A Genève, une émouvante Matthäus-Passion

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Au cours de chaque saison, l’Ensemble Gli Angeli fondé par Stephan MacLeod donne une vingtaine de concerts à Genève et dans diverses cités européennes en se fixant pour objectif de présenter sur plusieurs années l’intégrale des cantates de Bach, ce qui vient de se concrétiser par la publication de l’intégrale des cantates sur des motifs de choral en 19 CD de la firme Aparté. A proximité des fêtes de Noël et de Pâques, reparaissent à l’affiche tant le Messie de Haendel que la Passion selon Saint Matthieu, événements qui voient le Victoria Hall pris d’assaut par un public de tout âge, ce qui a été le cas le soir du 16 mars dernier pour le chef-d’œuvre de Bach.

Comme toujours, Stephan MacLeod dirige l’ouvrage, tout en assumant la partie de basse pour les airs solistes. Sur des estrades qui se font face, il dispose la formation orchestrale séparée en deux chœurs qui se répondent en encadrant l’orgue et le continuo comprenant viole de gambe, basson et clavecin. L’ensemble vocal composé d’une douzaine de chanteurs inclut les solistes qui s’en détachent, le temps d’une aria, avant de rejoindre le rang.  Dans la première partie, s’y ajoute  la Maîtrise du Conservatoire populaire de musique, danse et théâtre de Genève de Genève, magnifiquement préparée par Magali Dami et Fruzsina Szuromi, qui glisse une note de candeur juvénile en chacune de ses interventions. Dès le premier Chœur « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen», se dégage une indicible émotion que suscite cette direction qui progresse grâce à cette tension intérieure allégeant les tempi tout en se maintenant tout au long de l’œuvre. Les forces chorales confèrent à chaque séquence un relief dramatique qui allie la virulence d’une foule plébiscitant la mort de Jésus sur une croix à la commisération du bouleversant « O Haupt voll Blut und Wunden ».

Yuja Wang et Esa-Pekka Salonen en ouverture du Klarafestival

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Ambiance des grands soirs au Bozar de Bruxelles pour ce concert d’ouverture du Klarafestival 2026 avec rien moins que Yuja Wang et Esa-Pekka Salonen au pupitre du Swedish Radio Symphony Orchestra. À ce titre, c’était sans doute “le” concert de l’année à ne pas rater !

L’affiche intéressante confrontait deux thématiques finlandaise et française en mettant en miroir deux concertos de Rautavaara et Ravel et deux grandes fresques symphoniques de durées à peu près égales de Sibelius et Debussy.

Après les inévitables discours de circonstance (heureusement pas trop longs) et une présentation complètement dispensable d’un modérateur, le concert commença avec la Symphonie n°7 de Sibelius. Salonen a abordé ce chef-d’œuvre comme une sculpture en mouvement à la fois dense et fluide. Le tempo plutôt allant permet au chef de souligner la force magnétique de cette musique solaire. Désormais Conductor Laureate de la phalange suédoise après en avoir été le Chef principal de 1984 à 1995, Esa-Pekka Salonen connaît parfaitement cet orchestre pour en tirer des sonorités idoines et mettre en valeur les hautes qualités de ses pupitres (quels cuivres !).

Décédé il y a 10 ans, Einojuhani Rautavaara est à l’honneur de cette tournée avec son rare Concerto pour piano n°1. Sans avoir été directement élève de Rautavaara à l’Académie Sibelius d’Helsinki et même après avoir lutté dans sa jeunesse contre une forme de conservatisme que représentait l’Académie Sibelius (création du collectif Korvat auki - Oreilles ouvertes, en 1977) dont Einojuhani Rautavaara était alors l’un des plus éminents professeurs, Esa-Pekka Salonen s’est pris d’une immense admiration pour son aîné. Il a ainsi spécialement demandé à Yuja Wang de mettre ce concerto à son répertoire pour cette tournée ! Composée en 1969, cette œuvre expérimentale, d’un compositeur en recherche d’une voix singulière, a tout pour plaire au moderniste Salonen. Il faut dire qu’avec sa pyrotechnie pianistique, la partition est taillée sur mesure pour le brio de Yuja Wang qui a magistralement rendu les fameux “clusters” (ndlr : accords plaqués avec la paume ou l’avant-bras) du premier mouvement. Elle a réussi à transformer ce qui pourrait être une simple démonstration de force en une nappe sonore presque mystique et incantatoire, parfaitement en phase cette esthétique finlandaise avec ce mélange de sérieux et de décalé comme cette réminiscence de jazz band sur fond de batterie.

