Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

A Lausanne, un Domino noir émoustillant  

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« Petite musique d’un grand musicien », ainsi Rossini jugeait-il la production de Daniel-François Auber, alors que Wagner déclarait à Edmond Michotte : « Auber fait de la musique adéquate à sa personne qui est foncièrement parisienne, spirituelle, pleine de politesse et… très papillonnante, on le sait ». De ce compositeur qui est le plus représentatif du genre de l’opéra-comique dans la France du XIXe siècle, que reste-t-il ? De ses quarante-cinq ouvrages écrits entre 1805 et 1869, qu’a retenu notre époque ? Deux ou trois titres comme Fra Diavolo, La Muette de Portici, le ballet Marco Spada et quelques ouvertures. 

Pour l’Opéra de Lausanne, Eric Vigié, son directeur, porte son choix sur Le Domino noir, ouvrage en trois actes créé à l’Opéra-Comique le 2 décembre 1837 avec l’illustre Laure Cinti-Damoreau et le ténor Antoine Couderc et repris 1209 fois jusqu’à 1909. Il en présente la première suisse en recourant à la production primée ‘Grand Prix du meilleur spectacle lyrique français’ de l’année 2018, coproduit par l’Opéra-Comique de Paris et l’Opéra Royal de Wallonie à Liège.

Comment lui donner tort ! La mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq vous emporte dans un rythme endiablé, tout en dénouant les fils d’une intrigue où s’enchevêtrent les quiproquos. Un an après le bal masqué donné la nuit de Noël chez la reine d’Espagne, Horace de Massarena revient avec son ami, le Comte Juliano, dans le salon où il a rencontré un domino noir, flanqué de sa suivante. Comme par enchantement, les deux femmes paraissent dans des accoutrements cocasses imaginés par Vanessa Sannino, Angèle de Olivarès portant le fameux domino surmonté d’une coiffe à tête de cygne…noir, tandis que son amie Brigitte de San Lucar est un énorme bouton d’or engoncé dans les cerceaux d’un panier sans robe. Toutes deux viennent goûter pour la dernière fois à des plaisirs bientôt interdits, puisque l’une est novice au Couvent des Annonciades, alors que l’autre est en passe de se marier. Le décor de Laurent Peduzzi consiste en une gigantesque horloge vitrée, derrière laquelle se profile le boléro des astres orchestré par la chorégraphe Ghysleïn Lefever. Tandis que Christian Pinaud joue habilement avec les changements d’éclairage, Juliano avance d’une heure les aiguilles de la pendule afin de permettre à Horace de s’entretenir secrètement avec Angèle, pendant qu’il fait croire à Brigitte qu’il est minuit, heure de fermeture du couvent qui leur sert d’asile. 

Concert de prestige au Namur Concert Hall avec le Quatuor Ébène

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Ce lundi 20 mars a lieu le concert du Quatuor Ébène, dont la réputation n’est plus à faire, au Namur Concert Hall. Le programme du soir est modifié suite à un changement d’effectif. En effet, comme annoncé par Gabriel le Magadure (deuxième violon) au début du concert, le violoncelliste Raphaël Merlin doit malheureusement renoncer à ce concert pour des raisons personnelles. Il est remplacé au pied levé par Daniel Mitnitsky, membre du Quatuor Aviv (Aviv Quartet). Cela implique un changement de programme. Nous retrouvons donc la Suite séculaire de Richard Dubugnon (initialement programmée), ainsi que le Quatuor à cordes en fa majeur M.35 de Maurice Ravel et le Quatuor N°3 en la majeur (op. 41 N°3) de Robert Schumann.

