Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

A Genève, l’OSR à l’heure ouzbèke avec Aziz Shokhakimov et Behzod Abduraimov

par

Pour le concert du 9 mars intitulé ‘Les stars ouzbeks’, l’Orchestre de la Suisse Romande invite deux trentenaires, Aziz Shokhakimov, chef titulaire de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg et directeur artistique du Tekfen Philharmonic Orchestra en Turquie, ainsi que le pianiste Behzod Abduraimov, 1er Prix du London International Piano Competition en 2009.

Le programme commence par La Procession des fêtes de Khorezm, une page luxuriante due à la plume de Suleiman Yudakov (1916-1990), musicien soviétique d’origine ouzbèke. Jamais donné en Suisse auparavant, percutant comme la ‘Fête à Bagdad’ dans la Schéhérazade de Rimsky Korsakov, ce bref tableau en technicolor voit le hautbois instiller une note folklorique dans un cantabile qui s’étoffe progressivement pour conclure triomphalement par les cuivres éclatants nous rappelant les défilés du Spartacus de Khatchatourian.

A Lausanne un triomphe pour Alcina ! 

par

En février 2012, l’Opéra de Lausanne avait présenté l’Alcina  de Haendel dans une mise en scène de Marco Santi qui n’avait guère marqué les esprits. Dix ans plus tard, Eric Vigié, son directeur, frappe un grand coup  en confiant une nouvelle production à Stefano Poda qui, à lui seul, assume régie, décors, costumes, lumières et chorégraphie. 

Et c’est justement par le jeu savant des éclairages qu’est créé un vaste jardin, encadré de cyprès effilés à la Fra Angelico, que découvrent les deux naufragés, Bradamante travestie en chevalier Ricciardo et son tuteur, Melisso. Immédiatement confrontés à Morgana, femme âgée portant une robe à panier noire démesurée, tous deux sollicitent une rencontre avec Alcina qui paraît dans une semblable crinoline blanche galonnée d’or. Tout habitant de l’ile, y compris Ruggiero, le fier chevalier, fiancé de Bradamante, revêt jaquette et culotte de cérémonie XVIIIe sur bas de soie. Lorsque descend des cintres une boule mastodonte qui s’entrouvre pour révéler le palais d’Alcina, une seconde jeunesse est donnée par enchantement à chacun de ceux qui y pénètre. Morgana ose s’afficher en body noir pailleté quand la reine, sa sœur, se pare d’un déshabillé vaporeux dans ses appartements de l’étage supérieur où règne la luxure, quitte à se donner du plaisir en usant des ‘loyaux services’ de la valetaille. Tandis que les abords de cet univers clos sont gardés par des panthères noires en céramique glazurée et que les serviteurs promènent des paons blancs empaillés, l’on finit par se rendre compte que ce monde enchanté a emprisonné les habitants en les métamorphosant en animaux et que tout dissident comme Oronte, Bradamante, Melisso et Ruggiero libéré du sortilège, est roulé dans une cage polyédrique. C’est donc lui qui brisera l’urne détentrice des pouvoirs magiques d’Alcina et de l’élixir de jeunesse. Et chacun retrouvera son aspect d’antan…

Concert maritime avec l'Orchestre national de Cannes

par

C'est avec intérêt qu'on retrouve l'Orchestre National de Cannes et son chef Benjamin Lévy pour un concert qui met au programme des œuvres à la thématique maritime, projet intéressant pour un orchestre d’une ville côtière.  Au programme trois compositeurs français qui ont exalté la mer. Jean-Marie Blanchard, le Directeur Général de l'orchestre, introduit le concert par quelques mots rappelant l'obligation d'humanité et de solidarité pour ceux qui souffrent si près de nous.

Le concert est lancé avec Une barque sur l'océan de Maurice Ravel. La nomenclature orchestrale est très importante mais tout est déployé avec sensibilité et raffinement. Benjamin Lévy illustre les ondes de la mer par une interprétation lumineuse, tout en finesse. Il crée exactement l'effet magique recherché par Ravel dans cette merveilleuse évocation d'un bateau sur l'océan. 

