Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Ian Hobson, la passion de la découverte

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Pianiste, chef d’orchestre et professeur, Ian Hobson est un infatigable chercheur de nouveautés, un défricheur inestimable des raretés. A l’occasion de la sortie du volume n°2 de son intégrale des oeuvres de Moritz Moszkowski, il répond aux questions de Crescendo Magazine. 

Vous venez de faire paraître le volume 2 des œuvres orchestrales de Moritz Moszkowski pour Toccata Records. Moszkowski est un compositeur qui est surtout connu pour ses partitions de piano. Quelles sont les qualités de sa musique d'orchestre ? 

La musique pour piano de Moritz Moszkowski est le seul versant de son oeuvre qui nous est connu alors qu’il ne s’agit que d’une petite fraction de ses partitions. Moszkowski était un très bon orchestrateur, ancré dans la tradition de Beethoven, Brahms et Wagner. Le jeune Thomas Beecham a étudié l'orchestration avec lui à Paris. Il a tendance à composer sur une grande échelle pour l'orchestre, mais la mélodie, l'invention harmonique et l'esprit que l'on reconnaît dans ses pièces pour piano sont toujours présents.

Comment considérez-vous ces partitions d'orchestre dans leur époque et par rapport aux compositeurs contemporains de Moritz Moszkowski ? 

Ses partitions symphoniques couvrent une période de 35 ans au cours de laquelle le monde de la musique a considérablement changé. En tant que disciple de Wagner, il a probablement été considéré comme un moderniste au début mais, au fil du temps, il est resté fidèle à son utilisation conventionnelle des forces orchestrales et des formes anciennes tandis que Debussy et Stravinsky enfreignaient alors toutes les règles.

Henry Purcell, l'orpheus britannicus

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Londres, le 22 novembre 1695. La Sainte-Cécile, pourtant dignement fêtée chaque année dans la capitale anglaise, aura cette fois un goût amer. C'est que Henry Purcell, l'orgueil musical de la nation, l'Orpheus Britannicus, est décédé la veille dans sa trente-septième année. Les contemporains du compositeur ne seront pas longs à mesurer l'étendue de la perte irrémédiable que la musique anglaise vient de subir. La suite des événements confirmera cette analyse pessimiste : l'Angleterre devra attendre deux siècles avant de pouvoir à nouveau s'enorgueillir de ses créateurs.

Peu de documents nous sont parvenus qui décrivent l'existence et la vie quotidienne de Purcell. En effet, même si sa musique s'est rapidement et durablement imposée au faîte de la création musicale de son époque, l'homme, par contre, s'est fait remarquablement discret. Ainsi, les origines de la famille de Purcell n'ont jamais pu être clairement établies. Certaines pistes remontent en Angleterre au Moyen-Age, d'autres en Irlande dès le XIIe siècle, d'autres encore en France au temps de Guillaume le Conquérant, mais aucune preuve n'a pu être apportée à l'une ou l'autre de ces assertions. Nous ne connaissons pas davantage la date exacte de la naissance du jeune Purcell, et il subsiste également une incertitude quant au nom du père de notre héros. Il est généralement admis qu'il s'agit d'Henry Purcell l'aîné, gentleman de la Chapelle Royale et de l'Abbaye de Westminster, compositeur pour les Violons du Roi et "musicien pour le luth et la voix", décédé en 1664 et inhumé dans le cloître de l'Abbaye. Mais peut-être est-ce davantage son frère Thomas qui a assuré l'éducation des enfants et les a initiés à la musique, car il était également gentilhomme de la Chapelle Royale et compositeur ordinaire des Violons de Sa Majesté, titre qu'il partageait avec Pelham Humfrey. Quoi qu'il en soit, le jeune Henry a pu bénéficier avec ses frères et soeurs des brillants états de service musicaux de la famille, lesquels n'ont pas manqué de favoriser le développement de ses dons remarquablement précoces. Exceptionnellement talentueux et intelligemment conseillé dès ses débuts, le musicien en herbe n'a donc pas tardé à faire son chemin au sein des plus prestigieuses institutions musicales londoniennes. C'est de bonne heure qu'il a rejoint la maîtrise de la Chapelle Royale, alors dirigée par Henry Cooke, dit Captain Cooke en hommage au grade qu'il avait obtenu dans l'armée royaliste lors de la guerre civile. A l'instar de ses onze petits collègues, Purcell y a reçu une excellente éducation générale et surtout musicale : apprentissage du chant, de l'écriture, du latin, des principaux instruments (viole, luth, orgue...) et de la composition. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'y a pas perdu son temps, puisque dès l'âge de huit ans il voit sa première oeuvre publiée à Londres chez Playford dans le recueil Catch that Catch can (1667). Six ans plus tard, peu après la nomination de Pelham Humfrey à la tête de la Chapelle, Purcell doit quitter la maîtrise car sa voix a mué.