Dilemmes en série : Idomeno, Re di Creta de Wolfgang-Amadeus Mozart à La Monnaie

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A La Monnaie ces jours-ci, exactement dirigé par Enrico Onofri, dans une mise en scène de Calixto Bieito, bien plus retenue que d’autres dans lesquelles il privilégiait le paroxysme et la provocation, « Idomeneo, re di Creta » de Wolfgang Amadeus Mozart nous vaut des moments de grande intensité musicale et vocale, et de belles images scéniques significatives de ce qui se joue.  

De quoi s’agit-il dans cet operia seria composé par un Mozart de 25 ans et créé à Munich en janvier 1781 ? De dilemmes en série. Troie a été détruite. Ilia, princesse troyenne, est retenue prisonnière chez l’un des vainqueurs, Idomeneo, roi de Crète. Elle aime Idamante, le fils de celui-ci, d’un amour interdit. On annonce alors la mort d’Idomeneo. Leur amour serait-il donc possible ? Sauf qu’Idomeneo a survécu parce qu’il a promis aux dieux de sacrifier la première personne qu’il rencontrera. Ce sera son fils ! Sauf qu’Elettra, en exil là-bas après avoir assassiné sa mère Clytemnestre, jalouse d’Ilia, aime aussi Idamante. Tout va évidemment se compliquer… Et se conclure sur un happy end partiel : après une intervention divine décisive, Idomeneo abdique, Idamante accède au pouvoir et peut s’unir à Ilia. Quant à la pauvre Elettra, définitivement rejetée, il ne lui reste plus que sa colère. Voilà de quoi nourrir de « la belle musique » et de « beaux airs », amoureux, désespérés, emportés, passionnés.

Un éventaire de sensations fortes, placardées par l’ensemble Delirium Musicum

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Cabinet of Curiosities. Œuvres de Nicholas Roubanis (1880-1968), Erik Satie (1866-1925), Gabriella Smith (*1991), Jean-Féry Rebel (1666-1747), Florence Price (1887-1953), Philip Glass (*1937), Franz Schubert (1797-1828), Bernard Herrmann (1911-1975), Samuel Barber (1910-1981), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Jisoo Lee (*2000), Arvo Pärt (*1935). Delirium Musicum, Étienne Gara. Livret en français, anglais, allemand. Mai 2024 et janvier 2025. 65’46’’. Warner 5021732844637

Trop tôt disparue, la Croate Dora Pejačević a laissé un intéressant catalogue orchestral 

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Dora Pejačević (1885-1923) : Intégrale des œuvres avec orchestre. Verwandlung, op. 37b ; Liebeslied op. 39 ; Zwei Schmetterlingslieder op. 52 ; Symphonie en fa mineur op. 41 ; Fantaisie concertante en ré mineur op. 48 ; Ouverture en ré mineur op. 49 ; Concerto pour piano et orchestre en sol mineur op. 33 ; Nocturne en do majeur op. 50/1, arrangement Igor Kuljerić. Annika Schlicht, mezzo-soprano ; Martina Filjak, piano ; Staatskapelle Weimar, direction Ivan Repušić. 2024/25. Notice en allemand et en anglais. 110’ 13’’. Un album de deux CD Audite 23.499. 