Au Grand-Théâtre de Genève, un sublime Atys

par

Prodigieux spectacle que cet Atys de Jean-Baptiste Lully présenté par le Grand-Théâtre de Genève ! Son directeur, Aviel Cahn, a eu l’idée géniale de susciter une collaboration entre Leonardo Garcia Alarcon et le chorégraphe Angelin Preljocaj qui, pour la première fois dans sa carrière, assume la mise en scène d’un opéra. De cette tragédie lyrique sur un livret de Philippe Quinault, adorée par Louis XIV qui assista à la création à Saint-Germain-en-Laye le 10 janvier 1676, l’on a gardé en mémoire la production de 1987 de Jean-Marie Villégier dirigée par William Christie et reprise en 2011, production historicisante qui, dans son statisme empesé, suggérait l’esthétique théâtrale à la Cour du Roi Soleil.

Ici, tout est mouvement continuel comme dans un opéra-ballet dont la danse est l’élément vital. D’entente avec le directeur musical qui a opéré des coupes drastiques dans cette interminable partition, Angelin Preljocaj modifie le Prologue, hommage délibéré au tout puissant monarque, pour en faire une introduction à la tragédie elle-même. Mais le soir de la première du 27 février, comme dans les représentations ultérieures, Leonardo Garcia Alarcon s’adresse au public en évoquant les terribles événements actuels ; puis il présente l’hymne ukrainien dans un arrangement pour formation baroque qu’il a conçu à l’intention de sa Cappella Mediterranea. 

A Genève, un Pogorelich ahurissant 

par

Alors que la plupart des sociétés de concert genevoises proposent régulièrement les mêmes têtes d’affiche, l’Agence MusiKa s’ingénie à faire appel à des pianistes moins médiatisés comme Arcadi Volodos ou Ivo Pogorelich qui, au Victoria Hall le jeudi 24 février, a dédié l’intégralité de son programme à cinq œuvres majeures de Fryderik Chopin.

Depuis plus de quarante ans, sa réputation d’artiste innovateur brisant les tabous conventionnels n’est plus à faire. Et la preuve en est donnée immédiatement par la Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur op.61 dont l’introduction est énigmatique par ses cadenze arachnéennes noyées dans la pédale qui désarticulent la transition jusqu’au a tempo giusto extrêmement retenu, s’allégeant avec l’Agitato abondamment ornementé. Quelle poésie enveloppe le Poco più lento, choral blafard qui fait chanter les basses sous la ligne de chant. Le da capo des mesures initiales contraste par sa lenteur avec la péroraison triomphante dont le dessin devient anguleux sur une main gauche délibérément appuyée. 

La Troisième Sonate en si mineur op.58 est tout aussi surprenante avec un Allegro maestoso qui accumule les brefs segments mélodiques jusqu’à la boursouflure. Mais le Sostenuto se liquéfie par les moirures d’un phrasé libre qui se pare d’arabesques évanescentes. Le Scherzo virevolte de mille couleurs qui laissent affleurer de mystérieuses inflexions dans le trio, alors que le Largo se veut péremptoire dans le declamato précédant le cantabile à fleur de touche s’appuyant sur une basse estompée qui assimilera le da capo à une lointaine réminiscence. Quant au Final, il est emporté par une houle vrombissante qui privilégie le grave au détriment d’une mélodie à peine perceptible.

Chostakovitch : contrastes symphoniques

par

En ce deuxième jour du “Chostakovich Festival : The Other Revolutionary”, c’est l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège qui nous a accueilli dans la salle Henry Le Boeuf à Bozar. Au programme, deux pièces de Dmitri Chostakovitch et son orchestration des Chants et danses de la mort de Modeste Moussorgski.

