Une superbe anthologie consacrée à Tielman Susato et à des compositeurs qu’il édita

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Salve Susato. Œuvres de Tielman Susato (c1510-post1570), Thomas Crecquillon (c1505-c1557), Nicolas Gombert (c1495-c1560), Josquin Des Prez (c1445-1521), Jean Lecocq (fl1514), Jacobus Clemens non Papa (c1510-c1555), Pierre de Manchicourt (c1510-1564), Orlandi di Lasso (1532-1594). Utopia Ensemble. Michaela Riener, mezzo-soprano. Bart Uvyn, contre-ténor. Adriaan De Koster, ténor. Lieven Termont, baryton. Guillaume Olry, basse. Jan Van Outryve, luth. Juillet 2022. Livret en anglais, allemand, français. Paroles en langue originale et traduction anglaise. TT 74’45. Ramée RAM 2205

Sylvain Cambreling, itinéraires passionnés d’un musicien 

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Oeuvres d’Hector Berlioz (1803-1869), Claude Debussy (1862-1918), Maurice Ravel (1975-1937), Igor Stravinsky (1882-1971), Arnöld Schönberg (1874-1951), Anton Webern (1883-1945), Béla Bartók (1881-1945), Leoš Janáček (1854-1928), Henri Dutilleux (1916è2013), Charles Ives (1874-1954), Olivier Messiaen (1908-1992).  Roger Muraro, piano ;  SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg, direction : Sylvain Cambreling. 1992-2016.  Livret en allemand et anglais. SWR Music SWR 19135CD

Claude Debussy (1962-1918) : Le Martyre de Saint-Sébastien - Mystère en 5 actes. Heidi Grant Murphy, soprano ;  Dagmar Pecková, mezzo-soprano ;  Nathalie Stutzmann, alto ; Dörte Lyssewski, narration. Collegium Vocale Gent, direction : Christoph Siebert ;  SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg, direction : Sylvain Cambreling. 2005. Livret en allemand et anglais. 77’09’’ Texte en français et allemand, traduction en allemand et anglais. SWR Music SWR 19149CD

A Genève, un Orchestre Symphonique de Vienne clinquant 

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Pour une tournée de concerts englobant Berne, Genève, Zurich et Lucerne, le Service Culturel Migros invite une formation renommée, les Wiener Symphoniker, sous la direction de Petr Popelka,  maestro pragois, qui deviendra leur chef attitré à partir de la saison 2024-2025. 

Le programme commence par le Concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur op.104 d’Antonín Dvořák  qui a pour soliste Julia Hagen, faisant valoir à l’âge de 29 ans une rare maturité. A une introduction qui cultive les contrastes d’éclairage avec un cor solo jouant pianissimo, elle répond par des traits à l’arraché donnant consistance à sa sonorité. Puis elle ne se laisse pas décontenancer par un accompagnement empesé par des bois envahissants pour livrer un cantabile expressif, tout en conservant une sobriété réservée, irisée de mille nuances. Sous un magnifique legato, elle développe ensuite l’Adagio en jouant subtilement de l’accentuation pour lui conférer un tour pathétique qui s’étiolera dans les mesures conclusives. Le Final est emporté par de nerveux tutti d’une précision extrême, auxquels elle fait écho par des formules virtuoses à la pointe sèche que diluera la coda en demi-teintes nostalgiques. Face à l'accueil enthousiaste des spectateurs, Julia Hagen fait appel à l’alto solo de l’orchestre pour présenter une Lullaby (Berceuse) de Rebecca Cline, toute de poésie intimiste. 

Attention, Musiques Fraîches !, 5 créations comme 5 continents

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Je rejoins Flagey (et la pluie le long des étangs) pour la nouvelle édition d’Attention, Musiques Fraîches !, une des contributions de Musiques Nouvelles à la vigueur de la création, après le spectacle de fin d’année des élèves de l’école de cirque de Marchin – Latitude 50 étonne par l’acuité de sa programmation, parfois contaminée par la musique contemporaine, comme le rappelle la violoncelliste Eugénie Defraigne, mêlée au public du Studio 1 pour applaudir Virgine Tasset, la jeune compositrice qui ornait il y a peu de ses miniatures le show case de l’album Echos de la Terre, du Trio O3.

