Les Modigliani et les quatuors de Schubert : l’évidence française
Franz Schubert (1797-1828) : Quatuors à cordes, intégrale. Quatuor Modigliani. 2021. Notice en français, en anglais et en allemand. 378.00. Un coffret de cinq CD Mirare MIR588.
Franz Schubert (1797-1828) : Quatuors à cordes, intégrale. Quatuor Modigliani. 2021. Notice en français, en anglais et en allemand. 378.00. Un coffret de cinq CD Mirare MIR588.
Dumka. Oeuvre de : Mikhaïl Glinka, Leokadiya Kashperova, Alexander Borodine, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Ella Adayevskaya, Tatiana Nikolaïeva. , piano. 2021. Livret en français et anglais. CAL 2194.
Crescendo Magazine rencontre Benoit d’Hau, directeur des labels IndéSENS et Calliope, des structures qui n’ont cessé de se développer à l’international et de remporter des succès critiques par leurs choix éditoriaux. Alors que Benoit d’Hau lance une collection intitulée "Paris 1900" consacrée aux répertoires pour cuivres et vents au tournant du XXe siècle, il fait le point avec nous sur son parcours, ses ambitions et sa vision du marché de l’enregistrement.
Vous lancez une collection intitulée "Paris 1900" consacrée aux répertoires pour cuivres et vents au tournant du XXe siècle avec un grand nombre de raretés. Quelle est l’origine de ce projet ?
Cela fait presque 20 ans que je mûri cette collection, dédiée à tous les instruments à vents, cuivres et bois, car leur répertoire a véritablement éclos vers 1900, concomitamment à la révolution technologique dont ils ont bénéficié à partir des années 1870-1880.
Nous sommes ici au cœur de ce que l’on désigne habituellement sous le terme « école française des vents ». Cette tradition est bien réelle et fait la fierté et la renommée de tous les instrumentistes français (*) depuis des décennies, notamment au Japon, aux USA et à présent à travers toute l’Asie. Nos solistes donnent des master-classes dans le monde entier, des concours internationaux portent leurs noms, nos conservatoires accueillent de nombreux élèves en clarinette, saxophone, trompette, trombone, tuba, flûte, hautbois…
Ce qui caractérise le plus cette particularité française est son timbre. A quoi reconnaît-on un orchestre français ou belge, si ce n’est à son timbre ? Cela provient justement des vents de l’orchestre. C’est flagrant chez Ravel et Debussy qui accordent une large place aux sections de cuivres et de bois. On parle de la couleur de ces orchestres ; elle est brillante, timbrée et se distingue aussi par l’articulation (ou le détaché) très limpide, légère et virtuose des musiciens français. Cela provient de plusieurs facteurs dont notre langue (prononciation), mais aussi d’un travail technique spécifique, mené par tous les musiciens depuis leur plus jeune âge, sur des méthodes et recueils d’études techniques des grands maîtres de la fin du 19e siècle, comme Jean-Baptiste Arban pour les cuivres.
Quelles ont été les évolutions de la facture instrumentale au XIXe siècle ?
Au milieu de la seconde moitié du 19e siècle, la facture (technologie dirions-nous aujourd’hui) des instruments qui constituent l’harmonie et la petite harmonie de l’orchestre symphonique a connu une véritable révolution. Pour faire simple, les instruments de la, fin du 18e siècle étaient essentiellement « harmonique » car ils étaient dépourvus de pistons (les cuivres) ou comportaient un système de « clétage » ou de trous (les bois) très basique. Par conséquent le répertoire concertant était très pauvre. A partir du milieu du 19e siècle, les ingénieurs facteurs d’instruments ont réussis à améliorer la conception de ceux-ci, au point de les rendre « chromatiques ». Capables de jouer l’ensemble des notes de toutes les tonalités, ils devinrent les égaux des claviers et des cordes, qui avaient connus leurs progrès bien plus tôt. On peut parler d’un coming-out des instruments à vent.
Le rôle de la France, et de la Belgique d’ailleurs, fut déterminant. Tout le monde connaît Adolphe Sax (inventeur du saxhorn et du saxophone), il y avait aussi les ateliers Selmer (1885) ou les ateliers Georges Leblanc, et Noblet à La Couture Boussey (1890)… L’apogée de toutes les grandes innovations technologiques (et artistiques) françaises se concentre autour des années 1900, comme en témoignent les Expositions Universelles parisiennes, dont la Tour Eiffel et le Grand Palais sont devenus nos emblèmes, internationalement ! La maison Antoine Courtois (trompettes, cornets à pistons, cors, bugles, euphoniums, saxhorns…) créée en 1803 remporte la Médaille d’Or de l’Exposition Universelle de 1878, et collectionnera ensuite les récompenses en 1895.
