National Concert Hall, simplement parce que de nombreux jeunes musiciens ayant étudié à l'étranger sont revenus à Taïwan. De plus, le système éducatif accorde une grande importance à la musique, aux arts et à la culture sous toutes leurs formes. Les orchestres symphoniques sont devenus des institutions importantes grâce à la confiance retrouvée et à la saine ambition des musiciens taïwanais.

Quel sera votre projet artistique pour cet orchestre ?

Le TSO a un concept de programmation clair qui consiste à combiner le répertoire classique avec la musique nouvelle. À côté de cela, nous avons des projets d”opéras. J'ai beaucoup travaillé en Asie - nous devons inclure des artistes, des solistes et des compositeurs asiatiques de premier plan.

Vous êtes le directeur musical de l'orchestre symphonique de Valence en Espagne, une ville qui a été frappée par de terribles inondations. Comment un orchestre peut-il aider la population en ces temps difficiles ?

La ville et ses habitants sont encore sous le choc. La communauté valencienne a réagi de manière solidaire, et cette solidarité a été et est toujours très forte dans toute l'Espagne. La musique peut aider, tout comme le contact social. Je me sens très proche de nos musiciens, certains membres de notre orchestre ont perdu leur maison ou d'autres biens nécessaires. Je suis très touché par la forte empathie du peuple valencien.

Vous avez occupé le poste de directeur musical dans de nombreux pays (Pologne, Espagne, République tchèque, etc.) et maintenant en Asie. Vous décririez-vous comme un globe-trotter musical ?

Bien sûr, je voyage beaucoup, mais en réalité, je tourne en rond depuis 25 ans. L'Asie a toujours été en équilibre avec l'Europe. La Corée, le Japon, la Chine et Taïwan m'ont toujours beaucoup intéressé depuis mes études. L'Europe de l'Est, en raison de mes propres racines en Moravie, est également devenue un espace artistique important pour moi. Les États-Unis n'ont jamais suscité un intérêt plus grand... Je suppose qu'il y a des développements et des énergies naturelles et logiques.

Entretien avec le chef d’orchestre Ludovic Morlot 

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Directeur musical de l’Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC), Ludovic Morlot amorce une série de concerts en tournée : Madrid, Lyon et Aix-en-Provence ce printemps, avant Amsterdam, l’été prochain. Crescendo-Magazine est heureux de rencontrer ce chef d’orchestre pour parler de son travail avec l’orchestre et de ses nombreux projets d’enregistrements qui font de l’OBC l’une des phalanges les plus actives du moment. 

On dit que, avec La Valse, Ravel aurait fermé le cycle de vie de cette forme musicale et de la société qui la nourrissait. Croyez-vous qu’il ait aussi fermé le cycle de vie de l’orchestration du XIXème ou qu’il ait, en revanche, ouvert la voie à l’orchestre des XXème et XXIème siècles ? 

Je crois que l'intention de Ravel, en écrivant  La Valse, était d'honorer la valse viennoise, de lui rendre hommage. Ce sont les circonstances de la guerre qui feront que l’œuvre soit devenue quelque chose de très différent. On l'entend bien au début : on peut imaginer les couples dansant et cet élan viennois restera jusqu’au milieu de la pièce. La guerre, qui en a interrompu l'écriture, a fait que graduellement la violence prenne le dessus. On y entend une musique de belligérance, comme dans le Concerto pour la main gauche, qui est très semblable, mais je pense que la guerre a juste fait changer le focus d'écriture de la pièce. Je dirais plus :  Ravel, pour moi, n'a jamais été un grand novateur.  Il est un peu le Mozart du XXème siècle, celui qui a utilisé tous les ingrédients qui étaient à sa disposition et qui les a rassemblés avec une perfection absolue. À mon avis, le  Prélude à l'après-midi d’un faune  est beaucoup plus influent sur la direction de l'orchestre des XXème et XXIème siècles que n'importe quelle pièce de Ravel. C’est vrai que dans L’Enfant et les sortilèges, le Concerto pour la main gauche ou même dans L’heure espagnole il a poussé la forme assez loin, mais jamais autant que Debussy.  Je pense à Ravel comme un prodige qui ne va jamais créer un ingrédient nouveau : il va faire de la belle cuisine avec des ingrédients qui sont déjà en place, mais sans inventer une nouvelle recette.  Pour moi, le révolutionnaire a été Debussy, précédé par Schumann, Berlioz, Sibelius et notamment Liszt, avec ses Poèmes symphoniques, et Wagner. Ce sont eux qui ont trouvé l’élan vers un orchestre réellement novateur. Ravel s’est plutôt tourné vers la musique ancienne : si l’on pense au  Tombeau de Couperin  ou aux  Valses nobles et sentimentales, on retrouve cette influence de classicisme ou du baroque, alors qu'avec Debussy la forme musicale a explosé.

Le fabuleux succès du Bolero et la luxuriance de l’orchestrateur Ravel n’ont-ils pas caché la véritable sensibilité et le talent de l’artiste ? Et aussi son intérêt pour les causes des oppressés comme dans les Chansons madécasses, les Grecques ou les Hébraïques ?