C’est sous la baguette de Marko Letonja, qui remplace Michail Jurowski qui a dû annuler  sa venue, que se déroule cette représentation. Le chef slovène, grand admirateur de Chostakovitch, est un habitué du compositeur. Il lui a, par exemple, consacré en 2019 un cycle de concerts avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg. 

Le concert débute avec la Suite Katerina Ismailova, op. 114a. La suite est une sélection d’extraits instrumentaux de l’opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk. Composé en 1932, l’opéra rencontre un beau succès, jusqu’à la parution d’une critique, non signée, dans le journal du parti communiste Pravda. L'œuvre est alors interdite pendant près de trente ans. Une version censurée sera composée à la fin des années 1950 sous le nom de Katerina Ismailova. Malgré quelques petits soucis chez les vents au début de la pièce, c’est une très belle version que nous a proposé l’orchestre liégeois. Des musiciens très attentifs au moindre mouvement du chef et cela nous a offert une œuvre pleine de contraste. 

A Genève, un violoniste à la rescousse

par

Comme une appellation tape-à-l’œil peut être vide de contenu quand elle doit montrer  la triste réalité ! Le Wiener Concert-Verein fondé en 1987 regroupe des membres de l’Orchestre Symphonique de Vienne qui ont décidé d’instaurer une collaboration avec les compositeurs autrichiens contemporains,  tout en exhumant un pan du répertoire oublié comme les symphonies d’Ignaz Pleyel ou les œuvres de Michael Haydn. Invitée par le Service culturel Migros Genève, c’est donc cette formation qui paraît au Victoria Hall le 23 février sous la direction du chef argentin Pablo Boggiano qui consacre l’essentiel du programme à Mozart. 

Inutile de faire cas de la Symphonie en ré majeur constituée par l’ouverture de La Finta giardiniera K.196 et un final postérieur K.121, car elle donne l’impression d’être bâclée en une esthétique baroquisante aux arêtes tranchantes, livrant un Andantino grazioso aux accents maladroits tournant à la grosse cavalerie dans le Final. La sublime Symphonie n.29 en la majeur K.201 révèle le manque d’empathie du chef pour ce répertoire, tant l’Allegro moderato est d’une navrante platitude en restant à la surface du propos, alors que les violons détaillent minutieusement les appoggiature puis s’ingénient à produire un coloris triste dans un Andante pris à tempo plutôt rapide. Sous la conduite d’une baguette qui n’a jamais de premier temps, le Menuetto anodin cède la place à un Final plus convaincant qui recherche judicieusement les contrastes d’éclairage.

Fabuleux Igor Levit

par

Pour clôturer en beauté le mini-festival consacré à Chostakovitch par Bozar et le Belgian National Orchestra sous le curieux titre « The Other Revolutionary » (l’autre révolutionnaire, mais par rapport à qui ?), le pianiste Igor Levit qu’on sait aussi artistiquement ambitieux qu’insolemment doué avait choisi d’offrir à un public venu en nombre et connaisseur (quasi pas de toux pendant près de trois heures de musique, juste une impardonnable sonnerie de téléphone portable en deuxième partie et des bruits de chute de quelque chose -peut-être l’excellent et volumineux programme- de temps à autre) l’intégrale des 24 Préludes et Fugues, Op. 87 du compositeur russe.

On sait le pianiste germano-russe toujours prompt à commenter les événements de l’heure. Avant même que ne retentît la première note du cycle, Igor Levit annonça dédier ce concert « au peuple ukrainien mais aussi à tous ceux qui en Russie comme ailleurs s’opposent à Vladimir Poutine ». Chaleureusement applaudi, le pianiste exécuta ensuite l’hymne national ukrainien, le public se levant comme il se doit.

