Le dixième opus des nouvelles pousses mozartiennes

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756 -1791) : Concerto n°10 pour deux pianos en mi bémol majeur K 365 ;  Rondo pour violon et orchestre en si bémol majeur K 269 ;  Adagio pour violon et orchestre en mi majeur K 261 ; Rondo pour violon et orchestre en ut majeur K 373 ; Symphonie concertante pour Hautbois, Clarinette, Basson et Cor en mi bémol majeur K 297b.  Duo Sakamoto,  pianos ; Bilal Alnemr, violon ; Gabriel Pidoux, Hautbois ;  Blaż Šparovec, Clarinette ;  Théo Plath, Basson ;  Nicolas Ramez, Cor ; ORF Radio-Symphonieorchester Wien, direction : Howard Griffith (K 365) et Thomas Zehetmair.  Enregistrements : du 13 au 15 septembre 2022 (K 365).  2021. Livret en anglais, en allemand et en français.   72’24’’. Alpha 1087.

Le Festival de Namur 2025

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Les amateurs d’art, et tout particulièrement les amoureux de la musique, sont incontestablement de grands curieux. La découverte de nouveaux horizons, d’œuvres inédites, d’interprètes qui renouvellent leur écoute sont en quelque sorte leur pain quotidien, leur précieux adjuvant. C’est sous cet angle qu’il faut aborder la thématique 2025 du Festival musical de Namur.

Car en effet, on peut être curieux des talents émergents qui vont irriguer le monde du concert pour de nombreuses années, en ayant au passage la satisfaction de compter parmi ceux qui les premiers ont goûté ces nouvelles saveurs et pressenti un avenir radieux. Cela va, cette année, du quatuor vocal « Les 4 sens », lauréat du concours « Génération classique » des Festivals de Wallonie (le 8 juillet) jusqu’aux futurs lauréats de l’incontournable concours Reine Élisabeth, dont les patronymes sont inconnus au moment où ces lignes sont écrites (le 28 juin), en passant par la jeune et brillante distribution vocale du Cosi fan Tutte de Mozart qui vous est proposé en version scénique (le 10 juillet).

On peut être curieux de laisser certains artistes illustrer leur parcours et leurs passions de manière plus personnelle, en tant qu’artistes associés des Festivals de Wallonie, par le biais de programmes qui sont autant de cartes blanches. Il en sera ainsi cette année pour François Joubert-Caillet, un habitué de notre festival, invité à créer un tout nouveau programme en compagnie de la soprano Céline Scheen (O Villanella – le 2 juillet) mais aussi à explorer un répertoire davantage tourné vers les musiques du monde (Senhora del Mundo – le 4 juillet). Il en sera de même avec Cindy Castillo, brillante titulaire des orgues récemment restaurées de l’église Saint-Loup, que l’on retrouvera « dans son élément » à travers un récital Bach au menu original (le 9 juillet), mais également au Grand Manège et en compagnie de Thomas van Haeperen et Sturm und Klang autour d’un réjouissant programme de concertos pour orgue (le 5 juillet).

On peut ensuite être curieux de découvrir du répertoire, du rare et de l’inédit. Plusieurs de nos concerts répondent à ce critère: l’opéra Médée & Jason de François-Joseph Salomon permet ainsi au Chœur de Chambre de Namur de poursuivre son parcours d’explorateur des trésors oubliés du baroque français, en compagnie de Reinoud van Mechelen et d’a nocte temporis (le 12 juillet). Certains des membres du chœur seront également associés à la redécouverte des œuvres sacrées du compositeur baroque allemand David Pohle (le 29 juin), tandis que Stéphane Orlando et l’Ensemble Ataneres nous proposeront une rencontre passionnante par l’image et par la musique avec les premiers films de Charlie Chaplin à Hollywood (le 1er juillet).

Le Quatuor Ébène aux plus hauts niveaux artistique, émotionnel et humain

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On le sait depuis leur projet « Beethoven around the world » (Beethoven autour du monde, qui a fait l’objet de mémorables concerts, d’un enregistrement et d’une captation vidéo), le Quatuor Ébène entretient avec ce compositeur une relation exceptionnelle. Avec le corpus magistral de ses Dix-Sept Quatuor à cordes, Beethoven a offert à l’Humanité l’un des plus beaux cadeaux qui soient. Le Quatuor Ébène en a été le digne ambassadeur.

