Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Herreweghe dirige la Staaskapelle de Dresde à Bruxelles

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L’illustre radioreporter sportif Luc Varenne avait coutume de dire qu’un match de football n’est jamais terminé qu’au coup de sifflet final de l’arbitre. Curieusement, cette affirmation pleine de sagesse s’applique très souvent au monde de la musique classique.

Imaginons par exemple qu’un auditeur se serait vu contraint pour quelque raison que ce soit de quitter la grande Salle Henry Le Boeuf du Palais des Beaux-Arts après avoir entendu deux des trois dernières symphonies de Mozart que proposait l’autre soir l’illustre Staatskapelle de Dresde placée pour l’occasion sous la direction de Philippe Herreweghe. Il serait plus que probablement resté sur l’impression d’avoir entendu un orchestre aux grandes qualités (même si les couleurs sombres et la sonorité compacte qui font la gloire de ce prestigieux ensemble dans le répertoire romantique et post-romantique de Brahms à Wagner n’offrent pas naturellement la luminosité qu’on attend dans Mozart) dirigé par un chef sérieux, probe et indubitablement désireux de bien faire, mais hélas incapable de s’extraire d’une gangue de réserve émotionnelle et de neutralité bien élevée, comme en témoignait la joie plus que mesurée du Finale qui clôturait une Symphonie N° 39 assez pâle ou le décevant manque de mordant du début de la Symphonie n°40, même si l’interprétation gagna en dramatisme par la suite et que le Finale se révéla, enfin, animé de cette vie qui avait tant fait défaut jusqu’alors. 

Retour sur deux opéras rares : The Indien Queen de Purcell et Sigurd de Reyer

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En octobre, dans l’ombre des Indes Galantes dont le succès a attiré tous les regards sur Paris, deux opéras rarement mis à l’affiche ont trouvé leur place méritée en région. L’un, The Indien Queen de Henry Purcell, présenté à Lille, et l’autre, Sigurd d’Ernest Reyer, à Nancy.

The Indien Queen cinématographique

En résidence à l’Opéra de Lille, Le Concert d’Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm a présenté du 8 au 12 octobre dernier The Indien Queen de Purcell (1659-1695). Le « drame héroïque » sur un livret de John Dryden et Robert Howard, créé en 1695 à Londres, prend ici une allure de film en ciné-concert. Cette « nouvelle version » de Guy Cassier et d’Emmanuelle Haïm insiste sur les parties dialoguées. Des séquences vidéos, filmées avec les mêmes acteurs-chanteurs qui jouent sur scène, sont projetées sur cinq grands écrans qui se meuvent et se combinent de différentes façons. Le « scénario » assez décousu racontant une intrigue politique mêlée d’histoire d’amour et de jalousie dans un exotisme imaginaire de Pérou et de Mexique fantasmés, est déplacé à notre époque : informations militaires par messages SMS, vêtements noirs de tous les jours comme costumes, révélation divine transmise via des images virtuelles visibles avec les lunettes 3D… et la manière dont les acteurs disent les textes sur scène, les gestes et les regards des personnages muets sur les écrans, ainsi que les angles de prises de vue sont tels que cela donne une forte impression d’être dans une salle de cinéma plus que dans celle d’un opéra.

A Genève, L’ORFEO  selon Ivan Fischer  

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Pour deux uniques représentations, le Grand-Théâtre de Genève invite le grand chef hongrois Ivan Fischer et son Opera Company à présenter leur production de L’Orfeo de Claudio Monteverdi qui se propose de reconstituer le finale tragique de la première version perdue. A ce sujet, le chef cite Carl Kerenyi, érudit en mythologie grecque qui, dans un article de 1958 intitulé Orfeo simbolo dionisiaco, écrivait : « La scène finale d’Alessandro Striggio (le librettiste) contient l’essentiel de la fête dionysiaque qui combinait la tragédie avec le drame satyrique qui venait ensuite. Mais même cette combinaison s’avéra insupportable pour le public du XVIIe siècle. Monteverdi a dû abandonner son concept original qui était de présenter Orphée comme symbole dionysiaque. L’Orfeo fut ainsi privé de son sens tragique ». Ceci expliquerait donc le remaniement édulcoré qui fut présenté au Palais Ducal de Mantoue le 24 février 1607, montrant le dieu Apollon entraînant le chanteur-poète dans les étoiles où il peut contempler éternellement Eurydice. Mais l’on n’a jamais pu établir si Monteverdi avait mis en musique ou non le dénouement avec les Bacchantes démembrant le corps d’Orphée.  Ivan Fischer recourt donc à des séquences dansées avec chœur pour constituer une orgie bachique dont le protagoniste est rapidement chassé du plateau en cédant la place à un bouc lascif atteint de priapisme que nymphes et bergers avinés célèbrent bruyamment sans nous faire assister véritablement à une tragédie. 