Le baryton Benjamin Appl publie chez Alpha un enregistrement du cycle Le Voyage d’Hiver (Winterreise) de Franz Schubert en compagnie du pianiste James Baillieu. Une telle parution est toujours un événement dans la carrière d’un artiste tant ce cycle est un pilier du répertoire. Crescendo Magazine vous propose un riche échange avec ce brillant musicien, l’un des plus talentueux de sa génération.
Le Winterreise est un monument de l'histoire de la musique. Est-ce intimidant pour un chanteur de l'enregistrer ?
Oui, absolument ! Il existe des milliers d'enregistrements et certains d'entre eux sont des références absolues. Ces enregistrements sont des points de comparaison, pour les chanteurs évidemment, mais également pour les mélomanes et les professionnels qui s’en servent logiquement comme des étalons pour évaluer les nouvelles interprétations. Mais d'un autre côté, l’art interprétatif est une forme culturelle vivante et, par conséquent, il prendra toujours de nouvelles directions. Lorsque je travaille avec des étudiants, je les encourage toujours à ne pas se contenter de regarder la tradition, mais aussi à réfléchir à ce qu'ils peuvent ajouter et développer dans une musique qui est si présente depuis des décennies et des siècles. Si nous ne le faisons pas, nous pouvons simplement ranger ces merveilleux enregistrements du passé dans des musées et des vitrines. Le Winterreise est particulièrement intéressant, car il s'agit d'un véritable voyage. Le chanteur et le pianiste doivent prendre des décisions à chaque seconde, pour chaque note. On peut choisir de descendre un chemin par ici, ou de le remonter par là. Le Winterreise peut avoir de nombreux parcours différents, personnels, et l'itinéraire de chacun peut varier chaque jour. C'est la partie la plus gratifiante de ce cycle et sans doute l'une des raisons pour lesquelles des immense artistes comme Dietrich Fischer-Dieskau et d'autres ont choisi de l'enregistrer encore et encore.
Que voulez-vous apporter à l'interprétation du Winterreise ?
Après avoir travaillé sur ce cycle pendant environ 15 ans, je suis de plus en plus fasciné par la bravoure de ce Wanderer. Alors que les autres personnes autour de lui dorment, passent à côté de la vie, ne se posent pas de questions gênantes ou ne prennent pas le temps de réfléchir, ce jeune homme a senti qu'il devait quitter un endroit plutôt confortable pour partir en voyage -un voyage intérieur particulièrement glacial et froid de sentiments et d'émotions. Il affronte les coins les plus sombres de sa personnalité. C'est pourquoi j'ai voulu créer une manière naturelle de présenter ce personnage comme un être humain, comme quelqu'un qui réfléchit, rêve et est sincère. Quelqu'un qui pourrait être vous ou moi.
Quel théâtre en Europe peut-il afficher, durant un week-end, Adriana Lecouvreur le samedi soir et La Dame de Pique le dimanche en matinée ? C’est donc la gageure que relève fréquemment la Scala de Milan. Indépendamment des productions, il faut en évoquer une constante, la qualité irréprochable de l’orchestre et du chœur.
Depuis l’après-guerre, Adriana Lecouvreur a été représentée trois fois entre septembre 1948 et juillet 1958 en confiant le rôle-titre à Mafalda Favero, Renata Tebaldi, Clara Petrella et Magda Olivero. Puis pendant trente ans, l’ouvrage a été laissé de côté. Et il a fallu attendre le 30 mai 1989 pour le voir réapparaître dans une nouvelle production de Lamberto Puggelli qui a eu pour interprètes majeures Mirella Freni et Daniela Dessì jusqu’à la fin avril 2007. Quinze ans plus tard, Dominique Meyer, l’actuel surintendant, présente la mise en scène de David McVicar qu’il a coproduit avec le Royal Opera House Covent Garden, le Liceu de Barcelone, la Staatsoper de Vienne, l’Opéra National de Paris et le San Francisco Opera ; et ce spectacle a déjà été immortalisé par un DVD réalisé lors des représentations londoniennes avec Angela Gheorghiu et Jonas Kaufmann.