Londres et sa vie musicale au XVIIIe siècle : tradition et mutation

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La capitale anglaise, à l'image de tout le pays, a beaucoup souffert des soubresauts de l'histoire, particulièrement nombreux en ce XVIIe siècle. Cette époque troublée a été marquée par les dernières luttes du pouvoir royal pour imposer une monarchie absolue face au Parlement dominé par une bourgeoisie riche et florissante, éprise de liberté. Commencée avec le début du siècle, cette lutte ne s'est définitivement apaisée qu'avec la chute des Stuarts et l'avènement de Guillaume III en 1689, et ce après avoir connu un épisode particulièrement tragique: une guerre civile qui avait abouti à la décollation de Charles Ier et à l'instauration d'une république (ou Commonwealth) dirigée par Olivier Cromwell. Cette grande fracture dans l'histoire d'Angleterre (de 1642 à 1660) a eu de graves répercussions sur la vie culturelle du pays. Maîtres de la capitale dès le début des événements, les Puritains décidèrent en effet de réagir à la fois contre les dissolus et dispendieux spectacles de cour (les Masques) qui avaient fait l'orgueil des premiers Stuarts, et contre l'excès d'apparat qui, selon eux, "alourdissait" la musique religieuse. Comme souvent en pareil cas, la réaction fut excessive et profita aux plus extrémistes. Ainsi l'orgue en particulier subit nombre de persécutions, tant certains le considéraient comme une "invention du Diable" ! De nombreux instruments furent détruits à coups de hache (à Chichester, à Canterbury, à Norwich...) ; d'autres furent pillés, tel celui de l'Abbaye de Westminster, dont la soldatesque donna les tuyaux en gage dans les tavernes pour qu'on en fît des pots à bière. Même certaines cathédrales (Winchester, Ely...) furent à deux doigts d'être purement et simplement rasées. Dans la foulée, les Puritains supprimèrent les maîtrises et chapelles musicales des cathédrales ainsi que, bien entendu, la Chapelle Royale.

Récitals sur le Rocher : Frank Peter Zimmermann, Martin Helmchen et Boris Berezovsky

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L'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo a prévu cette saison un plus grand nombre de récitals prestigieux afin de renouer avec une riche tradition qui s'étaient trop perdue. Le violoniste Frank Peter Zimmermann et le pianiste Martin Helmchen viennent ainsi proposer l’intégrale des sonates pour violon de Beethoven dont ils gravent actuellement, pour le label Bis, une version qui s'impose déjà  comme une nouvelle référence.
Au concert, ils nous offrent pour cette première soirée les sonates n°1, n°2, n°4, la célèbre sonate n°5 "Le Printemps", ainsi que la sonate n°9 "A Kreutzer".

Les deux premières sonates sont encore très classiques et imprégnées du style Mozartien. Elles sont jouées avec la légèreté et la joliesse requises. La sonate n°4 offre un rôle équivalent au violon et au piano. D’une riche diversité de climats, elle affirme aussi avec éclat un style et une personnalité qui sont ceux d’un Beethoven parvenu à la maturité. Notre duo de virtuoses y est à son aise et il en fait ressortir toute la force de la structure.  La Sonate n°5 "Le Printemps" est remplie d’allégresse printanière et de joie de vivre. Zimmermann et Helmchen y prennent un immense plaisir et le transmettent au public.

A Genève, de jeunes talents pour la musique française

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A côté des séries de concerts organisés par l’Orchestre de la Suisse Romande, le Service Culturel Migros et l’Agence Caecilia, le Victoria Hall de Genève accueille chaque semaine les formations les plus diverses. De nos jours, l’Orchestre de la Haute Ecole de Musique (HEM) en est l’une des meilleures par la qualité de ses prestations, ce dont a attesté l’enregistrement intégral de l’Ascanio de Saint-Saëns publié par B Records. Et c’est en collaboration avec le Chœur de l’Université de Genève sous la direction de son chef, Pierre-Antoine Marçais, qu’a été présenté, le 21 octobre, un programme de musique française sortant des sentiers battus. 