Chostakovitch mis à l’honneur à Bozar par le Belgian National Orchestra

par

Ce concert a lieu dans le cadre du Festival Chostakovitch organisé à Bozar du 25 au 27 février. C’est donc tout naturellement que les deux œuvres interprétées ce soir sont du compositeur russe. Le Belgian National Orchestra, sous la direction de Hugh Wolff, commence avec le Concerto pour piano, trompette et cordes. Le soliste du soir est l’excellent Lucas Debargue, rapidement devenu une star du piano depuis son 4e Prix du Concours Tchaïkovski en 2015. Il sera accompagné des cordes du BNO et du chef de pupitre des trompettistes Léo Wouters. Ensuite, ils interprètent la Symphonie n°13 « Babi Yar » avec l’ensemble vocal Octopus et Mikhail Petrenko.

Avant le concert, un mot concernant la situation en Ukraine : il est souligné que des musiciens d’origine russe et ukrainienne font partie de l’orchestre et jouent ensemble. Une minute de silence est observée pour rendre hommage aux victimes de ce conflit.

Le Concerto, en quatre mouvements, est une pièce humoristique qui reflète une période héroïque, animée et pleine de joie de vivre. Dans le premier mouvement, le pianiste joue de manière puissante et presque hypnotisante, et il fait résonner le piano dans salle Henry Le Boeuf. Il est accompagné par des pizzicati précis, avec un chef qui mène son orchestre à la baguette et un trompettiste qui vient ponctuer certaines phrases du piano. Le deuxième mouvement est une valse lente. Le début est assez neutre jusqu’à l’arrivée du pianiste. Un moment calme et apaisant se profile avec l’intervention du trompettiste en sourdine mais avec plusieurs fausses notes. Le troisième mouvement est un intermezzo assez court, sans trompette, qui commence avec le pianiste, rejoint par les cordes avant d'enchaîner avec le dernier mouvement, un Allegro con brio où nous pouvons apprécier une belle connexion entre le soliste, le chef et l’orchestre. La cadence est jouée dans un style assez  guilleret. Nous avons droit à un véritable récital du pianiste, accompagné par un orchestre très précis grâce à son chef et un trompettiste solennel malgré sa prestation en demi-teinte. Le Concerto est dûment applaudi par le public et le pianiste français nous gratifie d’un bis de toute beauté : le mouvement lent, à l’allure de mazurka, d’une sonatine du compositeur polonais Milosz Magin.

De nombreuses retrouvailles pour l’orchestre de la Monnaie.

par

À l’occasion du 250e anniversaire de l’Orchestre de La Monnaie, l’effectif bruxellois nous a proposé un voyage à travers son histoire.

Dès l’entrée du chef d’orchestre, nous reculons d’une quarantaine d'années dans le temps. À l’époque, Gérard Mortier nomme Sylvain Cambreling au poste de directeur musical de la Monnaie. Le chef français assurera cette fonction de 1981 à 1991. Quelques dizaines d’années plus tard, c’est lui que l’on retrouve devant l’orchestre pour diriger ce concert empli de nostalgie. 

Le programme débute par l’ouverture de l’opéra Gwendoline d’Emmanuel Chabrier. Créé à la Monnaie en 1886 sur un livret de Catulle Mendès, l’œuvre n’est jouée que quatre fois avant que la faillite du directeur de l’époque n’entraîne la fermeture du théâtre. Repris quelques fois à l’étranger, l’opéra disparaît progressivement des programmations sans avoir rencontré le succès mérité. Quand on entend son ouverture, on en vient à se demander pourquoi l’œuvre entière n’est plus jouée. Interprétée à merveille par l’orchestre de la Monnaie, l’ouverture s’articule autour de deux thèmes. Le premier, joué par les violoncelles, rappelle le chant des pirates danois qui fendent les vagues vers la terre de la belle Gwendoline, tandis que le deuxième, confié aux clarinettes, exprime la pitié de la belle. Œuvre épique et dramatique, l’ouverture de Gwendoline fait l’unanimité parmi le public. Malgré tout, je dois avouer avoir eu un petit goût de trop peu par rapport à l’échelle des nuances explorées par les musiciens.