Présenté par Jean-Paul Dessy, dirigeant de l’ensemble, chaque compositeur introduit, en quelques phrases et selon l’angle de sa préférence, l’œuvre qu’il confie pour sa création à la dizaine d’instrumentistes – dont la soprano Elise Gäbele, voix de Thus spoke Rossetti, « inqualifiable » pièce en trois mouvements de Claude Evence Janssens, tromboniste et saxophoniste classique de formation, tôt inspiré par le jazz, puis par cette veine de l‘agrégation des courants (classique, jazz, R&B, world…), venu il n’y a pas si longtemps à la composition contemporaine (« inqualifiable », donc), péché transgressif répété (devenu alors « impardonnable »), porté ici par cinq textes de la poétesse anglaise progressiste du 19ème siècle Christina Rossetti : on y parle d’amour et de vie, de la finitude de l’un et de l’autre, que Janssens évoque par une émotion à la fois grave et tournoyante. Emue elle aussi, Virginie Tasset parle de sa pièce D’un souffle comme un récit en progression, qui part du… souffle, attise une braise, génère une étincelle, la transforme en flamme, grandie en un brasier et culminant en incendie : cet avancement chaleureux prend place au travers, notamment, de la finesse (empreinte de tendresse) des interactions entre les instruments – les pincements de la guitare acoustique à 10 cordes d’Hughes Kolp, ceux du piano de Xavier Locus (servi dans ses écarts par sa grande taille), la frappe des maillets de Mathias De Amicis ; le court thème échangé entre la flûte de Berten D’Hollander et le violon de David Núñez. J’avais eu l’attention titillée à la découverte de ses interludes à Arsonic, la voici éveillée.

Identité musicale

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La récente disparition de Bernard Pivot a fait revivre des souvenirs qui n’étaient pas nécessairement littéraires : chaque vendredi soir, le Concerto pour piano n°1 de Rachmaninov servait d’introduction à Apostrophes, qui restera l’une des plus belles émissions culturelles à la télévision. Ce générique que nous avons entendu plusieurs centaines de fois a donné au « petit frère » des concertos de Rachmaninov une notoriété que seuls le deuxième et le troisième avaient acquises. Notoriété différente, basée sur un court extrait, notoriété dans les mémoires, chacun reconnaissant d’emblée cette musique, généralement sans en connaître l’identité. Ce qui est le sort de la plupart des génériques, à commencer par celui de l’UER, le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier (pour être plus précis l’un de ses six Te Deum) dont la brillante carrière internationale de générique à la télévision publique débuta en 1953 avec le couronnement de la reine Elizabeth II. Plus tard, il allait connaître la gloire comme prélude à la plupart des retransmissions des grands évènements européens. Mais qui en connaissait alors l’identité ? Carl de Nys venait juste de l’exhumer et il n’y avait qu’un seul enregistrement sur le marché.

On peut se demander ce qui fait le succès d’un générique. Il doit en principe être en relation avec le sujet de l’émission, une sorte de mise en condition. Mais pas toujours. En dehors du goût personnel du producteur, quel lien trouver entre La Fileuse de Mendelssohn et Le Masque et la plume ? ou entre la Symphonie du Nouveau monde et Santé à la une ? Dans un cas comme dans l’autre, c’est la notoriété de la musique qui est mise au service de l’émission. Inversement, le générique des Dossiers de l’écran (Spirituals for orchestra de Morton Gould) aurait pu sortir son compositeur de l’anonymat. Mais c’était davantage un effet qui était recherché et non la mémorisation d’une musique associée à l’émission. On retrouve la même démarche avec Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, autrefois générique du journal de La Cinq. À l’époque, cette musique était indissociable du film de Stanley Kubrick et, pour la majorité des téléspectateurs, ce n’était pas une œuvre de Richard Strauss mais simplement la musique de 2001 Odyssée de l’espace. Robert Hersant, alors actionnaire majoritaire de la chaîne, avait lui-même imposé ce générique. Peut-être voulait-il suggérer que ce journal allait évoluer dans un univers différent ? L’espace a toujours fait rêver.