Pour commencer ce concert, à l’occasion de leur troisième saison consécutive de résidence à Radio France, ils avaient choisi le premier édité (mais le deuxième composé) : le Quatuor en fa majeur, op. 18 n°1. Dans l’Allegro con brio, ils font sonner leur chefs-d’œuvre de lutherie (respectivement un Stradivarius de 1717, un Guarneri del Gesù de 1745, un Stradivarius de 1734 et un Grancino de 1682 !), avec une telle aisance, et une telle science de la résonance qu’ils parviennent à obtenir une étonnante palette de textures et de sonorités (nous avons par moments l’impression d’entendre un orgue, par exemple). L’équilibre entre énergie et lisibilité y est optimal. Pour le sublime Adagio affettuoso ed appassionato, Beethoven aurait dit s’être inspiré de la scène au tombeau du Roméo et Juliette de Shakespeare. Les Ébène y trouvent des nuances ineffables, jouant d’un souffle commun comme si leur vie en dépendait. Le Scherzo est pétillant à souhait, et débordant de vie intérieure. La réalisation technique, malgré la difficulté, y est stupéfiante. Dans le finale, les thèmes et motifs fusent, passant d’un instrument à l’autre tel un festival d’étoiles filantes.

Suivait, en création mondiale, une pièce de Raphaël Merlin, qui a été leur violoncelliste de 2002 (trois ans après la création de cette formation par quatre étudiants du conservatoire de Boulogne-Billancourt) à 2024. Si, jusqu'à tout récemment, le nom de Raphaël Merlin était indissociable du Quatuor Ébène, réjouissons-nous de ce que, même si désormais il a l’occasion de mettre ses immenses qualités de musicien au service de la direction d’orchestre et de la composition, leurs noms continuent de résonner ensemble.

Mitsuko Uchida à Bozar: la couleur du noir et blanc

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C’est d’un pas tranquille et avec une quiétude qui est la marque des grands maîtres que Mitsuko Uchida fit son entrée sur la scène de Bozar, ce 26 février 2025, dans une salle Henri Le Bœuf archi-comble. Ses lunettes d’écaille blanche, sa tenue noire, elle aussi égayée de blanc, évoquaient déjà en négatif le clavier sur lequel elle allait s’épancher. Au menu de la soirée, deux plats de consistance, entrecoupés d’un plat d’épices et d’un trou normand. Ce copieux programme fut ponctué de deux œuvres de théâtre musical qui ne figuraient pas à l’affiche: une suite de bagatelles pour téléphones portables de compositeurs anonymes et une pièce de musique concrète pour quintes de toux et un soupir d’un auteur inconnu.

En première partie, la pianiste anglo-japonaise s’attaqua au monstre beethovenien, dont elle s’est faite un indéfectible allié depuis des années. En l’occurrence, son choix s’était porté sur la 27e sonate en mi mineur, op. 90. Dans cette œuvre composée en 1814, dédiée au comte Moritz von Lichnowsky – qui venait d’épouser une actrice à l’issue d’une longue opposition de sa famille –, Beethoven aurait affirmé à Anton Felix Schindler avoir raconté l’histoire d’amour du jeune aristocrate. Il aurait eu l’intention d’intituler le premier mouvement “Kampf zwischen Kopf und Herz” (combat entre la tête et le cœur) et le deuxième “Conversation mit der Geliebten” (Conversation avec la bien-aimée). Quoi qu’il en soit de la véracité de cette anecdote, il règne dans cette sonate un réel dualisme qui dépasse la seule structure bipartite de la partition. Le premier mouvement hésite entre une idée assertive composée d’accords plaqués et un thème plus apaisé. Le second, d’un souffle lyrique, dont le thème principal ne cesse de vouloir s’affirmer, a l’allure d’une romance sans paroles.

Qu’elle ait ou non cherché à accréditer les propos de Schindler, Uchida donna de cette partition une lecture narrative, jouant sur les innombrables changements d’éclairage mis en œuvre dans ce mouvement au matériau éclaté, fait de thèmes fragmentés et de motifs plus contrastés les uns que les autres. Sa vision du premier mouvement fut aussi fidèle que possible aux prescriptions du compositeur: "Mit Lebhaftigkeit und durchaus mit Empfindung und Ausdruck" (avec vivacité et d’un bout à l’autre avec sentiment et expression). Ce sentiment et cette expression furent rendus par le biais de nombreux rubatos, une succession d’instants fugaces de tension et de détente, d’admonestations (la tête) et de rêverie (le cœur). Un récit clair-obscur captivant, truffé de suspensions, de pauses et de points d’orgue, d’interrogations en somme, reflet d’un monde intérieur auquel Beethoven nous a habitués. D’une charmante sérénité, le second mouvement, aux atours de chanson populaire, annonce déjà Schubert dans son caractère ainsi que dans l’accompagnement en doubles croches, que l’on retrouvera dans “Die schöne Müllerin”. Uchida se plia, à nouveau, à la lettre aux indications agogiques émaillant la partition: "sehr singbar" (très chantant), "subito piano", "dolce", "teneramente". Mieux encore, elle en rendit l’esprit au travers d’un sonorité poétique, sans pour autant relâcher le rythme fluide et entêtant du thème éthéré de ce rondo.