Y figure d’abord Les Djinns, une page brève du jeune Gabriel Fauré datant de 1875, dont le canevas instrumental suggère l’étrangeté mystérieuse, alors que les voix égrènent les vers de Victor Hugo si difficiles à comprendre (ce qui toujours été le cas dans toute exécution). Mais au moins se répand un climat de terreur sur une pulsation haletante qui atteint le paroxysme du tragique avec Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !, avant de retomber avec C’est la plainte Presque éteinte D’une sainte Pour un mort.

A Genève, une cheffe et un violoncelliste de classe 

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Pour le premier concert de sa saison, le Service Culturel Migros et son directeur artistique, Mischa Damev, ont eu bien du fil à retordre car il a fallu changer trois fois de programme. Dans l’impossibilité de faire venir à Genève Ivan Fischer et l’Orchestre du Festival de Budapest avec le jeune pianiste français Alexandre Kantorow en soliste, ils ont sollicité l’Orchestre du Mozarteum de Salzbourg qui a fini par être lui aussi confiné. Et en dernière ressource, le 20 octobre sur la scène du Victoria Hall, est parvenu l’Orchestre de Chambre de Lausanne sous la direction de la chef australienne Simone Young avec le violoncelliste munichois Daniel Müller-Schott en soliste.

D’emblée vous surprend l’ampleur sonore quasi symphonique qu’affiche la formation dans les tutti fougueux contrastant avec le canevas ourlé accompagnant le Concerto pour violoncelle en la mineur op.129 de Robert Schumann ; Daniel Müller-Schott en aborde les soli dans un son racé, à première vue pas grand, que l’originalité du phrasé réussit à déployer progressivement comme un éventail qu’irisent les subtilités rythmiques. Le Langsam médian se teinte d’une amertume nostalgique qu’émiettera le finale dessiné à la pointe sèche par un jeu nerveux enchaînant les traits rapides, tout en sachant user du ritenuto sur les arpèges conclusifs. Avec une palette de demi-teintes serties d’émotion, il délivre, à titre de bis, un message de sérénité avec l’admirable Cant dels ocells retranscrit par Pablo Casals.

A Dijon, dernier concert avant le couvre-feu

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Un beau programme, associant de façon surprenante Duparc, Tchaïkovski à Mendelssohn, nous était proposé par l’Orchestre Dijon Bourgogne, associé à l’Opéra. C’était l’occasion de découvrir Nicolas André, jeune chef français, assistant de Kent Nagano à Hambourg ces deux dernières années, puis choisi par Hervé Niquet pour associé à Bruxelles. Sans oublier Istvan Vardai, étoile montante du violoncelle hongrois, lauréat de prix prestigieux.

Pour commencer, une pièce rare de Duparc, écrite pour son projet d’opéra (Roussalka) en 1874 puis révisée en 1911 : Aux étoiles, poème nocturne. Ces douze pages d’orchestre méritent pleinement de sortir de l’ombre même si le père Franck et d’Indy se devinent en filigrane. Sur une pédale des basses s’installe l’atmosphère paisible du nocturne, avec d’amples phrases, confiées aux cordes aux splendides modelés, auxquelles prennent part le violon solo, suivi de trois de ses voisins. Un beau motif confié à l’unisson de la clarinette, du hautbois et du cor conduit à quelques bouffées d’exaltation avant de retrouver la sérénité initiale. La page, à peine antérieure à Lénore, est défendue avec conviction par la direction de Nicolas André et l’engagement des musiciens.

Bertrand Chamayou crée la nouvelle version révisée des deux Concertos de Ravel

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Ces 2 et 3 octobre a eu lieu à l’Auditorium de Radio France (Paris) la création des deux Concertos pour piano de Ravel, en sol et pour la main gauche, dans la version révisée désormais disponible dans Ravel Edition chez XXI Music Publishing. L’événement était attendu, d’autant que le pianiste des deux soirées, Bertrand Chamayou, a participé à la révision du Concerto pour la main gauche.
Outre ces deux Concertos, on a entendu la création mondiale des deux Etudes pour piano de Yann Robin (le 2), La Mer de Debussy (le 2) et Ma Mère l’Oye de Ravel (le 3) dirigés par Mikko Franck. Deux soirées de musique française par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, que peut-on rêver de mieux ? La nouvelle version des Concertos est-elle différente de celle à laquelle nous sommes habitués ? L’attente est palpable, mais peut-on entendre des interprétations à la hauteur de cette attente ?