Jean-Guihen Queyras avec l'OSR à Genève

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Chaque saison, à l’occasion de la Journée des Nations Unies, l’Orchestre de la Suisse Romande donne un concert qui est présenté en prime au public le soir précédent. A cet effet, Jonathan Nott choisit un programme Beethoven – Haydn qui peut convenir à n’importe qui en commençant par une page brillante, l’ouverture que Joseph Haydn, au service du Prince Esterhazy, composa pour son dramma giocoso, Il Mondo della Luna, sur un livret de Carlo Goldoni, créé à Esterhaza le 3 août 1777. Sa baguette lui prête un tour alerte, pimenté d’ironie, que façonne la souplesse de phrasé des cordes, se mettant ensuite au second plan pour laisser chanter les bois, tout en insufflant exubérance au tutti. Intervient ensuite le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, interprète du Concerto en ut majeur Hob.XVIIB.1 ; d’emblée, il prend part à l’introduction orchestrale avant de livrer le solo dans une sonorité mordorée d’une rare ampleur qui confère éclat à son jeu, usant magistralement des doubles cordes pour faire sourdre les contrastes de coloris ; et sa première cadenza révèle une extrême liberté de ligne, tout en conservant pour point de mire la thématique du Moderato. L’Adagio n’est que demi-teintes expressives à fleur de touche, tandis que le Finale, extrêmement rapide, éblouit par ses traits à la pointe sèche qu’emporte un irrésistible entrain. Devant l’enthousiasme délirant du public, le soliste, manifestement ému, concède deux bis, une page d’Henri Dutilleux, la Première Strophe sur le nom de Sacher, sollicitant les ressources les plus inattendues de l’instrument, suivie du Prélude de la Quatrième Suite en mi bémol majeur de Bach, à la sérénité majestueuse.

De L’uberisation, du classique et des compositeurs ! 

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Le site de notre confrère Norman Lebrecht annonçait vendredi la fin des activités de l’éditeur de partition américain Kalmus. Fondé en 1926 à New York par le Viennois Edwin F. Kalmus, l’éditeur s’était fait une spécialité des parutions d’oeuvres tombées dans le domaine public aux Etats-Unis, réimprimées à l’infini pour être vendues à des tarifs plutôt bas. Plusieurs générations de musiciens ont eu dans les mains ces partitions à la couverture facilement identifiable, pour le meilleur et souvent pour le pire tant ces partitions n’avaient jamais apporté la moindre plus-value éditoriale en ne corrigeant pas les erreurs et les fautes d’impression les plus connues des praticiens. Mais à l’heure d’internet et surtout d’Imslp, ce business model est rapidement devenu complètement obsolète même avec des coûts de production des plus bas ! Pourquoi payer pour ce que l’on peut avoir gratuitement ? A regarder la situation de l’édition musicale de partitions libres de droits, seule la plus-value éditoriale des Urtext peut s’avérer un tant soit peu rentable tout en comblant un besoin des professionnels. On est dans un schéma économique classique, seul le “premium” peut résister alors que le “bas de gamme” est concurrencé par une offre gratuite qui élimine naturellement ceux qui ne sont plus compétitifs ! On rejoint ce que l’économiste Joseph Schumpeter appelait la “ destruction créatrice” : certains secteurs s'effondrent alors que d’autres apparaissent. Mais voyons plus loin la situation dans la composition. 

Mari Kodama, Beethoven concertant

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La pianiste Mari Kodama publie une intégrale des concertos pour piano de Beethoven sous la baguette de Kent Nagano. Dans un contexte discographique imposant, ce coffret retient notre attention car il intègre le très rare concerto n°0. La pianiste revient sur cette oeuvre et sur Beethoven, un compositeur qui l’accompagne au quotidien. 

Dans votre intégrale des concertos pour piano de Beethoven, vous avez enregistré le concerto n°0. Pourquoi avez-vous décidé d’ajouter cette œuvre à l’intégrale des concertos n°1 à n°5 ?

2020 est une année spéciale pour célébrer le 250e anniversaire de Beethoven. Le Concerto n ° 0 est à peine joué car sa musique n'a pas été complètement orchestrée et finalisée par Beethoven lui-même. Cependant, les notes racontent beaucoup sur Beethoven en tant qu'adolescent. À l'âge de 13 ans et vivant toujours à Bonn, il maîtrisait déjà parfaitement les compétences de composition. On peut déjà entendre et surtout ressentir ce qu’il va devenir plus tard : un compositeur visionnaire plein de chaleur et de force.

