Ádám Fischer, une carrière musicale 

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Le chef d’orchestre Ádám Fischer est le lauréat 2022 d’un prix pour l’Ensemble de la carrière des International Classical Music Awards. Véritable entrepreneur de la musique, il est l’auteur d’une discographie impressionnante en quantité et en qualité. Le maestro s'est entretenu avec Csabai Máté de Papageno, membre hrongrois du jury ICMA, sur l'enregistrement et ses compositeurs préférés.

Félicitations pour votre prix qui récompense l'ensemble de votre carrière ! L'œuvre n'est pas mince, même si l'on ne considère que les enregistrements que vous avez réalisés ! 

Maintenant vient la question de savoir ce que je pense de ce prix. Ce serait bien, mais je préfère regarder vers l'avenir plutôt que vers le passé. J'en ai fini avec le passé. Je n'aime pas non plus réécouter mes enregistrements car tout ce que j'entends, c'est ce que je n'ai pas fait correctement. J’aime mieux de ne pas les écouter. Mais l'avenir ! Cela m'excite beaucoup plus. Bientôt, je recommencerai à enregistrer une série de symphonies de Haydn, alors disons que je vivrai deux fois, car je les ai déjà toutes enregistrées une fois. Bien sûr, ce que le prix ICMA Lifetime Achievement Award signifie, c'est que les gens apprécient ce que je fais, et cette pensée me fait me sentir un peu mieux. J'ai envie de travailler.

Avez-vous déjà compté le nombre de disques que vous avez réalisés ?

Non. Il y en a certains que je ne connais même pas. Dans les années 80, la maison de disques hongroise Hungaroton faisait ce qu'on appelle du "travail sous contrat" pour CBS, car il était moins cher d'enregistrer à Budapest qu'en Occident. Normalement, il est bon que le nom des interprètes et du chef d'orchestre soit inscrit sur les enregistrements, mais parfois ce n'est pas le cas. Nous les faisions et ensuite nous ne les revoyions plus.

Avez-vous le souvenir d'avoir tenu en main votre tout premier disque avec votre nom dessus ?

Bien sûr ! C'était en 1976. Nous avons enregistré un album de Haydn publié par Hungaroton à Budapest, avec deux oeuvres : les Symphonies n°88 et n°100. J'avais vingt-six ans et je venais de rencontrer celle qui allait devenir ma femme. Ma belle-sœur, ou plutôt la femme qui est devenue plus tard ma belle-sœur, a fait remarquer que je ne m'étais pas rasé correctement pour la photo. Depuis, j'ai une barbe blanche qui ne se voit pas trop quand je ne suis pas rasé. La vieillesse a donc ses avantages, vous voyez.

Écoutiez-vous des disques lorsque vous étiez enfant ?

J'avais douze ou treize ans lorsque mon père nous a acheté notre premier tourne-disque. C'était un grand événement et un grand luxe. À l'époque, un seul voisin avait un poste de télévision et tout le monde autour allait le regarder. Nous n'avions pas beaucoup de disques et ceux que nous avions, nous les réécoutions en boucle. Mais avec précaution car, comme on le disait, à chaque écoute, la bakélite se détériorait. Au programme nous avions le Concerto pour deux violons de Vivaldi, des œuvres de Bach, des extraits de La Flûte enchantée et, plus tard, Le Songe d'une nuit d'été. Cependant, mes expériences musicales les plus mémorables ont eu lieu lorsque nous sommes allés à l'Opéra. 

Belgian Music Days : un peu de tout, et pas mal de musique d’aujourd’hui

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Dédié aux musiques belges (écrites, avec une prédilection pour les compositeurs vivants - mais pas que, puisque le pays est né en 1830 -, et pour la musique contemporaine -mais pas que, puisque électroacoustique et jazz, enseignés eux aussi en conservatoire, y ont leur place), tri-lingue/régional/communautaire (comme le pays, compliqué mais savoureux, qu’il salue), le festival en est à sa troisième édition, bisannuelle. Après Louvain et Mons, c’est à l’est que les Belgian Music Days -le Forum des Compositeurs a récolté plus de 80 propositions de pièces pour cette édition- prennent leurs quartiers, au Alter Schlachthof d’Eupen, imposant ensemble de briques rouges, fidèle au style industriel prussien, dont le destin bascule au début des années 1990, alors qu’il délaisse ses fonctions d’abattoir à viande pour celles de diffuseur de culture -après une conséquente rénovation. Je n’ai pas pu tout voir du programme fourni étalé sur trois jours, frais mais au soleil printanier, scrupuleusement organisé dans un lieu propice aux rencontres et au bar rassembleur : ma sélection est donc contrainte et restreinte -pour une parfaite exhaustivité, notez la date dans votre agenda pour 2024, à Bruxelles.