La Suite séculaire, pour quatuor à cordes, est composée en 2016 par le compositeur suisse Richard Dubugnon. Elle est constituée de neuf mouvements, tous inspirés d’oeuvres sacrées et profanes de Jean-Sébastien Bach ayant un lien avec la nature. Il faut savoir qu’à l’époque de Bach, le quatuor à cordes n’existait pas comme genre musical distinct. Cette oeuvre représente en quelque sorte le voyage à travers une journée. Le premier mouvement, Matin, est un choral épuré qui nous plonge directement dans la musique de Bach. Le deuxième mouvement, La pluie et la neige tombent du ciel, est une sinfonia dont l’interprétation est énergique. Le troisième mouvement est un récitatif assez calme. L’alto, dans le rôle du récitant, est merveilleusement mis à l’honneur par l’altiste Marie Chilemme. Son jeu est à la fois fluide et délicat. De plus, elle est accompagnée avec grande attention par les trois membres du quatuor. Le quatrième mouvement, Midi, est un aria. Une douce mélodie est énoncée avec délicatesse par les deux violonistes. Ce mouvement rempli de contrastes est expressif. Le cinquième mouvement, Par les fleuves de Babylone, est inspiré d’une pièce pour orgue. Dans cette partie, chaque instrumentiste à son mot à dire avec de brefs solos. Le thème circule avec fluidité. Le sixième mouvement, Christ, toi qui est jour et lumière, est un choral avec un flux de croches continu. À la différence du premier mouvement, il est intégralement interprété en pizzicatos. Le septième mouvement est un prélude intense inspiré d’une pièce pour clavier. Le huitième mouvement est une fugue tirée du nom de B-A-C-H -chacune des lettres représentant une note dans la notation allemande. Cette partie de l’œuvre est assez virtuose avec une belle circulation du thème et un jeu complice entre les quatre musiciens. Le dernier mouvement, Nuit, est un choral. Celui-ci clôture tout en douceur cette oeuvre saluée par le public.

Les Dames triomphent au Liceu avec « Alexina B. » de Raquel García-Tomás, Irène Gayraud et Marta Pazos

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Pour la première fois depuis les 175 années d’existence du Teatre del Liceu, on a pu assister à Barcelone à la création d’un opéra écrit par une compositrice catalane. Il s’agit de Alexina B., sur un livret en français de la poétesse et chercheuse à la Sorbonne Irène Gayraud, mis en musique par la Barcelonaise Raquel García-Tomás, née en 1984. Marta Pazos a intégré la mise en scène au processus d’écriture, ce qui a permis de resserrer l’unité d’idées des trois créatrices. Ce sera la deuxième compositrice créée au Liceu après Matilde Salvador et sa Vinatea en 1974. En regardant froidement ces données, cela reste aussi absurde qu’incompréhensible que le talent de la moitié du genre humain n’ait pas trouvé un écho plus conséquent dans les maisons d’opéra. Il est vrai que la Franco-Britannique Ethel Smyth fut créée au Metropolitan new yorkais en 1903, sa bi-compatriote Augusta Holmès créa La Montagne noire à Paris en 1895 ou que la Finlandaise Kaija Saariaho a vu ses Adriana mater, L’Amour de loin ou Emilie joués récemment dans plusieurs maisons d’opéra prestigieuses (Paris, Salzbourg, entre autres). Mais tout cela reste l’exception : le jour où la parité sera normalisée dans le monde de la composition semble, malheureusement, encore lointain. Alors que les dames occupent aujourd’hui la plupart des pupitres des orchestres et que le nombre de solistes au talent débordant est plus que conséquent. Même une activité aussi connotée que celle de chef d’orchestre trouve de plus en plus de talents féminins.
L’œuvre de García-Tomás avait été récompensée en 2020 par un « Prix National de Musique ». Le sujet abordé ici est extrêmement délicat : il s’agit d’une dramatisation du texte autobiographique écrit vers 1860 par Adélaïde Herculine Barbin, une personne au sexe non binaire et mal défini ce qui, à l’époque, était une source de souffrances et de problèmes psychologiques et sociaux tellement inextricables qu’ils le/la poussèrent au suicide avant sa trentième année. Dans le récit original, le prénom épicène de « Camille » est utilisé comme symbole de cette dualité/mixité de genres. A priori, un tel sujet ne devrait pas offrir une trame dramatique suffisamment serrée ou porteuse d'événements que pour construire un sujet d’opéra. Cependant, les trois autrices de ces textes, musique et mise en scène ont réussi largement leur pari : l’inoubliable ovation qui les a accueillies au terme de la représentation est de celles qui resteront dans les annales.

Le Jury des ICMA et la Westdeutsche Sinfonia entament une coopération

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La Westdeutsche Sinfonia, l’un des principaux orchestres du land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie en Allemagne, fondé en 1987 et dirigé par Dirk Joeres, et le jury des 'International Classical Music Awards (ICMA) ont convenu d'une collaboration dans le cadre de laquelle le Westdeutsche Sinfonia organisera chaque année un concert mettant en vedette l'un des jeunes artistes récompensés par les ICMA. Le premier concert aura lieu le 21 avril 2024, dans le cadre de la série KlassikSonntag à Leverkusen. Le soliste sera Julian Kainrath, lauréat du Discovery Award 2022.