Philippe Albèra, Contrechamps 

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Le musicologue Philippe Albèra a fondé Contrechamps en 1977. Depuis lors, cet ensemble helvétique et les éditions qui lui sont associées se sont imposés comme des piliers de la diffusion de la musique contemporaine en Europe, créant un duopole unique dans le monde de la musique. À l’occasion du lancement d’une nouvelle collection de poche, il revient sur les activités d’édition de Contrechamps. 

Vous lancez une collection de poche centrée sur des grands classiques de la modernité. Le premier titre est consacré à György Ligeti et ses “Etudes pour piano”. Qu’est-ce qui vous a motivé à lancer cette nouvelle collection ? 

Il s'agit d'attirer l'attention sur les grandes œuvres de la modernité en proposant une approche qui puisse à la fois s'adresser à l'honnête homme désireux de comprendre les enjeux de la création et aux étudiants ou aux spécialistes qui ont besoin d'une telle documentation. Cela s'inscrit dans l'effort des éditions Contrechamps d'offrir différentes sortes de médiations capables de replacer la musique contemporaine au cœur des préoccupations intellectuelles et artistiques. Tous les livres de cette collection seront des commandes à des auteurs, et donc des textes inédits. Le format de poche permet par ailleurs de proposer des livres à un prix très abordable.

Les parutions des éditions Contrechamps sont toujours du haut de gamme éditorial avec une grande exigence qualitative. Est-ce que c’est une application des valeurs suisses à l’édition ?

J'y vois plutôt le souci légitime de la qualité, rendu possible par un soutien institutionnel qui compense la non-rentabilité absolue de l'entreprise ! 

Quand le théâtre s’invite au récital avec Sarah Defrise

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La soprano belge Sarah Defrise présentait jeudi 17 octobre dans le Foyer Grétry de l’Opéra Royal de Wallonie son premier disque, « Entrevisions », paru le 11 octobre chez Musique en Wallonie. Consacré aux mélodies de Joseph Jongen, ce premier volet d’une intégrale (à venir) marque d’ores et déjà l’histoire de la musique belge d’une pierre blanche, puisque la plupart d’entre elles n’avaient jamais été enregistrées. 

L’on peut dire sans retenue que la soirée était placée sous le signe de l’inédit à plus d’un titre. Nous étions à l’opéra pour écouter un récital de mélodies à la façon des salons de musique, et nous avons goûté au plaisir, précieux, d’un chant tout autant musical que théâtral. Nous avons fermé les yeux pour tendre l’oreille vers une poésie subtile et raffinée, ciselée avec précision et délicatesse par la voix à la fois claire et aérienne de Sarah Defrise.

Richard Cœur de Lion : un passionnant voyage dans le temps

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Composée par l’un des musiciens préférés de la Reine Marie-Antoinette, André Ernest Modeste Grétry, sur un livret de Sedaine, la « comédie » Richard Coeur de Lion est, pour une fois, tout à fait en situation à Versailles. Absente des scènes lyriques contemporaines, elle connut un long triomphe et ses thèmes inspirèrent aussi bien Beethoven (Huit Variations pour piano en do majeur) que Tchaïkovski dans La Dame de Pique. D’une couleur « gothique » (Richard a été capturé par les Autrichiens à son retour des Croisades), le propos s’avère profondément humaniste : le souverain est libéré de la forteresse ennemie car il sait susciter l’amour de tous et utiliser sa sensibilité musicale pour reconnaître ses fidèles (l’histoire atteste des dons artistiques de Richard, beaucoup moins de ses vertus de bonté !). Les allusions champêtres, le ton épique ou galant donne une idée fraîche, presque naïve de cette société de l’Ancien Régime au bord de l’abîme. Quoique l’intrigue se situe au XIIe siècle, la mise en scène (Marshall Pynkoski) la « translocalise » au Siècle des Lumières. A première vue assez arbitraire, cette option présente des qualités tout à fait intéressantes.

À Genève, un magnifique chef pour Aida   

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Pour le deuxième spectacle de sa saison, le Grand-Théâtre de Genève affiche Aida, un ouvrage que l’on n’a pas revu sur cette scène depuis vingt ans, c’est-à-dire depuis la pitoyable production de Francesca Zambello en décembre 1999. Aujourd’hui, le nouveau directeur de la maison, Aviel Cahn, opte pour celle que le Britannique Phelim McDermott avait conçue pour l’English National Opera en octobre 2017 avec les décors de Tom Pye, les costumes de Kevin Pollard et la chorégraphie de Basil Twist ; et ici, sous de nouveaux éclairages dus à Simon Trottet, la mise en scène est reprise par Joe Austin.