Francesco Piemontesi, pianiste réflexif et discophile

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Le pianiste Francesco Piemontesi, 3e Prix  au Concours Reine Elisabeth 2008, poursuit une carrière exemplaire. Alors qu’il sort un album magistral de concertos de Mozart sous la direction d’Andrew Manze (Linn), il vient de faire ses débuts avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Crescendo rencontre ce pianiste érudit dont chacun des albums fait date. 

Vous venez de faire vos débuts avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de Lahav Shani. Qu'est-ce que cela représente de jouer avec un tel orchestre ? 

C'était quelque chose de magnifique à plusieurs points de vue ! C'est l'orchestre avec lequel j'avais grandi en écoutant des disques chez mes parents : leurs enregistrements sous la direction de Karajan ou Furtwangler ont façonné ma jeunesse. De plus, jouer avec cet orchestre, c’est un symbole fort dans une carrière de musicien et cela m’a montré que tous les choix que j’avais faits étaient les bons. Mais le plus important est bien sûr la musique, et à ce titre c’était un bonheur extraordinaire tant ces musiciens sont exceptionnels dans leur excellente technique et leur capacité à jouer toutes les musiques. Ces concerts ont été quelque chose de très spécial et je me réjouis qu’ils se soient très bien passés.

Vous habitez Berlin et le Philharmonique est le plus important orchestre de cette ville. Est-ce-qu’il n’y a pas un petit quelque chose en plus quand on joue avec les Berliner Philharmoniker ? 

En effet ! Dans la rue où j'habite, il y a des musiciens de l'orchestre et cela a un côté particulier : c'est presque faire de la musique de chambre car je les connais très bien ! C'est l'avantage d'habiter dans une ville comme Berlin qui est actuellement la capitale en Europe pour la musique classique. Aller à la Philharmonie, c’est un acte très ordinaire. Ces éléments ont fait que j’avais assez peu de tract et si tout s’est parfaitement déroulé, c’est sans doute grâce à cette addition de naturel et d’évidence de « jouer à la maison ». 

Samy Rachid-Sahrane du quatuor Arod 

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Le Quatuor Arod est l’une des formations chambristes en pleine affirmation internationale. Alors que sort un album consacré à des oeuvres de Schubert dont l’illustre Quatuor n°14 “La jeune fille et la mort”, et avant un concert à Bozar début novembre, Crescendo Magazine s'entretient avec Samy Rachid-Sahrane, violoncelliste du Quatuor Arod. 

Votre nouvel album est consacré à des oeuvres de Schubert dont le célèbre quatuor La jeune fille et la mort ? Pourquoi ce choix ?

Nous avons jusqu’à maintenant construit nos projets discographiques autour d’une œuvre qui avait une importance particulière par rapport à l’histoire de notre groupe. Pour ce troisième opus, il n’y a pas eu d’hésitation ! Ça devait être La jeune fille et la mort qui est l’œuvre sur laquelle nous nous sommes construits. Les premières notes du Quatuor Arod furent le Quatuor opus 13 de Mendelssohn ainsi que ce Quatuor n°14 de Schubert. L’oeuvre de Mendelssohn figure sur notre premier album et celle de Schubert sur cette nouvelle parution. 

Dans votre répertoire au disque, je pointe votre premier album dédié à Mendelssohn et ce formidable disque nommé The Mathilde Album et centré sur des aspects de la modernité viennoise. Votre nouvel album nous conduit chez Schubert. Est-ce le reflet d’une attirance pour la musique de la sphère germanique ?

Tout à fait. Le répertoire germanique est véritablement le cœur de notre répertoire. Ce qui n’enlève rien à l’amour intense que nous avons pour notre répertoire national ainsi que celui d’Europe de l’Est, en particulier Bartók. Mais n’oublions pas que le répertoire pour quatuor à cordes est constitué en grande majorité d’œuvres germaniques ou de compositeurs qui sont passés par Vienne ! Depuis nos débuts, nous avons toujours ressenti pour ce répertoire un attrait particulier qui est sûrement dû à l’influence des grands quatuors du siècle dernier comme le Quatuor Alban Berg pour n’en citer qu’un.