Remy Franck, président de l'ICMA, déclare : "Reconnaissant qu'un prix internationalement convoité décerné par les International Classical Music Awards peut aider les jeunes artistes en particulier à amorcer leur carrière, nous avons maintenant trois prix destinés aux jeunes musiciens, le Discovery Award, le Young Artist Award et l'ICMA Classeek Award. Le fait que nous puissions maintenant, avec l'aide de l’orchestre Westdeutsche Sinfonia, aider l'un de ces lauréats à donner un concert chaque année me remplit d'une grande joie, et je remercie le chef d'orchestre Dirk Joeres pour sa confiance. "

Dirk Joeres déclare : " J'ai été très heureux de m’associer à l'idée de Rémy Franck d'inviter de jeunes artistes récompensés par un prix aux ICMA à se produire en solo avec le Westdeutsche Sinfonia. Je suis particulièrement heureux que ces jeunes artistes puissent ainsi se présenter dans le cadre de la série à succès "KlassikSonntag ! En effet, ce format de concert d'une journée entière vise d'une part à approfondir la compréhension de la musique grâce à une matinée d'introduction détaillée, mais donne également au soliste concerné l'occasion d'entrer en contact direct avec le public dans le cadre d'une conversation personnelle - un aspect qui devient de plus en plus important sur la scène de la musique

classique d'aujourd'hui. "

Paul Lewis enchanteur dans Schubert à Flagey

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Artiste en résidence à Flagey, Paul Lewis s’y produisait pour la deuxième fois cette saison et à nouveau dans un programme entièrement consacré à Schubert.

Débutant par la Sonate N° 15 en ut majeur, D. 840, dite « Reliquie » car Schubert n’en acheva que les deux premiers mouvements (les deux derniers étant demeurés à l’état d’esquisses), le pianiste britannique ne tarda pas à démontrer pourquoi il est tenu en si haute estime dans ce répertoire qu’il aborde avec un lyrisme où tout chante, mais où rien n’est jamais sentimental ou sucré. Il y a dans son approche une modestie réelle face à la musique, mais aussi une curiosité sans cesse en éveil qui interroge la musique au plus près sans jamais cesser de la respecter. Et on pourrait y ajouter un sérieux -car Schubert est de ces compositeurs pour qui la musique est chose sérieuse- qui le fait sans cesse interroger la musique tout en respectant la parfaite intégrité de celle-ci.

Hamlet d’Ambroise Thomas : L’Être et le Néant à l’Opéra de Paris

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Inspiré de Shakespeare, le livret (Michel Carré et Jules Barbier, librettistes de Gounod et Offenbach, notamment) reste fidèle à l’intrigue mais certains personnages passent à la trappe, les relations sentimentales prennent le pas sur l’héroïsme, Hamlet reste vivant et, surtout, la poésie unique du verbe shakespearien s’est effacée au profit d’un texte plus banalement romantique. En effet, créé en 1868 sous le Second Empire à l’Académie impériale de Musique, l’oeuvre porte l’empreinte du goût pour les vastes proportions et les élans passionnels caractéristiques du temps. 

Le metteur en scène polonais, Krysztof Warlikowski, se place sur un terrain encore différent. Freud et Lacan sont passés par là. Une distorsion subtile menée avec autant d’intelligence que de détermination subvertit profondément les caractères et la dynamique des cinq actes.

 A commencer par l’interversion du temps, l‘Acte I confondant les funérailles de la fiancée suicidée et les noces adultères de la mère. En contrepoint, sur le côté, quatre personnages dont Ophélie et son frère jouent aux cartes. Une trouvaille ! Ainsi la question posée par la jeune fille au début de la scène de la folie (A.IV), « A vos jeux, mes amis », va colorer -voire, hanter- la tragédie entière, dès le lever de rideau....ou plutôt de grillage puisque le plateau est cerné de grilles et de murs percés de meurtrières.

Seule perspective : une vidéo de lune en noir et blanc, une lame de lumière froide tournée vers la salle puis des vidéos de clown blanc, mélange de Joker et de Nosferatu. Dans cette cage physique et mentale, des infirmières passent, des déments tentent de s’évader.