Il suffit de quelques lignes pour en remarquer l’intelligente conception dans un magnifique décor de Charles Edwards nous montrant l’envers du plateau de la Comédie-Française et la fourmilière des coulisses. Sa structure amovible servira ensuite de porte d’accès au Pavillon de la Grange-Batelière puis dominera la salle des fêtes du Palais Bouillon avant de revenir à sa position initiale, près de laquelle sera dressée une paillasse de fortune permettant à l’héroïne de s’isoler du monde extérieur. Sous d’habiles jeux de lumière conçus par Adam Silverman et repris par Marco Filibeck, les somptueux costumes de Brigitte Reiffenstuel jouent sur les brocards sombres de l’aristocratie contrastant avec les tenues pastel d’Adriana et la bigarrure des vêtements de scène. Le côté nunuche du divertissement de l’acte III fait sourire par sa chorégraphie compassée (imaginée par Andrew George) qui passe totalement inaperçue. Et la régie de David McVicar déroule avec une rare lisibilité une intrigue enchevêtrée par les quiproquos et les faux-semblants.
Jean-Marie Leclair (1697-1764) : Sonate en sol mineur Op. 2 no 12. Sonates en si bémol majeur, do majeur et sol majeur Op. 5 no 4, 10, 12. Sonate en la mineur Op. 9 no 5. David Plantier, violon. Les Plaisirs du Parnasse. Annabelle Luis, violoncelle. Violaine Cochard, clavecin. Ludovic Coutineau, contrebasse. Livret en anglais et français. Avril 2021. TT 76’40. Ricercar RIC 431
Jean-Marie Leclair (1697-1764) : Concertos en fa majeur et en la mineur Op. 7 no 4 & 5 ; Concertos en fa majeur et en mi mineur Op. 10 no 4 & 5. Leila Schayegh, violon. La Cetra Barockorchester Basel. Eva Saladin, premier violon. Christoph Rudolf, violon second. Somoko Asabuki, Coline Ormond, Petra Csaplarova, Cecilie Valtrova, violon. Germán Echeverri, Johannes Frisch, alto. Jonathan Pešek, Nicola Paoli, violoncelle. Fred Uhlig, violone. Sebastian Wienand, clavecin. Livret en anglais, français, allemand. Juin 2020. TT 62’04. Glossa GCD 924206
Au Palais Garnier, A Quiet Place de Leonard Bernstein suscite l’adhésion de ses spectateurs, conquis à la fois par une musique multiple dans ses moyens et ses effets, une interprétation orchestrale et vocale à sa mesure, et une mise en scène qui donne autant à voir qu’à imaginer et à comprendre.
Il vaut la peine, me semble-t-il, de retracer les péripéties de l’accomplissement de cette œuvre peu représentée. C’est en juin 1983 que A Quiet Place est créé au Huston Grand Opéra. La soirée inclut, en première partie, un autre opéra, en un acte, de Bernstein : Trouble in Tahiti, créé lui en 1952. Ce n’est pas une réussite. Bernstein décide alors de retravailler sa partition et notamment d’incorporer des séquences de Trouble in Tahiti sous forme de deux flashbacks dans l’acte deux de A Quiet Place. Représentée sous cette forme à la Scala de Milan et à l’Opéra de Washington en 1984, l’oeuvre est encore révisée pour être finalement présentée au Wiener Staatsoper en avril 1986 sous la direction du compositeur lui-même. Bernstein meurt en 1990. Ce n’est qu’en 2010 que l’œuvre est créée au New York City Opera, avec succès cette fois. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire : en 2013, Garth Edwin Sunderland, un grand connaisseur de l’œuvre de Bernstein, en propose une nouvelle version, créée en concert sous la direction de Kent Nagano. Une version que son compositeur ne connaîtra donc jamais. Mais que Kent Nagano est venu ces jours-ci créer à l’Opéra de Paris. Quelle belle transmission : Nagano fut l’élève, l’assistant de Bernstein, pendant les six dernières années de sa vie.