Dans les années 1960-70, le vendredi soir, François Serrette avait à cœur de démontrer aux auditeurs de France Musique que Les Jeunes Français sont musiciens. Et pour préluder à chacune de ses émissions, un extrait de L’Enfant et les sortilèges de Ravel, « L’Arithmétique ». Rarement un générique suscita autant de curiosité. Seuls quelques connaisseurs l’avaient identifié et, à chaque écoute, un « qu’est-ce que ça peut-être ? » récurent trottait dans la tête de tout un chacun. Interrogé par le biais du courrier des auditeurs (impensable mais vrai, internet n’existait pas !), François Serrette donnait parfois la réponse à l’antenne, ce qui incita alors les plus curieux à vouloir connaître le chef d’œuvre ravélien dans son intégralité. Un bon générique bien ciblé peut donc avoir des vertus pédagogiques.

 Rusalka  d’Antonín Dvořák au Národní divadlo de Brno

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Rusalka encore ! Après un long purgatoire, cet opéra est dorénavant souvent programmé, comme à l’Opéra royal de Wallonie-Liège en janvier dernier par exemple. Une présence bienvenue, musicale toujours, vocale le plus souvent, scénique aussi comme cette fois-ci à Brno.

Il est vrai que son livret est inspiré d’un conte que l’on retrouve un peu partout en Europe sous divers prénoms : « Rusalka », « Ondine », « Mélusine ». La petite nymphe des eaux qui, follement éprise d’un beau prince venant régulièrement se baigner dans ses eaux, veut devenir humaine afin de pouvoir enfin l’étreindre « pour de vrai ». Oui, malgré la douleur d’Ondin, l’Esprit des eaux, et grâce à l’intervention de la sorcière Jezibaba, elle le pourra. Mais à un prix terrible : elle deviendra muette et son histoire amoureuse, si elle se termine mal, coûtera la vie au bien-aimé. Le prince va vite se lasser ; une belle princesse étrangère va vite s’en mêler ; Rusalka, désespérée, rejoindra ses eaux originelles. Mais le prince, ayant finalement tout compris, la rejoindra pour un baiser final fatal.

Beaucoup d’émotions donc qui justifient la fascination pour le conte. Mais aussi et surtout, et c’est cela qui nous intéresse, beaucoup d’émotions merveilleusement mises en musique et en voix par Antonín Dvořák. Une partition aux atmosphères envoûtantes, que ses thèmes récurrents magnifient. Avec aussi de si délicates interventions instrumentales solistes (harpe, hautbois, flûtes, cordes) qui disent à leur façon ce que les airs et les mots chantent. Cette musique-là n’accompagne pas, elle est personnage elle aussi.

A Brno, en Tchéquie, elle est idéalement exprimée par des musiciens dont c’est « la langue natale », ils « parlent le  Dvořák ». Et cette partition, que j’ai eu le bonheur d’entendre récemment ailleurs, sonne autrement. Idéalement accomplie par la magnifique acoustique du Théâtre Janáček  Et surtout dirigée comme il convient par le chef d’orchestre des lieux, Marko Ivanović. L’orchestre et son chef s’entendent manifestement bien.

Falot récital baroque pour trompette et orgue, enfumé dans un prétexte spécieux

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Musik ist der beste Trost. Barocke Werke für Trompete und Orgel. Oeuvres de Tomaso Albinoni (1671-1750), Johann Sebastian Bach (1685-1750), Georg Philipp Telemann (1681-1767), Giuseppe Tartini (1692-1770), Giuseppe Torelli (1658-1709), Antonio Vivaldi (1675-1741), Jean-Baptiste Lully (1632-1687). Joachim K. Schäfer, trompette. Matthias Eisenberg, orgue de l’église Saint Nicolas de Grünlichtenberg. Livret en allemand, anglais. Octobre 2022. TT 55’37. Christophorus CHR 77470

« Ravel et l’Espagne » par Les Siècles : des couleurs et du théâtre

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Ce concert risque malheureusement de rester dans les mémoires davantage comme étant le premier que François-Xavier Roth aura été contraint de renoncer à diriger, par suite de l’article « Un chef d'orchestre qui mène son monde à la braguette » paru le matin même dans Le Canard Enchaîné, que pour son contenu musical propre, pourtant réel.