A l’exception d’une robe de chambre, les costumes criards, peu seyants, participent de la dérision. Les trônes royaux sont en skaï et les jeux de scène consistent le plus souvent à allumer une cigarette, se lever et s’asseoir sur des chaises en plastique. En gestes puérils, Ophélie fait tournoyer un filet rempli d’oranges (allusion au « pays où fleurit l’oranger » de Mignon, précédent succès du compositeur ?).

Un ballet mêlant danseurs de l’Opéra et choristes fracture l’ensemble en une sorte de faille spatio-temporelle où tout sombre dans la confusion.

La dérision corrompt jusqu’au sens de la mort, représentée par un clown décadent et livide dont Hamlet endossera, à la fin, le costume inversé en noir.

La rencontre entre cette architecture intellectuelle ultra-sophistiquée et la musique d’Ambroise Thomas qui, bien que fluide et propice au chant, n’a pas beaucoup d’arrière-pensées, produit un effet curieux. Mais la structure musicale résiste. Mieux, elle se déploie au service des émotions et des interprètes. Quant à la mise en scène, sa puissance de conception contredit le néant qu’elle est supposée démontrer.

Avec d’autant plus de force que le baryton français Ludovic Tézier s’approprie le personnage du prince danois ; stature imposante, voix dans sa plénitude, art vocal au sommet. Sa romance « Comme une pâle fleur » de l’Acte V se révèle exemplaire de diction, de phrasé, d’émotion. Une démonstration de beau chant français. La chanson bachique le place délibérément en porte à faux, comme ses déambulations erratiques tandis que la profondeur du timbre, la vigueur de l’émission évoqueraient plutôt la résistance d’une bête aux abois. Ainsi la figure romantique du prince névrosé et déchu est-elle réduite elle aussi, au néant.

Lisette Oropesa (Ophélie) offre son rayonnement scénique, sa sensibilité et sa voix souple et fruitée à une fiancée-écolière qui se révèle merveilleusement expressive dans la folie et le suicide, scènes saluées d’une longue ovation. Admirable artiste à l’impeccable diction française (dont Crescendo a depuis longtemps souligné les qualités).

La Reine Gertrude emprunte le timbre mat, l’émission puissante parfois feulée et la longue silhouette penchée d’Eve-Maud Hubeaux. En dépit d’une diction exagérément appuyée dans les graves (éclâr pour éclair ou Ophéli-eû pour Ophélie), la mezzo suisse assume avec panache la scène de l’affrontement avec son fils et parvient à distiller le malaise voulu par la mise en scène.

Mozart à cinq avec le quatuor Ebène 

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Le Quatuor  Ebène fait paraître un album consacré aux Quinettes à cordes K.515 et 516 de Mozart. Les éminents musiciens français sont renforcés par leur compatriote Antoine Tamestit. A l’occasion de cette parution qui fera date,  le violoncelliste Raphaël Merlin,  répond à nos questions au nom du Quatuor Ebène.  

Le livret de votre nouvel album consacré aux Quintettes avec alto de Mozart commence avec une évocation munichoise du concours ARD et des rencontres amicales qui s’y sont déroulées. Pouvez-vous revenir un peu sur ces événements ? 

 Le Concours de Munich en 2004, que nous avons préparé très intensément pendant toute l’année précédente, nous a véritablement jetés dans le grand bain : à la fois de la vie professionnelle en tant que quatuor à cordes (les engagements de concerts le soir même des résultats ont rempli notre calendrier plus que tous nos efforts réunis jusque-là), et en tant que musiciens « sociaux » (c’est-à-dire destinés à travailler aussi en dehors de cet étrange vase clos qu’est le quatuor à cordes), puisque les lauréats des autres disciplines, devenus des partenaires au cours de la tournées des lauréats, nous ont permis, à travers Ravel, Caplet, et Mozart, d’explorer le répertoire plus vaste de la musique de chambre en général, et de rencontrer des amis. C’est le cas d’Antoine.

 Vous déclarez ensuite, à propos du Quintette K. 516 de Mozart, que cette partition demeure “une œuvre-repère, un baromètre, un rendez-vous, un lieu de pèlerinage”. En quoi cette partition jalonne-t-elle la carrière du Quatuor Ebène ? 

 Nous l’avons jouée régulièrement, avec un certain nombre d’altistes rencontrés au gré des festivals et/ou des voyages. C’est une œuvre extraordinairement dense, qui recèle tant de gravité et d’euphorie cumulées, qu’elle offre à chaque exécution une expérience tout à fait particulière, peut-être transcendantale.