Sous l’intitulé Musiques et recherches, référence à l’association dédiée à la musique acousmatique initiée par Annette Vande Gorne, le premier rendez-vous fait place à quatre compositions fixées sur support, que le concert spatialise sur un dispositif d’enceintes multiples, dont la diversité des caractéristiques sonores figure l’orchestre. Pour L'invention du Quotidien: #1 Mouvements Ordinaires, c’est Vande Gorne qui dirige l’œuvre (en l’occurrence, qui a les mains sur les potentiomètres de la table de mixage) : Joost Van Kerkhoven est son élève (comme les autres intervenants de ce concert), qui approfondit actuellement les liens entre pensée algorithmique et musique et propose, avec ce morceau joué pour la première fois, des sons trouvés (bruits de pas, expirations, commentaires -sportifs ?-, pales de ventilateur -d’hélicoptère ?-, rires d’enfants, cloches d’église…), naturels, machiniques, du quotidien (outre le titre, directement emprunté aux livres du philosophe français Michel de Certeau, le compositeur s’inspire de la façon dont Anne Teresa De Keersmaeker intègre des gestes banals dans ses chorégraphies), retravaillés et liés à des sons de synthèse. Vande Gorne continue sur sa lancée (comme une danse des mains et du corps devant la table, son plaisir enthousiaste est communicatif) avec In Nomine, cette pièce de Léo Kupper (élève d’Henri Pousseur, pionnier de musique électronique et fondateur du Studio de Recherches et de Structurations Electroniques Auditives), qui, lorsqu’elle la découvre, jouée au Château Malou de Woluwe-Saint-Lambert dans les années 1970, sur une coupole de haut-parleurs dirigés par une sorte de clavier, l’impressionne tant qu’elle décide de se consacrer désormais à l’acousmatique : une musique mystérieuse, majestueuse, teintée du psychédélisme ambiant d’alors. C’est autour de citations de Moriturus d’Henri Michaux, qu’Ingrid Drese cerne Pérégrinations d’une petite sphère happée par le temps, composition réalisée en 2020 et jouée pour la première fois aux Belgian Music Days : un cheminement qui semble hésiter, chancelle, avance, s’égare, revient, persévère, évoque latéralement le vent de sinusoïde qui s’essouffle dans One Of These Days ; une musique qui ondoie et nous fait curieusement apprécier de n’aller nulle part. J’accroche moins aux Paysages (habités) de Marie-Jeanne Wyckmans, assemblage peu musicalisé de sons glanés dans des décors naturels (marins, forestiers, animaliers), complété de bruits (train, vaisselle) et de gazouillis enfantins, qui m’évoquent plus la bande sonore d’un documentaire qu’une pièce composée (l’influence de son métier de bruiteuse au cinéma ?).

Hambourg à l’orée du Baroque : Léon Berben décape une figure majeure du répertoire sacré

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Hieronymus Praetorius (1560-1629) : Magnificat 1-, 2-, 3-, 4-, 5-, 6-, 7-, 8-mi toni. Magnificat 1-mi toni [Zellerfeld Tabulatur]. Hymnes Christe qui lux es et dies ; A solis ortus cardine ; Iesu nostra redemptio ; Vexilla regis prodeunt ; Deus Creator omnium ; O lux beata trinitas ; Dies absoluti praetereunt ; Veni redemptor gentium. Christ unser Herr zum Jordan kam. Wenn mein Stündlein vorhanden ist. Léon Berben, orgues de l’église St. Laurentius de Langwarden et de l’église St. Marien de Lemgo. Livret en anglais, allemand. Mars-avril 2021. TT 78’45 + 78’42. Aeolus, SACD, AE-11311

A Genève, Jonathan Nott et le XXe siècle  

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Pour la série ‘R comme Romande mais aussi Rareté’, Jonathan Nott consacre le programme du 16 mars de l’Orchestre de la Suisse Romande à trois œuvres majeures du XXe siècle. Il décide surtout d’en juxtaposer deux que l’on a souvent rapprochées, Le Sacre du Printemps, datant de l’hiver 1912-1913, et Arcana qu’Edgar Varèse composa entre 1926 et le printemps de 1927.