Qui n’aurait pas su tout cela ne l’aurait sans doute pas soupçonné lors de ce concert. Les Siècles ont été fondés en 2003. Les musiciens, inévitablement bouleversés (ne serait-ce que parce que cela fragilise grandement leur avenir professionnel), étaient souriants, particulièrement avenants vis-à-vis d’Adrien Perruchon (qui malgré une brillante carrière ne fait pourtant pas toujours l’unanimité auprès des instrumentistes qu’il dirige). Sans doute lui étaient-ils reconnaissants d’avoir pu assurer ainsi, au pied levé, la direction de ce concert, sans en changer le programme, et surtout en donnant une impression d’aisance remarquable étant donné le contexte. Et, en effet, il faut saluer cette performance.

Ravel et L'Espagne, donc. L’idée est on ne peut plus pertinente, quand on sait à quel point ce pays a influencé le compositeur. À vrai dire, il faudrait plutôt parler de l’idée qu’il s’en faisait, à travers, notamment, les très nombreux musiciens espagnols qui venaient en France à cette époque. Car Ravel n’est allé en Espagne qu’à l’approche de la cinquantaine, bien après avoir écrit presque toutes les œuvres de ce concert (à l’exception du Bolero). 

La première partie, purement instrumentale, commençait par Alborada del Gracioso. Les cordes, très présentes, donnent une sonorité un peu massive à la pièce. Malgré la plus extrême liberté laissé au basson dans ses solos, cette « Aubade du bouffon » a un peu de mal à décoller.

Jordi Savall habille « Les Saisons » de voiles transparents

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“Voilée de gris s’approche la douce lumière du matin ; à pas languissants l’indolente nuit se retire devant elle. Vers de sombres grottes s’enfuit l’aveugle légion des oiseaux de mort ; leurs mornes cris plaintifs n’oppressent plus le cœur angoissé. - Le héraut du jour s’annonce et de ses cris perçants, il appelle le paysan reposé à reprendre son activité.” 

Sur ces vers significatifs commence la deuxième partie des « Saisons » de Haydn, l’été. L’auteur du texte, Gottfried von Swieten, nous met d’emblée dans l’ambiance de l’œuvre. Et aussi, on dirait qu’il a eu la prémonition de comment ce merveilleux musicien qui est Jordi Savall a construit son interprétation. Car ces instruments dits « baroques », même s’ils sont souvent difficiles à manier par leur instabilité face aux changements de température ou d’humidité et ses difficultés pour la justesse, apportent une transparence, une lumineuse clarté à toutes les voix qui se sont réunies pour former cet ensemble d’orchestre et chœurs et nous offrir le dernier grand ouvrage d’un compositeur déjà à la fin de son parcours de vie, mais certainement pas dépourvu de vitalité. Il y a une autre analogie avec Savall : il se présente sur scène tenant une canne de sa main droite (à la suite d’une chute) et monte avec précaution sur le podium mais, dès que le son jaillit, sa vitalité, son écoute attentive et sa direction, plutôt minimaliste mais redoutablement efficace et empathique, nous plongent dans un univers où se mêlent ténèbres et rayons de lumière. Et, en même temps, tout ce déploiement d’énergie, de précision et de clarté laisse planer un voile de mystère car « Les Saisons » ont une signification qui va bien plus loin qu’une simple allégorie du bonheur et de la vertu de la vie paysanne, d’un respect de nos liens avec la nature prémonitoire des élans écologistes d’aujourd’hui. On a, effectivement, signalé des évidentes analogies symboliques avec les rites d’initiation maçonniques, absolument limpides dans le texte de clôture de l’oratorio : « Un printemps éternel règne et une félicité́ sans fin sera la récompense des justes. Qu’une telle récompense soit aussi un jour la nôtre. Efforçons-nous-y, aspirons-y… Que ta main nous guide, O Dieu ! Accorde-nous force et courage ; ainsi nous vaincrons et nous serons admis dans la gloire de ton royaume. Amen.”