Apprendre à aimer le hip-hop: de l’intérêt d’une approche sociologique de la musique

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Nous sommes en direct des demi-finales du Concours Reine Elisabeth 2019. Une musicienne classique au micro de Camille de Rijck s’extasie devant la complexité technique d’une œuvre qui vient d’être interprétée en ajoutant : « Ah ça, ce n’est pas de la simple musique pop ! ». Le journaliste de la RTBF rattrape vite le coup en spécifiant « Oui, avec tout le respect que nous avons pour nos collègues du milieu de la pop. » Je suis très déçue de n’avoir pas pu remettre la main sur l’enregistrement de cet incident à la fois drôle et gênant auquel j’ai assisté en direct, tant il m’a frappé et tant j’aurais voulu le partager.

Quelques jours plus tard, mon compagnon me montre un article croustillant trouvé sur Slipped Disc[1]. Sujet de l’article : L’attribution du prix Pulitzer (catégorie musique) au rappeur Kendrick Lamar en 2018. Son auteur, Norman Lebrecht, décrit cet événement comme « un sacré coup de poing dans la figure de la composition contemporaine ». Il poursuit en disant que « tout critique à moitié éveillé aurait pu nommer une douzaine de créations classiques récentes de compositeurs américains qui auraient mérité une considération sérieuse » et demande aux membres du jury s’ils pourraient expliquer leurs critères.

La vérité est que le seul critère est le suivant : la commission Pulitzer décerne chaque année le prix à « une composition musicale remarquable écrite par un Américain, créée ou enregistrée aux États-Unis pendant l’année ». A l’instar du prix Nobel de littérature octroyé à Bob Dylan, ce Pulitzer marque une première dans l’Histoire : aucun artiste de chanson populaire, encore moins de hip-hop, n’avait reçu cette récompense auparavant. Mais alors que même les fans de Dylan n’étaient pas tous sûrs que des chansons puissent être qualifiées de « littérature », DAMN., l’album pour lequel Lamar reçoit ce prix, est indéniablement une œuvre de musique contemporaine américaine. La seule règle que le jury ait enfreinte, c’est la règle implicite selon laquelle ce prix est réservé aux musiciens des sphères de la musique savante (à savoir, la musique écrite).

À Genève, une Belle au Bois Dormant par de jeunes Russes 

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Pour achever sa saison, le Grand-Théâtre de Genève invite le Ballet Yacobson de Saint-Pétersbourg pour quatre représentations de l’un des grands chefs-d’œuvre de Tchaikovsky, La Belle au bois Dormant.

Fondée en 1969 par le chorégraphe Leonid Yacobson, cette compagnie est totalement indépendante d’un théâtre et regroupe de jeunes danseurs constituant en fait le Ballet Académique National de Saint-Pétersbourg, avec actuellement à sa tête Andrian Fadeev, ex-danseur étoile devenu son directeur artistique depuis 2011. Elle est accompagnée par la formation qui collabore régulièrement à ses spectacles, l’Orchestre Symphonique National de Saint-Pétersbourg, placé sous la direction d’un chef chevronné, Alexander Titov.

La chorégraphie a été confiée à Jean-Guillaume Bart qui avait été promu danseur étoile à l’Opéra de Paris le 5 janvier 2000 lors d’une représentation de La Belle au Bois Dormant ; et maintenant c’est lui qui élabore sa propre version d’après celle de Marius Petipa qui en est la base historique. S’y dégage aussi l’influence de la production parisienne de Rudolf Nureyev que Jean-Guillaume Bart a dû danser maintes fois, en incorporant certaines de ses trouvailles comme la scène des tricoteuses du premier acte, l’intermède dansé dans la partie de chasse ou le voyage de la Fée des Lilas et du Prince dans une nacelle en forme de cygne. Dans le dernier tableau, il rétablit même, lors de l’évocation des contes de Perrault, la rencontre de Cendrillon et du fils du roi en quête de la pantoufle de vair. Et sa relecture est développée avec fluidité dans un décor sobre utilisant les intérieurs de palais et sous-bois tirés des cartons des Galli-Bibiena et des costumes tout aussi simples élaborés par Olga Shaishmelashvili sous de beaux éclairages dus à Evgeny Ganzburg.

« The Forest », le douloureux vitrail de Bryce Dessner à la Fondation Louis Vuitton

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Rendez-vous immanquable des amoureux du violoncelle, les récitals de la Classe d’Excellence de Gautier Capuçon à la Fondation Louis Vuitton à Paris sont aussi le creuset d’un nouveau répertoire pour ensemble de 7 violoncelles, frais et diversifié. Commandant à foison autant à Guillaume Connesson qu’à Matthias Pintscher, en passant par Bruno Mantovani et Salvatore Sciarrino, c’est aujourd’hui au compositeur américain Bryce Dessner de relever le défi.

Sa pièce The Forest est un douloureux vitrail construit tout en symboles.
En tant que citoyen du centre de Paris depuis quelques années désormais, c’est en voisin que Bryce Dessner a décidé de consacrer une œuvre à la blessure qu’a représenté il y a quelques semaines l’incendie de la Cathédrale Notre-Dame, et surtout de sa « forêt », charpente millénaire qui contient l’Histoire à elle seule.

Pour ce faire, le compositeur a utilisé pour support de courts fragments du célèbre organum Viderunt Omnes de Pérotin (1160-1230). Ainsi, The Forest est traversée de véritables samples-souvenirs de cette Ars Antiqua fondatrice. L’œuvre apparaît donc comme irriguée de l’intérieur par la Cathédrale elle-même, avec ses réminiscences de Pérotin qui chantent au travers des flammes, comme les bribes calcinées et vigoureuses du passé.

 Le luth enchanteur de Thomas Dunford

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Johann Sebastian BACH (1685-1750) : Suite pour violoncelle n° 1 en sol majeur – Suite pour luth en sol mineur (arrangée par Bach d’après la suite pour violoncelle n°5 en do mineur) – Chaconne de la Partita pour violon n°2 en ré mineur . Thomas Dunford (luth).2018 – 56’16’’ – Textes de présentation en français, anglais et allemand – Alpha 361

Lille Piano(s) Festival, grands moments du piano

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L’édition 2019 de Lille Piano(s) Festival fut la dernière concoctée par son fondateur Jean-Claude Casadesus. En effet, le père de l’Orchestre National de Lille, qui demeurait le directeur artistique du Festival, va finalement passer la main dès l’édition prochaine. Pour illustrer cette année-clef, la programmation était particulièrement remarquable avec, notamment, l’entrée de l’orgue dans la programmation.

Récitals d’orgue

C’est à la Cathédrale Notre-Dame de la Treille que les trois récitals d’orgue se sont déroulés. La construction de l’édifice de style néo-gothique mais se servant de technique et de matériel moderne, a débuté en 1854 pour ne se terminer qu’en 1999. La cathédrale possède deux orgues : l’orgue de chœur dû à Cavaillé-Col et date de 1869 et le grand orgue, inauguré en juin 2007 par Jean Gillou. Il s’agit de l’instrument qui se trouvait au studio 104 de la Maison de la Radio à Paris, c'est l’un des plus importants orgues européens. Les récitals ont été donnés sur le grand orgue, tandis que les « préludes » par des élèves du Conservatoire se passaient sur le Cavaillé-Col.

Le 14 juin, Thierry Escaich donne un programme sous le signe de l’improvisation. Son Ouverture improvisée, utilisant des notes rappelant le nom de Chostakovitch, annonce d’emblée la teneur du concert : clarté et virtuosité. Quelques changements au programme permettent d’insérer une improvisation de plus, celle sur le thème initial du Concerto pour violon de Mendelssohn. Celle-ci est merveilleusement… mendelssohnienne, avec toutes les caractéristiques du compositeur comme une figue à veine romantique, des cantilènes à l’instar de Romances sans paroles ou encore un scherzo final et ce, en passant par différentes couleurs instrumentales et orchestrales. Ses idées musicales, d’une richesse impressionnante, s’enchainent de façon si naturelle et si fluide que l’improvisation semble sa langue maternelle. Ses commentaires ponctuent le concert et attirent davantage l’attention de l’auditoire. Après le récital de Ghislain Leroy (titulaire des orgues de Notre-Dame de la Treille) le 16 juin, auquel nous n’avons pas pu assisté, l’un des organistes de Notre-Dame de Paris, Olivier Latry, présente un concert commenté sous le thème de « Bach et les Romantiques ». Son programme est en grande partie constitué de transcriptions, de Schumann, Widor, Liszt, Gigout et, surtout, la Fantaisie et fugue en sol mineur BWV 542 de Bach d’après la version de piano de Liszt réadaptée pour orgue par Olivier Latry. Son interprétation, solennelle, est d'une grande rigueur malgré la fantaisie et le spectaculaire qui caractérisent l’œuvre de Liszt.

À Namur, Florilège de Concertos baroques !

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Mardi soir, les mélomanes fuyaient la canicule, trouvant refuge dans la fraicheur de l’Église Saint-Loup qui accueillait le concert d’ouverture du Festival Musical de Namur, coup d’envoi des Festivals de Wallonie qui ont choisi, cette année, le thème « Racines ». L’affiche était partagée entre Leonardo García Alarcón, bien connu du public namurois, dirigeant son Millenium Orchestra, et Chouchane Siranossian, violoniste et artiste associée des Festivals de Wallonie. 

Virtuose française d’origine arménienne, aussi à l’aise au violon baroque qu’au violon moderne, Chouchane Siranossian proposait un programme audacieux, (quasi-marathonien !) de quatre concertos baroques au cours de la soirée. Plus inconnus, le Concerto en La D96 de Tartini et le Concerto op.3 n°1 en Ré de Locatelli étaient confrontés, après la pause, à deux tubes du répertoire concertant baroque, le Concerto en la BWV 1041 de J.S. Bach et le Concerto op.10 n°6 en sol de Leclair. Déjà concentrée dés son entrée sur scène, elle se lance ardemment dans l’interprétation de ce programme exigeant, endossant à la fois le rôle de soliste, mais aussi de cheffe, dirigeant le Millenium Orchestre conjointement avec Alarcón dans une optique résolument chambriste. Si les impulsions de départ sont données par la violoniste, Alarcón gère les fins de phrases depuis son clavecin, façonnant le son de l’orchestre comme un artisan malaxerait l’argile. On constate rapidement une jolie spontanéité dans son jeu -garantie idéale d’une interprétation fraiche ! Si l’on doit tendre l’oreille à de nombreuses reprises pour l’entendre, les problèmes de projection sont assez vite résolus dés la 2e partie où l’on sent l’artiste plus à l’aise dans ces deux derniers concertos. D’ailleurs, quelle grâce dans l’Andante du Concerto de Bach -un superbe moment suspendu qui restera gravé dans nos mémoires ! 

Yoann Tardivel, l’organiste qui fait redécouvrir Saint-Saëns

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L’organiste Yoann Tardivel nous offre un album dédié à la musique pour orgue de Camille Saint-Saëns (Editions Hortus). Après un disque dédié à César Franck, le musicien nous fait découvrir un pan entier encore trop méconnu de l’oeuvre de ce compositeur.   

Après des oeuvres de César Franck, votre nouvel album est dédié à Camille Saint-Saëns ? Pourquoi ce choix ?  

C’est justement en travaillant au disque consacré aux 3 Chorals de Franck que j’ai découvert la musique d’orgue de Camille Saint-Saëns. J’ai longtemps pensé que l’œuvre d’orgue de Franck n’avait aucun équivalent dans le répertoire romantique français. Le fait que son œuvre ait été à tel point sanctuarisée par des générations d’organistes accentue évidemment cette impression. Pendant les années où Franck conçoit les pièces d’orgue op 16 à 21, (un véritable événement dans notre répertoire!), Saint-Saëns était organiste à l’église de la Madeleine à Paris, et une personnalité importante du monde de l’orgue et pourtant alors qu’il est un compositeur a priori plus populaire que Franck, son œuvre d’orgue n’a pas réellement fait son chemin aux travers des décennies. Après avoir travaillé sur ce répertoire, je pense que de rapprocher cet alpha et cet oméga de la musique romantique est important pour bien cerner le développement de l’orgue romantique français tout autant qu’un certain nombre d’aspects propres à la nature de son répertoire.

Qu’est-ce que ces oeuvres nous apprennent sur l’art de Saint-Saëns ?

En dépit d’une grande cohérence de langage, les sources d’inspirations de la musique de Saint-Saëns sont multiples. L’histoire de l’orgue étant d’une grande richesse, cet aspect prend une certaine dimension avec cette partie de son catalogue. On peut trouver autant ses amours de jeunesse, comme Mendelssohn, que son amour intarissable pour Mozart, par exemple au début de l’Allegretto des Sept improvisations qui s’apparente aux lignes si pures que Mozart pouvait offrir dans sa musique sacrée. Dans la deuxième Fantaisie, une sorte de rêverie lisztienne précède une fugue relativement sévère et dans la troisième Fantaisie, c’est une guirlande presque debussyste qui précède une imitation de quatuor dont les lignes rappellent la musique de son élève Fauré. C’est cette étonnante diversité qui, pour moi, fait le prix de sa musique et qui confère, même à des œuvres de la toute fin de sa vie, une inaltérable impression de fraîcheur.

Rafael Kubelík en concert 

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Rafael Kubelík : The Munich Recordings. Oeuvres de Haydn, Mozart, Beethoven, Brahms, Dvořák, Bruckner, Berlioz, Smetana,  Janáček, Hartmann, Bartók. Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, direction : Rafael Kubelík. 1963-1985- livret en anglais et allemand. 15 CD Orfeo. C 98115. 

Mais encore : rééditions 

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Les labels font tourner leurs catalogues avec pertinence, même si le concept de coffret et de prix réduits conduit souvent à une économie éditoriale un peu chiche, principalement dans le chef des livrets de présentation. Du flot des rééditions, on retient ces belles initiatives. 

Les symphonies de Glazounov par Neeme Järvi 

Alexandre Glazounov (1865-1936) : intégrale des symphonies, ouverture solennelle op.73 ; Poème lyrique, Op.12 ; Valses de concert n°1 et n°2 Op.47 et Op.51 ; Procession de mariage, Op.21. Bamberger Symphoniker et Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Neeme Järvi. 5 CD Orfeo C.977 195.