Du célèbre ballet d’Igor Stravinsky qui est devenu aujourd’hui un classique, il conçoit l’Introduction comme une longue improvisation menée par le basson dans l’aigu permettant aux bois de développer librement leur couplets. Pour la Danse des adolescentes, il recherche la précision du trait tout en accusant la pesanteur des accords dans les parties de cordes. Les Rondes printanières, le Jeu des cités rivales sont de véritables orgies sonores  tourbillonnant jusqu’à l’entrée des cuivres hiératiques qui accompagnent le Cortège du Sage. Puis une tenue en pianissimo imprégnée de mystère est engloutie par le presto sauvage de la Danse de la Terre. L’Introduction de la seconde partie paraît trop présente en nous privant d’une connotation envoûtante que finira par nous restituer le dialogue des cordes avec les trompettes en sourdines. Sur le pizzicato des violoncelles et contrebasses s’appuyant sur la percussion surgit la Glorification de l’élue. Le rallentando permettant l’Evocation des ancêtres est rapidement zébré par les stridences de la trompette propulsant la Danse sacrale, d’un fauvisme extrême par ses traits à l’arraché.

100 % Stravinsky avec François-Xavier Roth et Isabelle Faust

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Après Chalon-sur-Saône, avant Nîmes, Barcelone, puis Arras, Les Siècles proposent à Dijon leur concert Stravinsky 100%, avec Isabelle Faust, évidemment sous la direction du fondateur de l’orchestre, François Xavier Roth, que l’on ne présente plus. Berliozien émérite, il illustre avec bonheur le plus large répertoire, symphonique et lyrique, son récent Pelléas en témoigne (« Une grande réussite », écrit Philippe Cassard).

Sans surprise, le généreux programme nous offre tour à tour la 2e suite de l’Oiseau de feu, le Concerto pour violon et le Sacre du printemps. Les deux premières œuvres (et,  les Trois pièces pour quatuor) feront l’objet d’une captation.

Du ballet de Fokine, d’après un conte traditionnel, Stravinsky tira plusieurs suites d’orchestre. Il y a deux ans, David Grimal et ses Dissonances, hélas congédiées de Dijon, nous donnaient la version ultime de cet Oiseau de feu. La deuxième, que nous écoutons, de 1919, est la plus diffusée. L’introduction, très retenue, feutrée, mystérieuse et sourde, irisée, comme la magie sont au rendez-vous. La vie prodigieuse de l’oiseau de feu, aérienne, d’une rare liberté, ses variations nous ravissent. La grâce de la ronde des princesses, avec son merveilleux hautbois, la farouche danse infernale de Katschei, tellurique comme transparente, tout est admirable. Toujours la direction est claire, ménageant des équilibres subtils, incisive, percutante, faisant chanter les lignes. La berceuse, enchaînée magistralement, revêt des couleurs chaudes. Enfin la spectaculaire progression du final nous emporte. La réussite est magistrale.

Symphonies de la famille Bach élargie, dont quatre premières mondiales

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Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784) : Symphonie pour cordes et basse continue en ré majeur BR-WFB C Inc. 1. Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Symphonies en mi bémol majeur et en do majeur pour cordes et basse continue ; Symphonie en mi mineur pour cordes et basse continue Wq 177. Johann Christoph Friedrich Bach (1732-1795) : Symphonie en ré mineur. Johann Ernst Bach (1722-1777) : Symphonie en si majeur pour cordes, deux bassons et basse continue BR-JEB C 1. Johann Ludwig Bach (1677-1731) : Concerto en ré majeur pour deux violons, deux hautbois, cordes et basse continue. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Sinfonia en ré majeur pour violon, deux hautbois, deux trompettes, timbales, cordes et basse continue BWV 1045. Berliner Barock Solisten, direction Reinhard Goebel. 2021. Notice en allemand et en anglais. 63.37. Hänssler Classic HC21029.