5 albums pour passer la semaine : la sélection du lundi

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1. Pájaros Mágicos par Dudamel et le LAPO

Heitor Villa-Lobos - Igor Stravinsky, Los Angeles Philharmonic, direction : Gustavo Dudamel. Platoon

Dudamel et le Los Angeles Philharmonic livrent une interprétation vibrante des œuvres de Villa-Lobos (ballet Uirapuru) et Stravinsky (Suire de 1919 de l'Oiseau de feu), où la précision orchestrale rencontre une énergie contagieuse. La direction incisive de Dudamel sculpte chaque phrasé avec une clarté remarquable, offrant une lecture à la fois fidèle et audacieuse. Le fini instrumental, d'une transparence impeccable, met en lumière la richesse des timbres et la dynamique explosive de ces oeuvres de démonstration. Dans Uirapuru, le chef plie le jeu discographique !

2. Haydn - Lalo avec Bruno Delepelaire

Haydn - Lalo : Concertos pour violoncelle. Bruno Delepelaire, violoncelle. Berliner Philharmoniker, direction : Michael Sanderling et Tugan Sokhiev. Berlin Phil Recording

Bruno Delepelaire, violoncelle solo des Berliner Philharmoniker, est ici documenté sous la direction de Sokhiev et Sanderling dans deux concertos pas si fréquents : le n°2 de Haydn et celui de Lalo. . Bruno Delepelaire brille par sa technique irréprochable et sa qualité de son, parfaitement secondé par les chefs et les pupitres des Berliner Philharmoniker.

ICMA 2026: Un concert de gala des grands soirs

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À l’issue d'une remise haute en couleurs des International Classical Music Awards de l'année, égayée par un « Happy birthday, dear Bambergers » entonné par la soprano américaine Melody Moore et repris en choeur par l’assemblée, le Bamberger Siymphoniker a livré un concert-marathon d'excellente tenue. Le programme, présenté par Annekatrin Hentschel (BR Klassik), rendait naturellement hommage aux lauréats de l’édition 2026 des ICMA, et en particulier à l’orchestre bavarois, récipiendaire d’un Special Achievement Award, qui célèbre cette année son quatre-vingtième anniversaire.

En poste depuis dix ans, son chef principal, le Tchèque Jakub Hrůša (sacré artiste de l’année), fut fougueusement accueilli par le public bambergois et ses autorités de tutelle. Il mit le feu aux poudres avec l’Ouverture Léonore n° 3 – celle-là même sur laquelle avait débuté, le 20 mars 1946, le premier concert donné par le Bamberger Tonkünstlerorchester, sous la baguette de Bertil Wetzelsberger. D’entrée de jeu, la sonorité homogène et détonante du Bamberger saisit nos oreilles, dégageant dans l’énigmatique introduction, aux confins du silence, une puissance émotionelle aussi captivante que dans le climax ultérieur, qui s’imposa au terme d’un crescendo merveilleusement amené. L’ensemble, radieux dans tous les pupitres (mention spéciale à la première flûte), ravit par sa superbe autant que par la précision millimétrique de son intonation.   

La soirée, animée au micro par Annekatrin Hentschel (BR Klassik), se poursuivit par une allocution du ministre bavarois des Sciences et des Arts, Markus Blume. Ce dernier fut bientôt relayé par l’Allegro vivace du Concerto pour alto et orchestre de Béla Bartók, brillamment servi par le tempérament volcanique et la technique éblouissante de Nils Mönkemeyer. Suivirent les deux premiers interludes du remarquable oratorio PASSIO du compositeur hongrois Péter Zombola (compositeur de l’année). Dans le premier, sombre et affligé, des accords se relaient, en tuilage, d’un pupitre à l’autre, tissant un choral fantomatique en lambeaux dont l’épaisseur ne cesse d’enfler, jusqu’à retentir à l’orchestre au grand complet. Le second fait la part belle aux cordes qui, furioso, propulsent des accords sur un rythme régulier émaillé de syncopes, fréquemment interrompus par les déflagrations d’une tonique dans le grave. Le tutti orchestral, scandé par un rythme de marche imprimé par des timbales déchaînées, clôt le mouvement dans un sentiment d'effroi. Tout se passe comme si la Danse sacrale de Stravinsky flirait ici avec le Trisagion d’Arvo Pärt (!).