Pourquoi enregistrer ces deux œuvres, avec votre complice Antoine Tamestit, à ce moment de votre carrière ? 

 L’interprétation a mûri, l’opportunité s’est enfin présentée : alors que nos calendriers étaient si souvent incompatibles, le confinement de juin 2020 nous a offert plusieurs jours consécutifs tous ensemble, à Paris !  

Yeol Eum Son, Mozart en intégrale 

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La pianiste Yeol Eum Son fait l’évènement avec une intégrale des sonates pour piano de Mozart (Naïve). Enregistrée en studio, cette intégrale, qui est amenée à faire référence, marque les débuts de la musicienne coréenne pour le label Naïve avec qui elle entame une collaboration. Crescendo Magazine est très heureux de s’entretenir avec cette artiste d’exception. 

Vous faites paraître  une intégrale des sonates pour piano de Mozart. Qu'est-ce qui vous a motivé à enregistrer ce cycle complet ? 

Cela a toujours été mon rêve, ou mon "plan". Mais je ne savais pas que le moment viendrait si vite. Mais je suis heureuse de l'avoir fait à mon jeune âge;  afin d'avoir une autre chance à un stade ultérieur de ma vie ?

Que représentent pour vous le style et l'écriture pianistiques de Mozart ?

C'est en jouant du Mozart que je me sens le plus à l'aise. Il est difficile d'expliquer pourquoi avec des mots, mais... Je me sens en quelque sorte "déchargée" lorsque je les joue. C'est comme si je ne me sentais pas sous pression pour "produire" ou "exécuter" quoi que ce soit. En général, je me contente de jouer et la forme de la musique suit... bien que, la plupart du temps, j'aie une forte imagination, qui est principalement liée à ses opéras - les personnages, certaines scènes ou événements particuliers, etc. etc. En tout cas, pour moi, Mozart n'est peut-être pas un compositeur de "musique absolue". Je traite presque toujours sa musique comme... du théâtre, ou des arias.

Vous avez enregistré ce cycle complet sur une période de 6 mois. Quels sont les défis physiques et intellectuels que vous avez dû relever pour réaliser cette intégrale dans un studio d'enregistrement ? Avez-vous enregistré les sonates dans l'ordre chronologique de leur composition ?

L'ordre d'enregistrement était complètement aléatoire ! J'ai commencé par celles que je connaissais, puis je les ai progressivement mélangées avec certaines sonates jamais jouées... Il y a bien sûr eu quelques difficultés mais, dans l'ensemble, je dois dire que ce fut l'expérience d'enregistrement la plus relaxante de ma vie. Pour être honnête, il y avait quelques raisons pratiques à cela. Par exemple, le fait que je n'étais pas soumise à une dynamique de travail extrême, ce qui peut facilement épuiser quelqu'un dans un studio d'enregistrement parce que nous sommes parfois amenés à répéter quelques phrases encore et encore. En parlant de répéter : lors de cette session d'enregistrement, j'ai essayé de ne pas les diviser en morceaux et d'enregistrer les choses mesure par mesure. Au lieu de cela, je les ai écoutés plusieurs fois.

Les difficultés intellectuelles concernaient surtout les premières sonates, car le compositeur y était beaucoup plus... particulier, détaillé et presque affirmé. Je me sentais certainement moins "libre" avec elles au début, en comparaison des sonates tardives. Il m'a fallu un certain temps pour les digérer et les jouer "aussi librement".

Sondra Radvanovsky, à propos de Turandot

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La soprano Sondra Radvanovsky incarne la Princesse de Chine Turandot dans la nouvelle intégrale événement sous la direction d’Antonio Pappano. Alors que cette parution marque ses débuts dans ce rôle, la musicienne répond à nos questions.  

Cet enregistrement de Turandot et les concerts qui ont suivi ont marqué vos débuts dans le rôle-titre de Turandot. Qu'est-ce qui vous a motivée à accepter ce rôle ?

J'ai toujours pensé qu'il y a une progression naturelle de la voix en vieillissant... ainsi qu'un ordre naturel dans lequel un chanteur aborde des rôles de Puccini, ou d'autres rôles de différents compositeurs.  Mon premier rôle de Puccini a été Mimi de la Bohème alors que je n'avais que 21 ans. Le choix naturel du rôle suivant aurait été quelque chose comme Liu ou Suor Angelica après cela, suivi de Tosca, par exemple.  Maintenant que j'ai 53 ans et que j'ai chanté toutes les héroïnes de Puccini jusqu'à Turandot, j'ai senti que j'étais prête et que je comprenais le "langage" musical de Puccini pour prendre ce rôle plus lourd et plus dramatique. De plus, qui n'a pas envie de chanter Turandot ? 