La lyrique amoureuse de Francesco Rasi, déployée autour de son principal recueil poétique

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La Cetra di sette corde. Francesco Rasi (1574-1621) : madrigaux et arias. Giovanni De Macque (c1550-1614) : Canzona Seconda. Giovanni Battista Ferrini (c1600-1674) : Ballo di Mantova. Giovanni Giacomo Kaspberger (c1580-1651) : Toccata Seconda. Girolamo Frescobaldi (1583-1643) : Canzonetta detta La Trombocina. Ascanio Maione (c1570-1627) : Toccata Quarta. Anonymes : Aria di Fiorenza ; Aria di Romanesca. Riccardo Pisani, ténor. Ensemble Arte Musica. Chiara Granata, harpe. Giovanni Bellini, théorbe, guitare. Silvia De Maria, viole de gambe, lirone. Francesco Cera, clavecin et direction. Juillet 2020. Livret en anglais, français, italien ; paroles en italien et traduction bilingue. TT 68’27. Arcana A492

Intégrale du clavier à quatre mains de Dussek

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Jan Ladislav Dussek (1760-1812) : Grande Ouverture en ut majeur Op. 32 ; Fugues en ré majeur, sol mineur, fa majeur Op. 64 ; Sonates en ut majeur, fa majeur, si bémol majeur Op. 67 ; Duo à quatre mains en ut majeur « Grande Sonate » Op. 48. Duo Pleyel : Alexandra Nepomnyashchaya, Richard Egarr, piano. Livret en anglais. Février 2019. TT 79’52. Linn CKD 642

« Lucilin Extended », un concert expérientiel

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Depuis 22 ans, United Instruments of Lucilin s’impose de plus en plus comme un passage obligé dans le domaine de la musique de création au Luxembourg -un territoire à la superficie restreinte, mais habile à exploiter des ressources limitées. En particulier, l’ensemble, spécialisé dans la création et l’exécution d’œuvres du 20e et 21e siècles, promeut l’innovation et la recherche dans la performance scénique et instrumentale : de là l’« Extended » de ce soir, dédié à des pièces mises sur pied par des compositeurs qui n’arrêtent pas leur travail d’écriture aux notes posées sur la partition, à des artistes qui manifestent une volonté (parfois farouche) à pousser l’expérience un pas plus loin, qui aiment et veulent outrepasser les potentiels des mondes sonores défrichés, par un détournement d’usage des instruments connus, par l’adjonction de technologies électriques (énergie ! énergie !) à une acoustique ravissante mais parfois convenue, par un entrechoc de médias destiné à bouleverser les sens -et parfois ça marche, et parfois ça fait flop ; le risque est le parfum de plaisir de l’exercice.

Au programme de ce concert fouineur, sept pièces récentes (écrites entre 2013 et 2021), de commande ou pas, toutes données pour la première fois à la Philharmonie Luxembourg -si l’on ne compte pas la diffusion en live-stream Phil Live Doheem du 31 juillet 2020, qui héberge la première de l’œuvre de Jessie Marino (New York). YjQzljv1uFQ – For Toshi Makihara est pilotée par trois percussionnistes dont les mains, filmées à la verticale et retransmises sur grand écran, frappent directement la membrane de la timbale (illuminée de blanc, de bleu, de rose, de mauve…), claquent entre elles ou se font des pichenettes résonnantes, manipulent des triangles -et pour le final, une mailloche-, tous mouvements qui composent une chorégraphie, au visuel en l’espèce plus remarquable que le son lui-même. C’est aussi le cas de The Game of the Century, court morceau basé sur la partie d’échecs de 1956 entre Donald Byrne (un des champions de l’époque) et Bobby Fischer, épique et hors du commun (Fischer a 13 ans et amène Byrne à l’échec et mat après une série hallucinante de sacrifices), pour lequel Connor Shafran (Américain établi à Cologne) resserre le temps comme dans une course-poursuite et s’adresse lui aussi d’abord aux yeux, concentrés sur les mains des joueurs : ce sont les déplacements précipités des pièces sur le plateau, alliés aux claquements des boutons de l’horloge mécanique et à l’occasion complétés par le tambourinement des doigts sur le plateau de jeu, qui créent l’étroit monde sonore, sec et rythmé, de ce court morceau.