Frédéric Lodéon : Le flamboyant. «The Complete Erato & EMI Recordings. Oeuvres de Richard Strauss (1864-1949), Serge Prokofiev (1891-1953), Joseph Haydn (1732-1809), Felix Mendelssohn (1809-1847), Luigi Boccherini (1743-1805), Robert Schumann (1810-1856), Gabriel Fauré (1845-1924), Ludwig van Beethoven (1770-1827), Maurice Ravel (1875-1937), Georges Auric (1899-1963), Edouard Lalo (1823-1892), André Caplet (1878-1925), Vincent d’Indy (1851-1931), Frédéric Chopin (1810-1849), Franz Schubert (1797-1828), Antonio Vivaldi (1678-1741) : Dmitri Chostakovitch (1906-1975), Piotr Illitch Tchaikovsky (1840-1893), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Jean-Louis Duport (1749-1819). Frédéric Lodéon, violoncelle ; Daria Hovora, Anne Queffélec, Michel Dalberto, Jean-Philippe Collard, Jean Hubeau, François-René Duchâble, Pascal Rogé, piano ; Pierre Amoyal, Augustin Dumay, Jean Mouillère, violon ; Bruno Pasquier, alto ; Michel Portal, clarinette ; Jean-Pierre Rampal, flûte ; Xavier Gagnepain, violoncelle ; Bournemouth SO et Nouvel Orchestre Philharmonique, direction Theodor Guschlbauer ; Orchestre National de l’Opéra de Monte-Carlo et Orchestre de chambre de Lausanne, direction Armin Jordan ; Philharmonia Orchestra, direction Charles Dutoit ; Orchestre de chambre Jean-François Paillard ; Ensemble orchestral de Paris, direction Jean-Pierre Wallez. 1973-1986. Notice en français, en anglais et en allemand. Une vingtaine d’heures de musique. Un coffret de 21 CD Erato 0190296546259.
Autour de Debussy… Claude Debussy (1862-1918) : Prélude à l’Après-Midi d’un faune * ; Six Épigraphes antiques *. Olivier Messiaen (1908-1992) : Louange à l’Éternité de Jésus * [Quatuor pour la Fin du Temps]. Pierre-Octave Ferroud (1900-1936) : Toan-Yan, la fête du double-cinq [Trois pièces pour flûte seule]. Jehan Alain (1911-1940) : Deuxième Fantaisie pour orgue ; Aria pour flûte et orgue. Jean-Louis Florentz (1947-2004) : Seigneur des Lumières [Laudes op. 5]. (*Transcriptions par le Duo Éolien). Mélanie Filipiak, flûte. Aurélien Fillion, orgue. Octobre 2021. Livret en français et anglais. TT 68’13. Ctésibios 079
Debussy prétendait trouver un nouveau chemin à l'opéra. Pris en étau entre le style du vérisme et ses drames de cape et épée, qui tranchaient avec les émotions provoquées par les injustices et misères de ce bas-monde, et le wagnérisme avec son exaltation brumeuse des légendes alémaniques (si souvent inspirées de Chrétien de Troyes...), il n'a écrit que ce seul ouvrage, rejetant tous ses précédents essais opératiques. Il lui a consacré dix ans, retravaillant sans cesse à simplifier le propos et à polir son langage et a tenu de longs échanges avec Maeterlinck à propos du livret, presque entièrement extrait de la pièce de théâtre avec diverses coupures. Leur brouille à propos du choix de la Mélisande mettra fin à leur relation... Dans sa correspondance avec Ernest Guiraud, qui fut son professeur au Conservatoire de Paris, il déclare qu’ il souhaite suivre le poète qui « disant les choses à demi, permettra de greffer mon rêve sur le sien; qui concevra des personnages dont l’histoire et la demeure ne seront d’aucun temps, d’aucun lieu… » ... « Je rêve de poèmes qui ne me condamnent pas à perpétrer des actes longs, pesants ; qui me fournissent des scènes mobiles, diverses par les lieux et le caractère ; où les personnages ne discutent pas, mais subissent la vie et le sort ». Cent vingt ans après sa création, Pelléas reste un indiscutable chef d'œuvre de la musique. Et, malgré les diatribes anti-wagnériennes qu'il prodiguait (comme le fameux Golliwoog's Cake Walk parodiant le thème germinal de Tristan et Yseult...) le rapprochement avec le drame wagnérien est omniprésent, autant dans l'histoire du triangle amoureux que dans la musique. Mais considérer son empreinte comme ouvrage dramatique nous mène tout droit à un chemin d'ombres et de lumières. Ombres car le texte, pour le spectateur actuel, oscille entre le niais des propos décousus des amants non avoués, (mais droit dans la lignée du non-dit freudien) et le stupéfiant, comme la terrible sentence d'Arkel : « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes »