A L’Opéra

Sur les scènes d’opéra un peu partout en Europe.

Corps et cœur éclatés à Aix-en-Provence

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Un choc de nouveau, tout aussi fort sinon davantage. Ceux de nos lecteurs qui ont leurs habitudes à La Monnaie se souviendront de leur bouleversement à la découverte il y a quatre ans du Lenz de Wolfgang Rihm tel qu’Andrea Breth l’avait mis en scène, tel que Georg Nigl le magnifiait dans son interprétation. Les voici au Festival d’Aix-en-Provence. 

Ce qu’Andrea Breth nous donne à vivre dans les treize « stations » du calvaire de Lenz, c’est un corps et un cœur éclatés. Tous les lieux physiques et psychiques de la déperdition du pauvre Lenz sont là, dispersés, mais convergents : rochers, table renversée, filets d’eau, lit médical, double-acrobate de Lenz, miroirs qui font perdre toute certitude quant à la réalité de ce qui apparaît, personnages qui ne semblent exister que dans son pauvre esprit pulvérisé, tension, violence, hallucinations.

Le« Requiem » de Mozart et « Tosca » de Puccini au festival d'Aix-en-Provence : servir et desservir

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Les deux premières productions du Festival d’Aix-en-Provence sont très révélatrices du rôle que jouent les metteurs en scène : donner à voir, à mieux comprendre ou à comprendre autrement les mots et les notes d’une œuvre. Ils se mettent au service de l’œuvre, mais il arrive aussi qu’ils la desservent.

Romeo Castellucci nous propose une lecture inattendue mais bienvenue du Requiem de Mozart, dont il faut d’abord se rappeler qu’il n’est pas une œuvre scénique. Mais de nos jours, la tendance est à mettre en scène des oratorios ou autres œuvres du genre. On connaît le talent de Romeo Castellucci, la radicalité de ses interpellations scéniques. Pour le meilleur et pour le pire. Il nous a émerveillés, il nous a aussi prodigieusement agacés. 

Son Requiem de Mozart est paradoxalement un hymne à la vie : quelle que soit l’inexorabilité de notre destin, quel que soit celui, tout aussi inexorable, que nous préparons pour notre société humaine, la vie s’impose toujours. 

La Salle Favart célèbre le 200e anniversaire d’Offenbach avec Madame Favart

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Madame Favart, l’opéra comique en trois actes d’Offenbach créé à la fin de sa vie en 1878 -il mourra en 1880- permit au compositeur d’origine allemande un retour « sur scène » après une période difficile suite à la défaite française face à la Prusse. C’est le dernier éclat de sa vie, le « dernier grand succès » selon le chef Laurent Campellone.
Mais notre impression sur cette production est mitigée : il est déconcertant de suivre constamment un mélange de musiques de styles tout azimut pendant 2 heures 30. Certes, Offenbach savait parfaitement comment fonctionnait le public et il a concocté une belle partition qui, à la fois, répondait aux attentes de ce dernier et le surprenait. Ainsi, à côté d’un joyeux ensemble pour l’Orphée aux enfers, on trouve des envolées lyriques très amples ou encore une tyrolienne. Aujourd’hui, pour nos oreilles qui ne sont pas (ou plus) habituées à ce genre de patchwork, la surprise agit autrement et il nous faut du temps pour pouvoir tout digérer… Au milieu de tout cela, cependant, un très bel air de Charles-Simons Favart dans l’acte III, justement surprenant dans sa facture (on frôle le music-hall !), montre le parfait savoir-faire de l’homme qui fut un temps le roi de l'opérette.

Macbeth à Anvers : Bruit et fureur, sang ; un bonheur

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« Une histoire pleine de bruit et de fureur », telle est bien, pour reprendre la citation de Shakespeare, celle de son héros Macbeth ; telle est bien celle que nous raconte Michael Thalheimer, le metteur en scène de l’opéra de Verdi. Une histoire qui ne peut être que sanglante.

Au soir d’une bataille, Macbeth a rencontré des sorcières lui prédisant un avenir royal. Encore faudra-t-il pour cela se débarrasser des « obstacles ». Poussé par sa femme, Lady Macbeth, il commet les meurtres nécessaires, jusqu’à ce que se réalise une autre des prédictions : sa punition, sa mise à mort, « le jour où la forêt de Birnam se mettra en marche, et par un homme "qui ne sera pas né d’une femme" ».

Sur le plateau, quasi toujours dans une obscurité à la luminosité travaillée, nous apparaît comme une sorte de cuvette, d’étang vidé. Y tomber, c’est, glissant encore et encore, ne plus pouvoir en ressortir. Le lieu devient enfermement fatal, huis clos de tragédie. Une métaphore s’impose à nous, celle qui est déclinée en plusieurs photos dans la brochure de soirée, celle d’un tourbillon s’ouvrant au milieu d’un fleuve : malheur à vous si vous y êtes happé, il vous engloutira inexorablement. Ainsi les Macbeth.

I Puritani à Liège : deux voix derrière un voile

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Créé en 1835, « I Puritani » est le dernier opéra de Vincenzo Bellini, bientôt emporté par une maladie fulgurante alors qu’il n’a que 34 ans. Après « Norma » et « La Sonnambula », c’est une œuvre de grande maturité lyrique et d’une incroyable exigence interprétative.

Le titre ne doit pas nous égarer : le contexte historique est bien celui du conflit qui opposa en Angleterre au XVIIe siècle les Puritains, partisans de Cromwell, aux Cavaliers, ceux des Stuart, mais il n’est là que pour huiler les rouages d’une mécanique dramatique. L’essentiel est ailleurs, dans une histoire d’amour réciproque et difficile à faire reconnaître (Elvira, fille de Puritain, aime le royaliste Arturo), de fidélité au risque de soi-même (celui-ci la quitte pour sauver Enrichetta, la veuve menacée du roi décapité), de sentiment de trahison et de la folie qui en résulte chez Elvira. D’immenses sentiments exacerbés. Ceux qui conviennent parfaitement aux déferlements lyriques. Et donc à la mise au défi du talent des interprètes. Et donc au bonheur des lyricophiles !

On considère que les rôles d’Elvira et d’Arturo sont parmi les plus difficiles du répertoire. Quand ils sont justement interprétés, ils sont de ces airs qui donnent la chair de poule et suscitent les ovations. Zuzana Marková (Elvira) et Lawrence Brownlee (Arturo) n’ont pas déçu les attentes : en toute virtuosité expressive, ils se sont joués des péripéties de leurs partitions, y ajoutant un engagement scénique qui a rendu leurs personnages absolument convaincants. Chair de poule et ovations !

Une Table Ronde désopilante  

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Pour sa cinquième édition depuis 2010, l’Opéra de Lausanne part en tournée avec la Route Lyrique qui lui fait donner vingt représentations en dix-neuf villes différentes. Cette politique d’ouverture permet ainsi aux publics les plus divers de découvrir l’activité du théâtre vaudois.

Judicieusement a donc été choisi l’opéra-bouffe de Florimond Hervé dit Roger, Les Chevaliers de la Table Ronde, créé aux Bouffes-Parisiens le 17 novembre 1866, remanié et présenté aux Folies-Dramatiques le 2 mars 1872. Cet ouvrage déjanté en trois actes se gausse irrévérencieusement des preux Amadis, Ogier, Renaud, Lancelot et Roland s’emberlificotant dans leur quête amoureuse plutôt que dans la recherche du Saint Graal, alors que les enchanteurs Mélusine et Merlin se préoccupent davantage d’intrigues que de magie. Et c’est justement à l’interprète du rôle de Merlin, Jean-François Vinciguerra, qu’a été confiée la mise en scène de cette bouffonnerie irrésistible. Dominique Pichou conçoit un décor unique, facilement transportable, consistant en une muraille de château médiéval avec tourelles et mâchicoulis que les lumières de Denis Foucart peuvent creuser afin de nous livrer la salle du trône avec écran TV branché sur la chaîne Melusina’s Shopping, puis le harem où se prélassent l’enchanteresse devenue sirène et sa suite. Et les costumes d’Amélie Reymond jouent la carte d’un Moyen-Age d’Epinal où le toc des cuirasses dorées frôle hennins et pourpoints à collerette. Et Jean-Philippe Guilois, qui campe aussi le personnage anecdotique de Fleur de Neige, seconde le metteur en scène en agençant les mouvements chorégraphiques de ce spectacle hilarant.

Voci Celesti au Festival de Pentecôte de Salzbourg

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Pour la 8e édition du Festival de Pentecôte de Salzbourg sous sa direction artistique, Cecilia Bartoli avait choisi comme thème Voici Celesti (voix célestes). L’envie de consacrer un programme à l’art des castrats la hantait depuis quelque temps. Elle a donc composé un programme illustrant la personnalité de grands castrats tels Farinelli ou Senesino,  mais aussi le répertoire qu’ils défendaient et les compositeurs qui écrivaient pour eux (avec colloque et projection du film Farinelli de Gérard Corbiau). La pièce-maîtresse était la production scénique d’Alcina de Händel avec Bartoli dans le rôle-titre, une production qui sera reprise au mois d’août au cours du festival d’été.  

À la Scala, un Korngold fascinant, un Verdi mi-figue, mi-raisin

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De vaporeux rideaux couvrant de larges baies vitrées où seront projetées les tours de Bruges, des volées de cloches ou des bougies rouges, un portique illuminé aux néons, un vaste écran de télévision jouxtant un sofa design et un chariot de service contenant les intouchables reliques telles qu’un luth, un éventail, un écrin avec une mèche de cheveux, ainsi le décorateur-costumier Stuart Nunn conçoit ‘le temple de ce qui fut’ voulu par le librettiste Paul Schott pour Die tote Stadt d’Erich Wolfgang Korngold, ouvrage créé par le Stadttheater de Hambourg le 4 décembre 1920. Curieusement, ce chef-d’œuvre inspiré par Bruges-la-morte, le roman de Georges Rodenbach, n’a jamais été représenté à la Scala de Milan. Et Graham Vick conçoit une mise en scène fluide centrée sur le personnage de Paul, obsédé par le souvenir de son épouse défunte, Marie. Transposant l’action à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale, il joue sur l’opposition du réel concrétisé par Frank, l’ami de Paul, et Brigitta, la gouvernante, et de l’univers fantasmagorique suscité par Marietta et sa troupe de danseurs. Habillée godiche comme l’Eliza Doolittle de My Fair Lady, elle a le don d’utiliser sa ressemblance flagrante avec la morte pour assujettir le malheureux veuf qui frise continuellement la schizophrénie. Tandis que passent quelques béguines en bures blanches puis la procession du Saint Sang que Paul révère de son prie-Dieu, la compagnie qui veut répéter le ballet des nonnes de Robert le Diable transforme le lieu en un lupanar bariolé emprunté à Cabaret avec une gigantesque tête de mort couronnée près d’une galerie où s’entassent les prisonniers. Lorsque disparaît la vision cauchemardesque, Paul se retrouve seul devant des murs grisâtres, dont il se libère comme d’une idée fixe enfin annihilée.

Des ténèbres aux lumières : Don Giovanni à Paris

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Au Palais Garnier à Paris, Ivo van Hove propose une lecture en quelque sorte inversée du « Don Giovanni » de Mozart : au lieu d’être, comme d’habitude, une course folle aux ténèbres pour son héros malfaisant, son cheminement s’extirpe des ténèbres pour ramener les autres protagonistes à de belles lumières radieuses.  

Dès l’entrée dans la salle, les spectateurs sont surpris du décor imposant qui s’offre à leur vue – il a fallu renforcer les soubassements du Palais Garnier. Comme si une petite ville ancienne d’Espagne avait été reconstruire à l’identique, dans le dédale de ses ruelles, mais avec un béton omniprésent au gris étouffant. Il n’y a que peu de lumière, il n’y a guère de couleurs. De plus, quand on considère les nombreux escaliers qui unissent les différents niveaux, on pense immédiatement à l’artiste néerlandais M. C. Escher et à ses improbables constructions dont l’entrelacs des escaliers, défiant toute perspective et toute réalité, interpelle les regards. En fait, ici, ce labyrinthe est tel que les personnages ne peuvent s’échapper, qu’ils sont toujours condamnés à se voir, à s’observer, à se retrouver. Et on le sait, la tragédie naît de la confrontation inexorable.

Le Conte du Tsar Saltane à La Monnaie. Quel chef !

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Emerveillement des yeux ! On n’oubliera pas ce que l’on a vu ! Avec d’abord le surgissement, par la salle, de personnages en costumes étonnants (Elena Zaytseva), figures de jeux de cartes, matriochkas, illustrations des livres de contes de notre enfance. C’est inventif, c’est coloré, c’est somptueux. Avec soudain, sur et derrière une immense toile, l’apparition peu à peu dessinée et coloriée d’un paysage, d’une ville, d’animaux, de personnages, d’images animées. Le héros traverse la toile et trouve sa place dans le décor dessiné, une femme-cygne y apparaît. On est ailleurs.

Dans un conte traditionnel, dans l’histoire d’une pauvre jeune femme trahie par ses sœurs et leur tante, condamnée à l’exil avec son fils, récompensée par un cygne-princesse (séduisante Olga Kulchynska) sauvé des griffes d’un rapace, jusqu’à ce que justice soit faite.