On sait qu'il détestait  Bolero. C'était un exercice pour lui mais qui s'est transformé en chef d'œuvre. C’est exactement l'essence du talent de Ravel : cette espèce de nonchalance dans l'idée de créer quelque chose d'original qui est fait avec une telle maîtrise et une telle perfection que ça devient « le chef d'œuvre ».  Il y a cet état d'esprit dans sa musique, mais je n’ai jamais pensé comme ça à propos des chansons populaires, des mélodies grecques ou des hébraïques.  Je ne sais pas s'il voulait vraiment traiter ces sujets avec beaucoup de profondeur et je ne suis pas sûr qu’il y ait une forme de provocation. Il peut y avoir un « air du temps », une volonté de trouver une l’esthétique musicale en s’appropriant de ces textes. 

On a un peu la sensation qu’il voulait faire un pied de nez à une société très conservatrice, antidreyfusarde etc. 

C’est vrai que L’heure espagnole est provocatrice avec cette espèce de montée du féminisme et aussi dans  L’Enfant et les sortilèges, il y a cette appropriation du jazz. On ne peut pas traiter ces sujets de façon complètement naïve, il faut donc le considérer. C'est là qu’on aimerait mieux connaître la personnalité de Ravel. Par exemple, quand on va à Montfort-l'amaury, il avait tous ces petits « netsuke » japonais à l’aspect très soigné, mais si l’on est très attentif, on s’aperçoit que c'est tout en plastique, comme du toc « made in China » Je ne sais pas à quel point il était sarcastique. Poulenc l’était certainement, mais votre remarque va me rendre plus curieux quant à la pertinence de ces textes par rapport au contexte géopolitique de l'époque.

Les si beaux chants douloureux d’un triste héros romantique

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A l’Opéra de Liège, le public est invité ces jours-ci à partager « les souffrances du jeune Werther », telles que Goethe les a d’abord consacrées en littérature avant que le compositeur Jules Massenet ne les accomplisse en une partition et des airs qui ne cessent d’émouvoir. J’ai pu assister à la pré-générale de cette production.

Triste destinée en effet que celle de ce jeune homme absolument étranger aux quotidiennetés de son entourage, rêveur, épris d’absolu, en communion avec une nature idéalisée. Le type même du « romantique ». De plus, évidemment désespérément épris de celle qu’il ne peut aimer. Il l’aime « à en mourir ». Il se suicidera.

Celle qu’il aime ainsi, c’est Charlotte, et s’il ne peut l’aimer, c’est qu’elle est promise à Albert, qu’elle épousera. Mais elle aussi aime ce Werther qu’elle ne peut aimer. Des passions contrariées, éminemment romantiques donc. Autour d’eux, en contraste, « la vraie vie », celle des ribotes de joyeux drilles, celles des répétitions de chants de Noël enfantins.

Comme je viens de l’écrire, la musique de Jules Massenet accomplit cette tragédie. Dans ses intermèdes, dans ses moments instrumentaux solistes, dans ses répétitions thématiques, ses leitmotivs en quelque sorte. Dans ses airs merveilleux. Elle est immédiatement expressive, elle est séduisante, elle est envoûtante.

Lors de la pré-générale, Giampaolo Bisanti et l’Orchestre de l’Opéra de Wallonie-Liège étaient déjà « à la juste mesure » de cette partition. 

Quant aux solistes, tout en devant ménager leurs voix, ils ont fait preuve d’une belle générosité dans leur chant, laissant facilement imaginer ce qu’ils offriront au public des représentations à venir - qu’ils réjouiront. Que ce soit Arturo Chacon-Cruz-Werther, Clémentine Margaine-Charlotte, Elena Galitskaya-Sophie, Ivan Thirion-Albert, Ugo Rabec-Le Bailli, Pierre-Derhet-Schmidt, Samuel Namotte-Johann, Jonathan Vork-Bruehlmann, Lucie Edel-Kätchen, sans oublier la fraîcheur des petits chanteurs de la Maîtrise de l’Opéra.

Diana Damrau, Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch brodent un Colloque sentimental autour de Mahler et Strauss

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Détrompez-vous : ni Richard Strauss ni Gustav Mahler n’ont écrit le moindre lied sur ce texte tellement mélodieux et expressif. Seul un hollandais inconnu, Rudolf Mengelberg, neveu du célèbre chef Wilhelm, a mis en musique la version allemande de ce poème iconique de la langue française qui a inspiré une quarantaine de compositeurs dont un génial Debussy. Coquetteries, reproches, jalousies, affres, émois amoureux et autres caprices de Cupidon seront le fil conducteur d’un ravissant programme que les trois artistes ont agencé comme un dialogue entre deux personnages aux contours tantôt tranchants, tantôt empreints de la plus absolue délicatesse. Ce genre de récital à trois, comme un dialogue imaginaire, est souvent choisi pour présenter l’Italienisches Liederbuch de Hugo Wolf, qui s’y prête à merveille. Les trois complices de la soirée ont ainsi présenté souvent de cycle de Lieder même si la première idée appartient probablement au légendaire trio composé de Irmgard Seefried, Anton Dermota et Erik Werba. On a pu constater à quel point les textes du Strauss allemand conviennent à merveille à ce jeu : dans Die Georgin, troisième Lied de la soirée, le texte de Hermann von Gilm dit : « L’amour s’approprie de mon cœur. Soir ou matin, c’est le même ravissement et la même douleur ». Ces mots sont la définition parfaite de ce que ces trois merveilleux artistes nous ont servi dans cet espèce d’écrin argenté et miroitant qui est le Palau de la Mùsica à Barcelone. Quant à Mahler, l’intensité émotive qui transmettent ses Lieder lorsque de grands artistes s’y frottent est telle qu’ils vont nous bouleverser sans entrave.