Cela dit, Maria Callas et Joan Sutherland ont toujours été mes sopranos préférées dans ce rôle et je les ai également utilisées comme référence pour apprendre ce rôle emblématique. Quelque part, le rôle de Turandot est devenu ce que j'appelle "une fête du cri" ; un rôle que seules les sopranos lourdes, dramatiques et wagnériennes pouvaient chanter.  Avec cette tradition, je crains que la sensualité et la fragilité de la musique de Puccini ne se soient perdues.  J'ai donc abordé ce rôle plutôt dans la veine de Callas et Sutherland, qui ont toutes deux trouvé des couleurs vocales et des dynamiques étonnantes pour le rôle-titre.

Dans le livret, Antonio Pappano parle de cet opéra comme d'un défi. Quels sont les défis musicaux du rôle de Turandot ? 

Je dois dire que le rôle de Turandot peut être assez intimidant quand on le regarde pour la première fois.  Elle entre sur scène et commence tout de suite par son grand air dramatique “In Questa Reggia”.  Il faut être extrêmement sûre de sa hauteur de chant au début, car l'orchestre est très transparent pour les premières lignes que vous chantez.  De plus, pour moi, le plus grand défi du chant de Turandot est la tessiture.  Il faut adorer évoluer dans la partie supérieure de sa voix pour chanter ce rôle, que j'aime et que je considère comme la partie la plus forte de ma voix également.  Mais il y a pas mal de lignes dramatiques et déclamatoires dans la partie inférieure de la voix, ce qui peut être dangereux si vous ne savez pas comment gérer la voix de poitrine.  Si vous creusez trop dans votre voix de poitrine, vous risquez de faire descendre le haut de la voix.

Tout cela dit ?  La partie la plus difficile de ce rôle est de montrer son côté humain et aimant avec la musique limitée qui lui est donnée dans l'opéra.  Il n'y a pas vraiment de grand duo d'amour... on voit juste Turandot dire à Calaf, "Je te déteste, tu vas mourir !" pour dire très rapidement, "Comment s'appelle l'amour !"  Mais Maestro Pappano a étonnamment voulu enregistrer la fin prolongée d'Alfano, qui permet aux personnages de Turandot et de Calaf d'avoir une conversation sur l'amour... une scène vraiment étonnante et une qui, je l'espère, deviendra permanente dans toutes les productions de cet opéra.

Het Collectief, transfigurations viennoises

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Nos compatriotes de l'excellent ensemble Het Collectief font paraître chez Alpha un nouvel album intitulé Transfigurations. Cette parution propose des transcriptions pour 5 musiciens d'œuvres d’Arnold Schönberg et Alban Berg. A cette occasion, Thomas Dieltjens, le pianiste de l’ensemble Het Collectief répond aux questions de Crescendo-Magazine.  

Votre nouvel album se nomme “Transfigurations”, pourquoi ce titre ? 

Le titre a deux sens ! D'une part, il fait référence à l'une des œuvres de cet album : La Nuit Transfigurée. D'autre part, le titre insinue que toutes les œuvres du disque sont jouées dans une version arrangée. Elles ont en quelque sorte subi une transformation, une transcription, une transfiguration. Le titre peut être lu en français et en anglais, ce qui le rend très adapté à un large public.

L’album propose des transcriptions d'œuvres de Schönberg, Webern et Berg. Pourquoi avoir choisi des transcriptions ? 

Het Collectief est avant tout un groupe de musique de chambre. Lorsque nous avons fondé le groupe en 1998, notre premier souhait était de jouer la  Symphonie de chambre n°1, opus 9 de Schönberg dans la version de Webern. Le groupe aime l'énergie du dialogue et de la confrontation directe dans ces petits effectifs non dirigés. Avant tout, nous avons dû constater la très haute qualité de la transcription. De plus, les différentes couleurs instrumentales et la petite échelle font ressortir certains aspects des compositions plus fortement que dans les versions originales. En conséquence, ces versions ont acquis de plus en plus de poids dans le répertoire.